Philippe H. ou la malencontre, Mylène Fortin

Mylène Fortin publie un premier roman de type initiatique intitulé Philippe H. ou la malencontre.

Philippe H. ou la malencontre, Mylène Fortin

Voilà un roman qui m’a bousculé dans mes habitudes de lecture! Hélène Marin est une jeune femme de 30 ans qui vit à Montréal. Le roman commence dans la précipitation, alors qu’Hélène tombe sous le charme d’un certain Philippe H. avec qui elle vient de partager un taxi. Tout se bouscule : elle fête ses 30 ans chez ses parents et sa sœur s’invite à l’improviste chez elle.

Résumé comme ça, ce premier roman peut donner l’impression de tomber dans le propos léger et niais, mais il n’en est rien. Philippe H. ou la malencontre s’avère en effet être le récit d’un parcours initiatique. Hélène, sa sœur et le dénommé Philippe quittent Montréal et partent en voiture pour la Gaspésie. Hélène essaie de résister tant bien que mal à l’attirance qu’elle éprouve, comme si les phéromones dégagées par ce mâle la laissaient impuissante. Lors de ce voyage, elle est partagée entre son attirance et ses angoisses. Le récit mêle les rêves, l’imaginaire et la réalité, ainsi que quelques hallucinations dont le paroxysme sera atteint dans un sweat lodge. Le final du roman verra Hélène revenir sur un traumatisme de jeunesse peu ou pas exprimé, ce qui lui permettra de retrouver une certaine paix et un discernement salvateur.

Le texte de Mylène Fortin est particulièrement intense et rend bien compte des différentes couches de personnalités qui s’affrontent chez son personnage principal. Il faut s’accrocher comme lecteur pour suivre les dédales de l’esprit d’Hélène, ce qui donne une lecture rafraîchissante et un brin perturbante. Je n’ai toutefois pas pu m’empêcher de trouver un peu caricaturale l’opposition entre la ville, Montréal, qui ne permet pas au personnage d’être elle-même, et les valeurs familiales en région qui permettent de débarrasser Hélène de ses bagages et de ses oripeaux.

J’ai lu ce roman dans le cadre du repêchage de la Recrue du Mois.

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Saccades, Maude Poissant

la Recrue du mois

Maude Poissant est la recrue du mois avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Saccades.

Saccades Maude Poissant
Avec 84 pages, ce recueil de 11 nouvelles est très court. Mais comme souvent, la qualité a peu à voir avec la quantité. Et ça commence fort dès la première nouvelle intitulée le sacrifice, où le lecteur partage les doutes d’un chef en plein processus créatif. Il est à la recherche du plat qui va impressionner ses convives et pour cela, il puise dans ses souvenirs d’enfance pour un résultat final mémorable. Deux autres nouvelles proposent des récits avec une chute qui surprend. Il s’agit de la martingale qui narre le parcours d’Anette, une jeune femme, jusqu’au jour de son mariage. La révélation finale étonne et donne envie de relire la nouvelle à nouveau et plus attentivement. Et il y a sweet innocent thing, une nouvelle qui fait écho à la première car elle se passe aussi dans le monde de la restauration. Pas de haute cuisine cette fois-ci mais une action qui se situe dans un restaurant plus commun. Un des cuisiniers explique la hiérarchie entre cuisiniers et serveuses et les manipulations des premiers pour mettre les secondes dans leur lit.

Les autres nouvelles du recueil vont plus loin dans l’écriture que la structure habituelle des nouvelles qui comporte une chute surprenante à la fin. Maude Poissant met le doigt sur des malaises profonds vécus par certains personnages. La deuxième nouvelle de Saccades donne le ton. Dans le cinquième commandement est abordé le sujet sensible de la pédophilie du point de vue d’une jeune fille abusée par son père. Elle cherche secours dans la prière avec toute la naïveté propre à son âge. D’autres nouvelles traitent de malaises de l’enfance telle Chez les loups. Dans ce récit situé dans le Québec des régions, quelques dizaines d’années en arrière, deux enfants sont maltraités par leur père avec le silence complice de leur une mère. Ils cherchent à s’échapper en plein hiver. Dans la nouvelle intitulée Salut La Saline, un père raconte l’histoire de ses ancêtres à ses deux petites filles. Le récit est présenté du point de vue de l’une d’elle et à travers ses yeux, on voit la relation entre ses parents qui se dégrade et l’image du père qui en souffre mais avec toujours cet espoir propre aux enfants que les choses peuvent revenir comme avant.

Un texte a le plus retenu mon attention dans ce recueil. C’est celui qui m’a le plus dérangé. Luc-sur-Mer est une nouvelle à deux voix où une femme raconte ses baignades dans la mer, ce qui effraie son jeune fils. La deuxième voix est celle de la conjointe de ce fils devenu adulte qui raconte son premier séjour dans le village d’enfance de son chum. Le sujet de la nouvelle est une peur d’enfance inexplicable (et qui restera inexpliquée) et les conséquences qui perdurent bien des années après dans la vie d’adulte.

Tout ne tourne pas autour de l’enfance. Les adultes aussi ont leur lot de moments de flottement et d’amour déçues. Dans Ménage à trois nous est décrit le dilemme d’une femme mariée et fidèle qui désire son beau-frère. C’est une réflexion sur la routine dans le couple, les obligations de parents et l’envie malgré cela de vivre un amour passionné. Dans Fragments de désirs amoureux, Maude Poissant dresse le portrait d’un homosexuel qui entretient systématiquement des relations de gigolo avec des hommes plus âgés. Mais ces relations le laissent toujours insatisfait, c’est pourquoi il se lasse et change régulièrement de partenaire.

Avec Saccades, Maude Poissant signe donc des textes riches en émotions. Elle sait susciter rapidement l’intérêt du lecteur. J’ai fait de ce recueil de nouvelles une lecture très intense car l’auteure met le doigt très précisément sur des sensations et des émotions bien tangibles, ce qui m’a fait forte impression. Il est impossible de rester indifférent à chacune de ces courtes histoires.

L’amour des maîtres, Mélissa Grégoire

Mélissa Grégoire publie son premier roman : L’amour des maîtres. Elle est la recrue du mois de décembre 2011.

Agnès, la narratrice, est une jeune femme naïve. Elle vit à la campagne avec des parents sans ambition qui ne comprennent pas son désir d’aller étudier la littérature à l’université. Ce départ vers la grande ville est un début d’affranchissement vis-à-vis d’une mère contrôlante mais aussi la naissance d’une dépendance envers un professeur de littérature charismatique. Avec l’amour des maîtres, Mélissa Grégoire traite d’un sujet fort intéressant : quand l’admiration pour un professeur peut se transformer en amour. Ne vous méprenez pas, on n’est pas dans la chick lit mais plutôt dans le roman d’apprentissage. Agnès se construit par rapport à des professeurs qui lui font découvrir tout un monde de possibilités quand en face d’elle se dresse le spectre d’une vie d’ouvrière à l’usine. La littérature est dans l’amour des maîtres le moyen d’échapper à l’atavisme familial.

Mélissa Grégoire signe ici un premier roman qui décrit les professeurs comme des êtres ambivalents, tantôt libérateurs, tantôt manipulateurs. Pas évident pour une jeune étudiante de démasquer le vrai du faux dans le comportement de ces enseignants. Il est question de la complexité du désir à travers le personnage d’Agnès. Elle admire ses professeurs, des hommes qui font office de figures paternelles. Elle se freine dans ses pulsions et, quand elle passe à l’acte, c’est pour se soumettre au bon vouloir de son professeur. Alors qu’il serait facile de poser un jugement sur Agnès, son parcours est livré sans ton moralisateur, comme pour souligner l’importance de faire ses propres erreurs afin de mûrir.

Le récit comporte de nombreuses références littéraires. Il est toujours risqué de procéder ainsi et de citer des titres de livres et des noms d’auteurs car cela peut agacer le lecteur, surtout celui qui n’est pas un littéraire dans l’âme. Mais Mélissa Grégoire le fait intelligemment et cela donne envie de découvrir les écrivains et philosophes mentionnés.

J’apprécie la profondeur dans les différents thèmes traités dans ce roman. L’auteure fait passer ses messages avec une histoire qui se lit avec attention. L’amour des maîtres est en ce sens une réussite.

Vent salés, Joanne Rochette

La recrue de ce mois-ci est Joanne Rochette qui publie son premier roman intitulé Vents salés. Pour lire les avis de mes collègues, allez faire un tour sur le site de la recrue du mois.

Delphine, une jeune veuve vivant à Montréal avec ses deux enfants, tombe sous le charme d’Ernest, un homme qui exerce le métier de pilote. La passion entre eux deux est forte mais sera-t-elle suffisante pour rapprocher deux mondes ?

Pour moi le plus intéressant dans ce roman de Joanne Rochette aura été de me familiariser avec une profession méconnue car aujourd’hui disparue : celle de pilote de navire. En effet, Ernest est engagé par les capitaines des bateaux qui naviguent sur le fleuve Saint-Laurent. Sa connaissance du fleuve est indispensable aux bateaux pour se frayer un chemin entre les écueils et les bancs de sables et pour faire face à une météo fluviale souvent capricieuse. La dure réalité du métier de pilotes est très bien décrite par Joanne Rochette.

Quant au fond de l’histoire je ne sais pas trop quoi en penser. L’histoire d’amour entre les deux personnages principaux avorte et ça m’a déçu. Il est clair que Delphine et Ernest n’avaient pas grand chose en commun au départ si ce n’est une passion amoureuse pour le moins explosive. Mais cette passion n’est pas suffisante pour en faire un couple. Malgré une tentative de se rapprocher de lui, Delphine renonce à Ernest quand elle se rend compte de la vie solitaire qui l’attend. Admirative devant son mode de vie indépendant, elle en devient jalouse. Et quand Ernest décide de s’engager envers Delphine, il est trop tard pour lui et il ne l’accepte pas. Curieusement alors que la passion est le point de départ du roman et rapproche les deux personnages, c’est la voie de la raison qui l’emporte à la fin du roman. Pour le plus grand malheur de Delphine et Ernest. Le désir et les besoins physiques ne sont finalement qu’une parenthèse qui se referme. Comme si la terre, représentée par Delphine, et l’eau, symbolisé par Ernest le pilote, étaient deux éléments qui ne pouvaient que se croiser ponctuellement sans toutefois cohabiter.

Ma dernière remarque concerne le style qu’a choisi Joanne Rochette. L’alternance entre le point de vue de Delphine et celui d’Ernest est bien faite. Ce n’est pas mécanique et cela laisse le récit fluide. Mais j’ai été moins convaincu par le procédé qui consiste à enchaîner des paragraphes à la troisième personne et d’autres à la première personne. Sans être maladroit, c’est perturbant à la lecture.

Publié chez VLB Éditeur.