Abba Bear, Philippe Girard

La Recrue du mois est Philippe Girard pour son premier roman intitulé Abba Bear.

la Recrue du moisAlors que son père est mourant, un homme évoque auprès de son fils une aventure qu’il a vécue dans sa jeunesse en compagnie de son père et de Mac, un Américain venu chasser l’ours dans Charlevoix. Pour une fois, le fils va au-delà de la mauvaise opinion qu’il a de son père et lui demande de lui raconter cette histoire.

Abba Bear - Philippe GirardIl est difficile de ranger le livre de Philippe Girard dans une catégorie bien précise : roman d’apprentissage, roman sur la nature, roman d’aventure, récit de chasse, hommage à la littérature… il y a un peu de tout ça dans Abba Bear mais une chose est certaine : Philippe Girard sait captiver le lecteur. Je lui ai trouvé des talents de conteur avec un récit fait d’aventure, de suspense et d’un soupçon de fantastique, le tout ayant pour fond le Québec des années 50. A cette époque, la société est conservatrice en raison du poids de l’Eglise. Autant dire qu’un vieil Américain alcoolique et fort en gueule qui vient pour chasser l’ours dans Charlevoix dénote dans le paysage de l’époque. Et de paysages il est question dans Abba Bear. La nature difficile et magnifique fait l’objet de descriptions souvent plus poussées que celles des personnages.

La chasse à l’ours est l’occasion pour le jeune homme de découvrir le monde des adultes de plus près. En côtoyant cet Américain prompt à se vanter, à l’opposé de son père droit comme la justice, il s’ouvre à un univers nouveau, loin de l’éducation qu’il reçoit chez les religieux de Québec. Cette chasse constitue un rite de passage pour le jeune homme. Au-delà de l’ancrage dans le Québec des années 50 et du récit de la traque de l’ours, Abba Bear traite donc d’un sujet universel, celui de la fin de l’enfance et de l’entrée dans l’âge adulte. Philippe Girard réussit un superbe premier roman : beau, intelligent et qui donne envie de lire.

Désolations, David Vann

Désolations est le deuxième roman de David Vann. Son premier roman, Sukkwan Island, avait été très bien accueilli par la critique et les lecteurs. Le titre original de Désolations est Caribou Island. Je trouve dommage que le titre original ne soit pas conservé alors que c’était le cas pour Sukkwan Island. J’aime cette idée d’une continuité dans les titres voulue par l’auteur.

Irène et Gary sont mariés. Ils sont tous les deux âgés d’une cinquantaine d’année. Et maintenant que les enfants ont quitté la maison, ils vivent en tête-à-tête. Gary a comme projet de construire une maison en rondins sur Caribou Island, une île qui se situe au milieu du lac sur lequel donne la maison du couple. Le souhait de Gary est de trouver une certaine authenticité au travers d’un rapprochement auprès de la nature. Irène ne partage pas l’engouement de Gary. Le projet de construction se complique alors que d’une part l’hiver approche rapidement et le temps manque pour bâtir la maison et que d’autre part Irène est prise de migraines violentes.

Gary et Irène ont deux enfants. Leur fille est nommée Rhoda et est proche de ses parents. Elle leur rend visite régulièrement malgré la distance. Rhoda est en couple avec Jim, un dentiste qui n’est pas pressé de se marier avec elle. Leur fils Mark s’est éloigné de la famille. Il vit en concubinage et travaille sur un bateau pendant la saison de pêche et passe le reste de son temps à fumer des joints.  Carl et Monica sont quant à eux un jeune couple en vacances en Alaska. Ils se retrouvent dans l’environnement immédiat de Mark et Rhoda.

Désolations est un roman choral, une différence majeure par rapport au huis clos de Sukkwan Island. David Vann délaisse ici la relation père fils pour se focaliser sur la vie de couple. La multiplicité des points de vue et des situations vient souligner la diversité des couples. Chacun a sa manière de fonctionner et surtout de dysfonctionner. Les paysages de l’Alaska et la nature dure et immuable sont les témoins silencieux des petits et grands drames qui se nouent. L’Homme ne peut lutter contre les éléments, ne serait-ce que pour construire une cabane en bois. Il peut tenter d’apprivoiser la nature au travers de la chasse ou de la pêche mais ces rituels sont gouvernés par des forces plus puissantes que lui.

David Vann excelle dans la description des petits et des grands moments de malaise. Les tensions interpersonnelles sous-jacentes et le mal-être entre proches sont le cœur de ce roman riche en non-dits, en tromperies et en paranoïa. Il n’y a pas dans Désolations de moment choc, de tournant comme dans Sukkwan Island. C’est pire : la tristesse et la mélancolie sont présentes tout le long du roman jusqu’au dénouement.

J’ai aimé lire ce roman à l’atmosphère sombre comme un jour de brouillard en Alaska. David Vann est talentueux et propose un récit maîtrisé de bout en bout pour amener le lecteur dans son univers si particulier.

Sukkwan Island, David Vann

Dans l’imaginaire américain, un jeune homme est considéré comme un vrai homme par son père quand celui-ci lui propose de partir à la pêche avec lui. Mais que se passe-t-il quand un père dépressif convainc son fils ado de 13 ans à peine remis du divorce de ses parents de l’accompagner pendant un an sur une île déserte de l’Alaska (Sukkwan Island) pour y vivre de chasse et de pêche ? Rien de bon, répondriez-vous. Et vous auriez raison.


Je n’en dirai pas plus sur l’histoire de cet excellent premier roman de David Vann car ce serait gâcher le plaisir des futurs lecteurs. A la lumière des premières pages du livre, je m’attendais à lire un roman initiatique sur fond de vie sauvage en Alaska. Mais il s’agit en fait d’un roman sur les réflexions intérieures de Jim, le père, et de Roy, son fils, et sur leurs relations faites de tensions et d’indifférence. Au lieu de rendre les deux personnages solidaires et de leur permettre de se découvrir l’un l’autre, la nature hostile va plutôt révéler les malaises respectifs de deux personnes qui ne se connaissent pas vraiment. Avec des mots simples, David Vann parvient à rendre compte d’une relation père-fils complexe. Face à un père qui représente un modèle branlant, le fils ne sait trop quelle attitude adopter. Le père, lui, est sourd aux interrogations de son fils. Mais ce père finira tout de même par reconnaître ses errements, bien tardivement et suite à de nombreuses épreuves.

En 200 pages à peine, Sukkwan Island est un roman percutant. Et malgré l’ambiance sombre et lourde de ce livre, c’est un thriller qu’il est impossible de lâcher une fois l’intrigue installée. Un roman à lire et un auteur à surveiller.

La billebaude, Henri Vincenot

La billebaude est le deuxième roman du recueil consacré à l’oeuvre d’Henri Vincenot. Comme dans le Pape des escargots, l’action se déroule en Bourgogne, plus précisément dans l’Auxois, cette région vallonnée située en Côte d’Or.

Henri Vincenot nous livre une histoire fortement inspirée de son expérience de jeunesse dans un village comme la France en comptait beaucoup à cette époque. La vie y est rythmée par les tâches quotidiennes de la maison et par les travaux des champs en fonction des saisons. Mais la vie du narrateur tourne surtout autour de la chasse. Il y est initié par son grand-père maternel, le Tremblot, pour qui la région n’a pas de secret. Il connaît très bien le parcours des animaux et apprend à son petit-fils l’art d’identifier les traces laissées par le gibier dans les bois. Le savoir-faire de cet homme est reconnu par tous. Le titre du roman fait référence au type de chasse prôné par le Tremblot. La chasse à la billebaude est la chasse au hasard, au gré du parcours des animaux, par opposition à la chasse à courre où l’animal est traqué sans relâche.

Le grand drame du narrateur est d’être doué pour les études. Après des résultats brillants au certificat d’études, il poursuit sa scolarité au collège Saint-Joseph de Dijon. C’est pour lui un premier déracinement qui le coupe de la vie à la campagne. Le second intervient lors de son admission aux HEC qui lui impose de vivre à Paris. Ce qui ne lui permettra que rarement un retour au village pour profiter de ce mode de vie qu’il a dû quitter à regret. Les retours réguliers dans son village de l’Auxois seront pour lui de grands moments de joie.

Henri Vincenot est un conteur formidable. Il avoue d’ailleurs parfois forcer le trait, inspiré en ceci par son grand-père, lui-même grand raconteur d’histoires. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver dans la Billebaude un quelque chose du Marcel Pagnol de la gloire de mon père, à la fois dans l’amour pour sa région et pour l’histoire du passage de l’enfance à l’âge adulte et toute la découverte du monde qui l’entoure. Les compagnons du Tour de France y tiennent une place importante, comme dans le pape des escargots. La figure emblématique qu’est son grand-père tient un rôle central, un peu comme l’était la Gazette dans le pape des escargots. Il va lui ouvrir la porte de du compagnonnage, cet univers aux codes ancestraux, en commençant par la bourrellerie, le travail du cuir. C’est d’ailleurs ce monde de traditions bien ancrées qui se heurte à une France qui se modernise, comme on le lira avec la mécanisation des campagnes et l’exode rural. Le récit se déroule sur fonds de crise des années 30 et de scandale financier (affaire Hauna-Stavisky). Henri Vincenot s’érige en défenseur du mode de vie de ses grands-parents et arrière grands-parents, sages parmi les sages, et condamne le progrès à tout crin et l’exploitation de la nature. Ce côté donneur de leçon à la jeune génération pourra ennuyer certains lecteurs, de même que la répétition de certaines expressions, comme celle qui consiste à décrire sa région comme le toit de l’Europe occidentale, le lieu où l’eau des rivières rejoint tantôt la Méditerranée tantôt l’Atlantique. Mais ces quelques points négatifs n’ont en rien entamé mon plaisir de lire la billebaude. Le récit est très coloré, grâce au patois bourguignon, tout du moins celui de l’Auxois. Vous saurez ce qu’est un peux, des gaudes (et être gaudé) et vous n’aimerez pas être beurdaulé ni mâchuré.

Bref, la billebaude est une bouffée d’air frais.

Du même auteur : le pape des escargots et les étoiles de Compostelle