Le pont de l’île, Christine O’Doherty

la Recrue du mois

Le pont de l’île est le premier roman de Christine O’Doherty. C’est la Recrue du mois de mars 2013.

Le retour en région est un thème récurrent chez les primo-romanciers québécois. Au cours des dernières années, j’ai lu Sur la 132 de Gabriel Anctil, Eteignez il n’y a plus personne de Louise Lacasse ou encore Nos échoueries de Jean-François Caron. Les régions font-elles un retour en force ?

Le pont de l'ile, Christine O'Doherty

Pas facile donc de se démarquer alors que d’autres auteurs ont déjà tracé cette route. Christine O’Doherty traite d’une manière particulière. Elle s’affranchit du Québec en exilant sa narratrice à l’Île du Prince-Edouard. Et cet exil n’est que temporaire puisque le personnage principal reviendra à Montréal et fera un détour par le Saguenay de son enfance.

Le récit raconte comment et pourquoi Gabrielle quitte sa vie montréalaise, son installation sur l’ile du Prince-Edouard et les amitiés qu’elle y noue petit à petit. Des flash-backs avec l’enfance de Gabrielle permettent d’éclairer son comportement. Ce sont d’ailleurs les moments les plus intenses du roman car ils cristallisent les rêves de la jeunesse et ses aspirations les plus profondes. Ce sont des moments fondateurs dans la construction de sa personnalité.

Il n’est pas question uniquement de Gabrielle. Une bonne partie de ce roman de 124 pages est consacré à l’histoire de Dorothy, l’amie que Gabrielle s’est faite sur l’Ile du Prince Edouard. Cette digression importante par rapport au récit principal sert de miroir à la situation de Gabrielle. Comme elle Dorothy vit un mariage sans passion pour d’autre raisons mais à l’inverse de Gabrielle, elle étouffe sur son ile et ne rêve que de vie urbaine. L’effet de miroir est de nouveau présent en fin de roman quand Gabrielle repense à des moments clés de son enfance alors qu’elle est maintenant confrontée à des parents âgés et malades.

La question fondamentale du pont de l’ile est celle du déterminisme. Dans quelle mesure sommes-nous le fruit de notre milieu et de notre famille ? Dans le cas de Gabrielle, même si elle a rejeté sa famille pour vivre totalement autre chose, elle se rend compte qu’elle ne peut pas échapper à ses racines et à ce que ses parents lui ont transmis. Même si elle a d’autres attentes que celles de la génération de ses parents, elle se rend compte qu’elle n’est pas plus heureuse pour autant.

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Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, Nicolas Langelier

Lu dans le cadre du repêchage de la recrue du mois, ce livre hybride, à la fois roman, guide de croissance personnelle et essai sociologico-philosophique, aurait tout aussi bien pu s’intituler : les hipsters se cachent pour mourir.

Un homme de 35 ans réalise que sa vie, aussi riche en événements branchés qu’elle soit, est en fait vide de sens. Déboussolé par cette prise de conscience soudaine, il quitte alors Montréal et ses lumières artificielles au volant de sa voiture pour se lancer dans une fuite en avant. Cet homme est un hipster. Qu’est-ce qu’un hipster me direz-vous ? C’est un terme qu’il convient de définir pour bien comprendre l’intention de Nicolas Langelier. Généralement jeune et vivant en milieu urbain, le hipster est très au courant des dernières tendances. Lucide et blasé, il adopte une posture ironique et humoristique sur les choses de la vie, aussi graves soient elles. Le statut personnel est important pour lui et sa désinvolture doit s’exprimer par des goûts musicaux, culturels et vestimentaires pointus et inconnus du grand public. En fait plus c’est obscur et moins c’est connu, mieux c’est pour son statut social.

Avec réussir son hypermodernité… le journaliste Nicolas Langelier mène en parallèle le récit du de la prise de conscience d’un hipster rattrapé par la vie et une réflexion générationnelle, plus large. Les chapitres où le narrateur parle de son expérience sont pleins d’humour. Le livre lui-même est écrit comme un guide, invitant directement le lecteur à s’interroger et à accomplir des gestes concrets pour surnager dans l’hypermodernité. L’auto-dérision fait souvent sourire malgré le côté tragique du récit. Ce qui me fait dire que Nicolas Langelier a tout du bon hipster. Mais il va plus loin : il se demande quelles sont les implications à plus grande échelle des comportements individuels qu’il décrit et pose la question du legs que vont laisser les générations X et Y. Lucide sur son époque, Nicolas Langelier propose un livre fourre-tout à la façon d’une encyclopédie. Associée à un style mordant, cette construction permet de garder l’attention du lecteur. Les tendances culturelles et sociales actuelles sont exposées et l’auteur présente comment elles s’inscrivent les unes en fonction des autres. C’est en comparant l’époque actuelle avec les décennies passées qu’est définie la notion d’hypermodernisme. L’individu hypermoderne est ancré dans le présent, consomme à outrance et au contraire de ses aïeux n’a ni rêve ni utopie pour la société. Un constat qui fait peur : les désirs sont individuels et aucune vision de la société ne semble émerger… J’apprécie que le fin mot de l’histoire soit laissé au philosophe. Une mise en perspective nécessaire et salutaire pour nous décoller le nez du présent.

Publié aux Éditions du Boréal.

Comme si de rien n’était, Maxime Collins

Maxime Collins est la recrue du mois de juillet avec son premier roman Comme si de rien n’était.

Avec Comme si de rien n’était, Maxime Collins évite de nombreux pièges dans lesquels les jeunes auteurs peuvent tomber. Son économie de mots donne du rythme aux quatre récits qui composent le roman. En effet, étant donné que le narrateur nous présente des personnages qui se cherchent, Maxime Collins aurait pu se laisser aller à une logorrhée sans fin sur les états d’âmes de chacun. Au contraire, il livre juste ce qu’il faut pour accrocher le lecteur et l’entraîner dans l’univers de chacun des protagonistes. Et c’est heureux d’avoir placé l’histoire de Benjamin au début du roman car c’est la plus rythmée. Dès les premières pages, j’ai été intrigué par son activité peu commune qui nous est dévoilée au fur et à mesure. Et j’ai retenu mon souffle dans sa course folle.

Les personnages du roman, justement. Ils sont tout à fait crédibles. Si je devais les caricaturer, on a affaire à un gigolo, un puceau, une pute et un homo. Mais c’est un autre piège dans lequel Maxime Collins n’est pas tombé : ses personnages ne sont pas caricaturaux. Ces quatre personnes dans la jeune vingtaine ont en commun le fait de s’être exilées de Montréal (qui à Nice, qui au Havre, qui à Toronto et qui en Grèce) pour trouver des réponses à des questionnements divers. La distance ne réglant aucun problème, ils trouveront des pistes de réponses par le biais de leur sexualité. Loin d’être racoleuse comme dans certains romans, la chose sexuelle n’est dans ce roman que la partie émergée d’une quête de soi et de la recherche d’un bonheur aux contours mal dégrossis. Le mal-être de chacun est plus profond et l’auteur n’offre ni solution miracle ni pirouette finale pour éviter de répondre à la problématique qu’il pose.

Je trouve donc que Maxime Collins signe un bon premier roman, bien connecté aux questionnements des individus de son époque. Seul bémol tout personnel, je n’ai pas vu un grand intérêt à nous présenter ces parcours par le biais d’un narrateur omniscient qui constitue finalement un lien ténu entre les personnages.