Chevrotine, Eric Fottorino

Comme pour la lecture précédente, L’autoroute de Luc Lang, j’ai choisi Chevrotine d’Eric Fottorino à la bibliothèque parce qu’il était mis en avant sur un présentoir. Rencontre fortuite avec un auteur que je ne connaissais pas (même si son nom ne m’était pas inconnu).

Chevrotine Eric Fottorino

Alcide Chapireau est un ancien marin devenu conchyculteur et ostréiculteur. A la retraite et très malade, il décide d’écrire à sa fille Automne pour lui avouer que sa mère, dont elle n’a aucun souvenir, n’a pas disparu mais que lui, Alcide, l’a assassinée. Il revient donc sur sa relation avec Laura qui fut sa seconde épouse. En effet, la première femme d’Alcide, qui se prénommait Nélie, est décédée jeune d’une maladie foudroyante, le laissant veuf avec deux garçons à élever. Alors qu’il ne croyait pas pouvoir refaire sa vie, il rencontre Laura avec qui l’entente est tout de suite très bonne. Elle emménage rapidement chez lui et tombe enceinte. Mais dès lors va se révéler une Laura à la personnalité plus sombre. Tout empirera jusqu’au point où Alcide tuera son épouse d’un coup de fusil (chargé de la chevrotine qui donne son titre au roman).

Chevrotine est un roman très réussi. Eric Fottorino décrit très bien cette relation de couple qui se dégrade inexorablement et qui détruit toute une famille. L’engrenage toxique sans issue se met en place petit à petit dans le récit, c’est habilement construit. Evidemment on se pose la question des raisons du dénouement tragique. La réponse donnée par Eric Fottorino est toute en nuance car chacun des protagonistes possède sa part de responsabilité. Laura a une personnalité qui ne lui permet pas de vivre dans le bonheur, c’est pourquoi elle s’évertue à tout dénigrer chez son conjoint, y compris sa précédente épouse et ses deux garçons. Sa haine se distille d’abord petit à petit pour enfler et prendre une ampleur démesurée. La faute est agelement celle d’Alcide, homme taciturne mal équipé pour répondre aux attaques de Laura. Il est trop faible pour s’opposer à elle et tirer un trait sur une relation qu’il a longtemps idéalisé. Le prix à payer est pourtant énorme car il renonce à ses deux fils aînés. Le parallèle est cruel entre le glissement qui s’opère dans la relation et la maison familiale dont les fondations finissent détruites par un glissement de terrain.

Je ne pratiquais pas Eric Fottorino comme auteur mais je vais m’intéresser à son oeuvre à l’avenir. J’ai particulièrement aimé ce roman car même si le sujet est difficile, il est construit de telle manière qu’il est impossible de rester indifférent au récit. Chevrotine est très proche d’une tragédie grecque : on sait ce qui va se passer, l’intérêt n’est pas dans le suspense mais bien dans la manière dont on y arrive inéluctablement.

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Zulu, Caryl Férey

Quand Zulu est sorti il y a quelques années, j’ai eu envie de le lire en raison des nombreux commentaires positifs lus sur les blogues littéraires.

Ali Neuman est chef de la section criminelle de la police du Cap en Afrique du Sud. Il est zoulou. Même au sein de la nation arc-en-ciel, il n’est toujours pas facile pour un noir d’occuper de tels fonctions, aussi compétent soit il. Ali Neuman et son équipe enquêtent sur l’assassinat sauvage d’une jeune fille issue d’une bonne famille afrikaner. Ce meurtre est lié à de nombreux enjeux criminels. Je n’en dis pas plus. Le principe du roman policier étant d’avancer dans l’enquête en même temps que les personnages, je ne veux pas gâcher votre plaisir de lecteur.

Ce roman policier n’est pas pour les sensibles. Il est souvent noir et parfois très violent. Certaines scènes sont insupportables et très difficiles à lire, en tout cas pour un lecteur comme moi qui plonge dans les romans et vit les péripéties des personnages. A réserver aux lecteurs ayant le cœur bien accroché.

Le fait que je me sois senti impliqué dans ce roman est attribuable en grande partie au talent d’écrivain de Caryl Ferey. Suspense, personnages crédibles et pas trop caricaturaux, tous les ingrédients sont présents et l’intrigue est bien construite. J’ai tout de même trouvé que les différentes ramifications de l’enquête étaient parfois trop complexes. Sans être tirée par les cheveux, l’intrigue prend des tournants inattendus.

Une autre raison qui m’a conduit à lire Zulu est que l’action se passe en Afrique du Sud, un pays pour lequel j’ai un certain intérêt. Caryl Férey a bien bossé son sujet. Il connaît bien ce qui fait l’Afrique du Sud : son histoire politique, les multiples composantes de sa population, les relations sociales encore tendues entre les communautés et sans oublier le rugby ! Avec Zulu, le suspense et le dépaysement sont garantis.

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Que dire sur Voyage au bout de la nuit, ce classique de la littérature française et sur Louis-Ferdinand Céline, son auteur controversé ? Tout d’abord, j’ai une histoire personnelle avec ce livre. Il m’avait été chaudement recommandé il y a environ 15 ans par un bon ami. Je l’ai donc commencé pour finalement le laisser tomber au bout de quelques pages seulement. A l’époque je n’avais pas pu rentrer dans l’univers de l’auteur, sans doute freiné par cette langue si particulière qui a fait la marque de fabrique du Voyage.

En effet, le livre est écrit dans un style qui mélange d’une part le français parlé de l’époque, un langage très argotique, et d’autre part un style littéraire beaucoup plus classique qui fait la part belle aux imparfaits du subjonctif. Il y a d’abord une barrière de la langue pour qui veut entreprendre ce voyage au bout de la nuit.

Bardamu le narrateur raconte plusieurs épisodes de sa vie. Le premier d’entre eux est sa participation à la première guerre mondiale. Point d’héroïsme chez ce soldat, il n’a tout simplement pas envie de se faire tuer tout convaincu qu’il est de l’absurdité de cette guerre. Il est conscient de faire partie de ces hommes donnés en pâture par leur hiérarchie militaire au nom d’un nationalisme idiot. Par chance, il se blesse et poursuit sa convalescence à Paris. Convalescence qu’il prolonge autant qu’il peut, n’hésitant pas à recourir à des expédients pour tromper le corps médical. Il part ensuite en Afrique où il travaille pour une société coloniale. Le récit du voyage sur le bateau pour se rendre à destination résume à lui seul la philosophie du narrateur. Peu importe les principes : toutes les bassesses sont nécessaires quand la survie est en jeu. La mentalité coloniale de l’époque en prend pour son grade. L’expérience africaine de Bardamu tourne court. Après un échec professionnel dans une plantation au milieu d’une jungle hostile, il est vendu comme galérien transatlantique (si, si) mais parvient à s’échapper à New-York. Puis il rejoint Détroit où il travaille dans les usines Ford tout en s’amourachant d’une prostituée. De retour en France, il poursuit des études de médecine. Il s’établit ensuite en banlieue parisienne où il mène une vie de misère, exploité par des patients pingres et manipulateurs. Il abandonne sa vie de médecin pour aller à Toulouse où il rejoint un ami qui s’est retrouvé estropié alors qu’il tentait de commettre un assassinat. Il couche avec la fiancée de cet ami. Il finit par s’établir en région parisienne comme médecin dans un asile d’aliénés.

Voyage au bout de la nuit est une épopée dans les bas fonds de la vie humaine. Peu importe le lieu, le narrateur parcourt trois continents pour se heurter toujours à des représentants du genre humain qui le déçoivent. Résolument pessimiste, ce roman de Céline expose les instincts les plus vils de l’humanité. La vie est triste et l’Homme ne cherche pas à s’élever. Au contraire, il s’enfonce de plus en plus et il tire avec lui ses semblables. La liste des maux du genre humain est longue et Céline les aborde tous dans Voyage au bout de la nuit.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre Bardamu. Ce roman est percutant car il est vrai. La nuit est la métaphore de la vie et il faut être très chanceux pour se rendre au bout du voyage sans être devenu fou ou poignardé dans le dos par un congénère. Le progrès, l’amour, l’amitié n’existent pas. Céline offre une vision du monde très sombre livrée dans un style qui frappe l’imaginaire. C’est une lecture qui nécessite une maturité que je ne possédais manifestement pas il y a 15 ans.

Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

Ce roman de François Mauriac commence alors que Thérèse Desqueyroux vient de bénéficier d’un non-lieu au procès où elle était accusée d’avoir tenté d’empoisonner Bernard, son mari. Malgré sa culpabilité et le faisceau d’éléments l’incriminant, elle fut sauvée par le faux témoignage de son mari qui préfère que l’affaire soit étouffée.

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Le chemin du retour à la maison est l’occasion pour Thérèse de revenir sur les événements passés. Au fur et à mesure du trajet, elle revoit des lieux familiers qui lui rappellent son enfance, le mariage avec Bernard, le voyage de noces à Paris, les premier temps du foyer et sa grossesse jusqu’à la tentative d’empoisonnement. Thérèse appréhende la confrontation avec son mari lorsqu’elle franchira de nouveau la porte de la maison familiale où se sont déroulés les funestes événements.
La tentative de meurtre à l’endroit de Bernard n’était pas un crime prémédité. Il s’agit d’un geste qui découle d’une haine ordinaire pour un mari qui manque de subtilité et empli des certitudes ancestrales de sa famille.
Avec le cas de Thérèse Desqueyroux, on se rend compte que coupable ou victime, la frontière est fine. En effet, Thérèse est une femme moderne dans un monde traditionnel. Elle est éduquée, cultivée et possède un esprit subtil alors que son mari et sa famille essaient de la contrôler, de la cantonner dans le rôle de femme et d’épouse.

À la lecture de Thérèse Desqueyroux et du nœud de vipères, la famille n’est pas chez François Mauriac un lieu propice à l’épanouissement personnel. C’est le moins qu’on puisse dire. La famille de Thérèse est pesante, hautaine, emprunte d’idées reçues et fermée à toute opinion qui diverge de son dogme et de ses habitudes.

Avec une économie de mots, François Mauriac transmet une grande variété de sentiments et de nuances. Le roman est court mais frappe fort avec un récit bien mené.

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Du même auteur : le nœud de vipères