Les souliers de Mandela, Eza Paventi

la Recrue du mois

La recrue du mois d’octobre est Eza Paventi avec son premier roman intitulé Les souliers de Mandela.

Fleur Fontaine est une jeune femme qui quitte Montréal pour aller faire un stage en journalisme en Afrique du Sud. Son départ correspond chez elle à une envie de changement liée à une rupture amoureuse. Au contact d’un pays et de son peuple bien loin de ses préoccupations nord-américaines, Fleur va essayer d’oublier celui qu’elle a quitté et s’ouvrir sur une nouvelle culture.

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Les souliers de Mandela, c’est l’histoire d’une Occidentale qui découvre l’Afrique et qui développe une conscience sociale. Journaliste engagée, elle essaie de mettre le projecteur médiatique sur des problématiques sociales non traitées par les grands médias : coupures d’électricité intempestives dans les townships, accès aux études supérieures impossibles pour les noirs les plus pauvres…

Les souliers de Mandela, c’est aussi l’histoire d’une femme qui touche du doigt les combats d’autres femmes. Celles-ci vivent ou ont vécu des drames qu’elle n’aurait pas imaginés. Mais, malgré tout, ces femmes africaines restent dignes et gardent un espoir auquel la narratrice elle-même n’arrive pas à se raccrocher suite à la rupture avec celui qui a été son grand amour.

Les souliers de Mandela, c’est avant tout un roman sur la connaissance de soi. Le personnage principal, Fleur Fontaine, transforme sa fuite et le repli sur soi en ouverture sur le monde. La construction du roman met en parallèle les chapitres où la narratrice découvre la vie en Afrique du Sud et ceux où elle revient sur les circonstances de son départ de Montréal. Eza Paventi dresse ainsi un portrait par touches et tout en nuances de son personnage principal. Le cheminement de la narratrice ne se passe pas sans heurts mais l’issue ne fait pas vraiment de doute. Toutefois, le récit est bien mené et sous une apparence de légèreté, des thèmes vraiment profonds sont abordés. Car enfin les souliers de Mandela, c’est une histoire de pardon. Quel meilleur exemple que celui de Nelson Mandela, prisonnier politique resté enfermé dans une prison au large du Cap pendant 27 ans et qui a pardonné à ses geôliers et aux dirigeants du régime de l’apartheid ? La notion de pardon est en effet centrale dans l’Afrique du Sud post apartheid. Même si tout est loin d’être simple en Afrique du Sud, il a fallu à toutes les communautés apprendre à vivre ensemble pour former ce peuple arc en ciel, cette Rainbow Nation. Hasard de l’actualité, cette idée du vivre ensemble à la sud africaine est à méditer alors que le Québec connaît un débat passionné à propos de la charte des valeurs québécoises.

Bien sûr et pour terminer, je conseille les souliers de Mandela à ceux qui s’intéressent à l’Afrique du Sud. En toile de fond du roman, les lecteurs y trouveront une description fidèle de ce qu’est la vie dans un township ou dans le centre-ville de Johannesburg. Je peux également témoigner de ce que décrit Eza Paventi dans ce roman, notamment sur la prise de conscience de sa couleur de peau, blanche dans un pays où les différentes communautés ne se mélangent pas encore tant que ça. Je fais confiance à Eza Paventi pour sa description de la ville du Cap ou des Drakensberg, des régions que je n’ai pas visitées lors de mon séjour en Afrique du Sud. Son roman me renforce en tout cas dans l’idée que je dois revoir l’Afrique du Sud.
Lecture complémentaire indispensable pour ceux que l’Afrique du Sud intéresse : un long chemin vers la liberté, l’autobiographie de Nelson Mandela. Un titre qu’aurait aussi pu porter le roman d’Eza Paventi étant donné le parcours de Fleur Fontaine.

Pour qui sonne le glas, Ernest Hemingway

Ce n’est pas la première fois que je lis Pour qui sonne le glas de l’auteur américain Ernest Hemingway. J’ai déjà lu ce roman alors que j’avais 18-19 ans. Il m’avait fait forte impression à l’époque tant cet ouvrage dégageait de puissance. J’ai décidé de le relire avec mon œil actuel 15 ans plus tard.

Pour qui sonne le glas

Robert Jordan est un Américain qui participe à la guerre civile espagnole comme artificier dans le camp républicain. Il a reçu comme mission de Golz, son supérieur, de faire sauter un pont au moment où l’armée républicaine lance une offensive d’envergure. La destruction du pont doit permettre de couper la route des renforts fascistes. Robert Jordan rejoint un groupe de francs-tireurs républicains qui vivent dans les montagnes derrière la ligne de front. Il sollicite leur aide pour faire sauter le pont.

En relisant Pour qui sonne le glas, je me suis souvenu de ce qui m’avait fait plu il y a plus de 15 ans lors de ma première lecture. C’est le fait que dans ce récit qui dure à peine 4 journées, tout y est. Ce roman recèle une véritable puissance et une portée universelle. Il est question d’amour, d’amitié, de convictions politiques, de haine, de jalousie, de rivalités, de mort… et en plus, tout est beau : les paysages idylliques, l’amour naissant entre Robert Jordan et la jeune Maria, la fougue et les convictions des combattants républicains. Ce côté esthétique est d’autant plus beau que le contexte est tragique. La situation n’est toutefois pas exempte de tensions, notamment entre Pablo, le chef des francs-tireurs et Robert Jordan. Ce dernier est venu pour accomplir une mission mais Pablo a davantage en tête sa sécurité et celle de ses camarades. Leurs intérêts ne sont convergents que jusqu’à un certain point.

En 4 jours à peine, Ernest Hemingway cristallise la notion d’engagement avec Pour qui sonne le glas. Il y a évidemment l’engagement politique et l’engagement militaire de ces hommes fidèles à leur cause même s’ils savent qu’ils sont bien moins équipés que leurs adversaires. Mais il y a aussi l’engagement amoureux de Robert Jordan et de Maria. Leur amour est intense et plein de promesses. Tous deux ne se leurrent pas, ils savent qu’en temps de guerre chaque jour est une victoire sur la mort. Et qui dit engagement dit sacrifices. Les francs tireurs et les engagés volontaires comme Robert Jordan sacrifient leur confort et parfois leur vie pour leurs convictions et ce qu’ils estiment être juste. Néanmoins, Hemingway ne signe pas pour autant un roman romantique plein de bons sentiments. Témoin direct de ces événements, il est lucide sur ce qui se passe à l’arrière du front : les influences étrangères sur la guerre civile espagnole, la vie relativement confortable des états-majors, la difficulté à faire circuler l’information au sein de la hiérarchie militaire, les mauvaises décisions militaires…

Vous aurez compris qu’avec cette relecture de Pour qui sonne le glas, je reste un adepte de ce classique de la littérature. Lisez-le !

Les Morues, Titiou Lecocq

Titiou Lecoq est une journaliste et une blogueuse. Les Morues est son premier roman.

les morues Titiou Lecocq

Le roman compte deux personnages principaux. Ema est une jeune journaliste parisienne qui s’ennuie dans la rubrique culture d’un quotidien. Fred, un ami de lycée d’Ema, est un surdoué un tantinet asocial qui gâche son talent de polytechnicien dans un poste de secrétaire. L’élément qui déclenche le roman est le suicide de Charlotte, l’ancienne meilleure amie d’Ema. Cette dernière, persuadée que son amie n’a pas pu commettre ce geste, décide d’enquêter, assistée en cela par Fred. Mais qui sont les morues ? Il s’agit d’un groupe de trois jeunes femmes : Ema, Gabrielle, la réincarnation moderne de Gabrielle d’Estrée, la favorite d’Henri IV, et Alice, barmaid. Toutes les trois se retrouvent régulièrement et établissent la charte des morues, des règles de conduite du féminisme moderne.

J’ai trouvé que les morues était un roman intelligent car il propose au lecteur plusieurs niveaux de réflexion : enquête, questions de génération et questions politiques. Et c’est en même temps le principal reproche qu’on peut faire au roman : ça part un peu dans tous les sens, comme si l’auteure avait essayé de faire tenir plusieurs livres en un. Il y a d’abord cette enquête sur la mort de Charlotte, ce suicide incompris par Ema qui veut en chercher la cause. C’est aussi un roman dans lequel je reconnais beaucoup de questions propres à ma génération, et pas juste à cause de la référence d’entrée à Kurt Cobain. Il y a un questionnement sur la place du travail dans la vie : on est d’accord pour dire que ce n’est pas central mais que c’est difficile quand on n’en a pas. Est aussi traitée la vie de couple, ou plutôt la notion même de couple. Et cela est illustré par la relation d’Ema avec Blester. Au départ simple relation sexuelle pour satisfaire des besoins, la relation évolue mais pas facile de la ranger dans une catégorie toute faite. Corollaire du couple et autre thème fort du roman, le féminisme décrit dans la charte des morues n’est pas un féminisme militant mais un féminisme qui pose les bonnes questions. Ainsi cet épisode où Ema se voit préparer un rôti au four pour son copain alors que personne ne l’a obligée. Les mécanismes qui sont profondément ancrés chez les hommes comme chez les femmes sont décryptés. Enfin les morues est un roman qui sous couvert de fiction amène un questionnements sur les effets pervers des politiques libérales sous la forme de la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques). Bien qu’étant un thème peu glamour pour un roman, il est présenté sous un jour intéressant dans le cadre de l’enquête menée par les deux personnages principaux. Il est question de décentralisation et d’enlever des moyens aux services publics pour utiliser les conséquences de ce manque de ressources comme un argument pour souligner l’efficacité du secteur privé. Or cela occasionne des conflits d’intérêts entre des entités privées qui conseillent les pouvoirs publics et qui ont par ailleurs une activité d’outsourcing qui les voit profiter des mannes de l’externalisation de certaines missions publiques. Rappelons qu’il s’agit là de fiction ne serait-ce que parce que MySpace y est décrit comme un média social populaire.

Les morues est écrit dans un style fluide pour parler de politique comme de sexe. Bravo Titiou Lecoq. Ça traite de sujets sérieux sans se prendre au sérieux. J’aime beaucoup.

Le pont de l’île, Christine O’Doherty

la Recrue du mois

Le pont de l’île est le premier roman de Christine O’Doherty. C’est la Recrue du mois de mars 2013.

Le retour en région est un thème récurrent chez les primo-romanciers québécois. Au cours des dernières années, j’ai lu Sur la 132 de Gabriel Anctil, Eteignez il n’y a plus personne de Louise Lacasse ou encore Nos échoueries de Jean-François Caron. Les régions font-elles un retour en force ?

Le pont de l'ile, Christine O'Doherty

Pas facile donc de se démarquer alors que d’autres auteurs ont déjà tracé cette route. Christine O’Doherty traite d’une manière particulière. Elle s’affranchit du Québec en exilant sa narratrice à l’Île du Prince-Edouard. Et cet exil n’est que temporaire puisque le personnage principal reviendra à Montréal et fera un détour par le Saguenay de son enfance.

Le récit raconte comment et pourquoi Gabrielle quitte sa vie montréalaise, son installation sur l’ile du Prince-Edouard et les amitiés qu’elle y noue petit à petit. Des flash-backs avec l’enfance de Gabrielle permettent d’éclairer son comportement. Ce sont d’ailleurs les moments les plus intenses du roman car ils cristallisent les rêves de la jeunesse et ses aspirations les plus profondes. Ce sont des moments fondateurs dans la construction de sa personnalité.

Il n’est pas question uniquement de Gabrielle. Une bonne partie de ce roman de 124 pages est consacré à l’histoire de Dorothy, l’amie que Gabrielle s’est faite sur l’Ile du Prince Edouard. Cette digression importante par rapport au récit principal sert de miroir à la situation de Gabrielle. Comme elle Dorothy vit un mariage sans passion pour d’autre raisons mais à l’inverse de Gabrielle, elle étouffe sur son ile et ne rêve que de vie urbaine. L’effet de miroir est de nouveau présent en fin de roman quand Gabrielle repense à des moments clés de son enfance alors qu’elle est maintenant confrontée à des parents âgés et malades.

La question fondamentale du pont de l’ile est celle du déterminisme. Dans quelle mesure sommes-nous le fruit de notre milieu et de notre famille ? Dans le cas de Gabrielle, même si elle a rejeté sa famille pour vivre totalement autre chose, elle se rend compte qu’elle ne peut pas échapper à ses racines et à ce que ses parents lui ont transmis. Même si elle a d’autres attentes que celles de la génération de ses parents, elle se rend compte qu’elle n’est pas plus heureuse pour autant.

L’écume des jours, Boris Vian

J’ai étudié l’écume des jours au lycée. C’est mon prof de français de seconde qui nous l’avait fait lire. C’est une lecture que j’avais appréciée mais je suis resté sur l’impression de ne pas avoir saisi toutes les subtilités et tous les jeux de mots distillés par Boris Vian (dont j’ai lu plus récemment le roman Et on tuera tous les affreux, écrit sous le pseudonyme de Vernon Sullivan).

l'écume des jours, Boris Vian

Colin et Chloé sont beaux et jeunes. Ils se rencontrent et tombent amoureux. Ils filent le parfait amour jusqu’à ce que Chloé souffre d’un mal mystérieux. Dès lors leur vie de à tous les deux change progressivement. Boris Vian signe avec ce roman un conte moderne sur l’amour.

Avec l’écume des jours, Boris Vian nous raconte une belle histoire. C’est un récit touchant. Pas dans le sens de triste mais dans le sens de riche en émotions. Au début, tout est léger. Même les moments de découragement de Colin qui se désespère de trouver l’amour peuvent prêter à sourire. Il est plaisant d’être témoin de la tendresse naissante entre Colin et Chloé. Puis l’atmosphère s’appesantit au fur et à mesure qu’on progresse dans le roman, jusqu’à devenir oppressante. Aucun répit n’est laissé aux personnages et de fait au lecteur. Il n’est pas possible de rester insensible en lisant ce roman.

Tout n’est pas lourd dans l’écume des jours car Boris Vian possède un grand talent pour manier la langue française. C’est un virtuose qui joue avec les mots, tel les musiciens de jazz qu’il apprécie : il improvise et crée de nouveau mots mais toujours à propos. Par exemple, un policier ne se met pas au garde à vous devant son supérieur mais au quant à soi. C’est idiot mais ça m’a fait rire. Un homme qui ne paie pas ses impôts est soumis à un passage à tabac de contrebande. Boris Vian crée un univers entre loufoque et surréalisme. Il invente par exemple le pianocktail : un piano qui crée des cocktails qui changent en fonction des morceaux joués. La maladie de Chloé, un nénuphar qui lui pousse dans un poumon, est une métaphore surréaliste de la pneumonie. Par ailleurs, la déprime vécue par Colin se traduit non seulement par un changement de son humeur mais aussi par un changement de son environnement immédiat : les pièces deviennes plus sombres, les murs rétrécissent, tout devient sale. Métaphore de la dépression et de la pauvreté, la logique est poussée jusque dans le réel et c’est ce qui rend le roman brillant.

Mais l’écume des jours n’est pas qu’un joli conte. Le roman comporte quelques passages de critique incisive contre l’Eglise, le travail et la guerre. Boris Vian dénonce les travers de sa société qu’il transpose dans l’univers qu’il crée. Il se moque aussi gentiment de son ami Jean-Paul Sartre rebaptisé Jean-Sol Partre. C’est un écrivain très productif dont un des personnages est un acheteur compulsif de toutes ses productions : essais, romans, articles, conférences. Il lui faut tout de Jean-Sol Partre.

L’écume des jours est un classique que j’ai pris plaisir à relire et que j’ai encore plus apprécié que lorsque j’avais 15 ans.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Caroline Legouix publie un premier recueil de nouvelles intitulé Visite la Nuit.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Ce recueil de 19 nouvelles démontre la maîtrise du format court par Caroline Legouix. En très peu de temps, elle plonge le lecteur dans un univers pour bien lui asséner une surprise finale. Ce sont donc des nouvelles de qualité. Caroline Legouix avoue par ses textes une préférence pour le thème des relations familiales. Le premier tiers du recueil est en effet composé de textes portant sur la famille : la maladie, le deuil, les relations parent-enfants… C’est souvent le mal-être qui l’emporte, l’auteure prenant un certain plaisir à nous amener dans des eaux troubles et inconfortables pour le lecteur. J’ai trouvé en particulier que les quatre premières nouvelles étaient poignantes et riches en émotions. Elles suscitent immédiatement l’intérêt et donnent envie de poursuivre la lecture du livre. D’autant que les formats des nouvelles sont suffisamment variés pour que le lecteur ne s’ennuie pas.

Parmi les thèmes traités par Caroline Legouix dans Visite la nuit, il y a aussi l’amour. Ou devrais-je plutôt dire les différentes facettes de l’amour : séparation, tentation, amitié… Je retiens aussi un intérêt de l’auteure pour le fantastique avec la nouvelle intitulée le chêne du village qui est centrée autour de la vie d’un arbre à travers les années et ses relations avec les humains. Un soupçon de suspense également avec ligne de mire en direct, une nouvelle haletante.

La dernière nouvelle, la plus longue, est curieusement la moins bonne. Curieusement car bien qu’étant le récit le plus développé, ce texte donne l’impression que l’auteure a voulu dire beaucoup de choses dans un espace trop court. Comme si cette nouvelle était un roman avorté. L’angle choisi et le sujet sont intéressants, même pour moi qui ne suis pas attiré par le Moyen-Age, mais les péripéties s’enchaînent trop vite.

Il n’en demeure pas moins que Caroline Legouix propose avec ce premier ouvrage des textes percutants. Elle fait la démonstration d’une écriture de qualité à travers de très bonnes nouvelles.

J’ai lu Visite la nuit dans le cadre de la Recrue du Mois.

La vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Ma première lecture de 2013 aura été très enthousiasmante. Avec la vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker propose un polar qui ne se lâche pas.

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Marcus Goldman est un écrivain dont le premier roman a été très bien accueilli par la critique et le public. Après avoir apprécié sa notoriété soudaine, il est angoissé car il ne parvient pas à écrire son deuxième roman réclamé avec insistance par son éditeur. Il se tourne alors vers Harry Quebert, son ancien professeur à l’université et mentor littéraire. Alors que Marcus Goldman le rejoint dans le New-Hampshire, Harry Quebert est arrêté pour le meurtre de Nola Kellergan qui a eu lieu plus de trente ans plus tôt. Le corps de la jeune fille vient d’être découvert enterré dans le jardin d’Harry Quebert. Marcus Goldman entreprend alors une enquête pour disculper son ami.

Un écrivain qui enquête dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Moi ça me fait penser à la série Arabesque (Murder she wrote en version originale) mais en beaucoup plus moderne. Marcus Goldman est en effet un jeune trentenaire célibataire qui profite des attraits de la célébrité à New-York. Et surtout le récit fait plus télé-réalité que série télé. Le lecteur est un témoin de choix des aventures de Marcus Goldman qui explique chacun des tours et détours de son enquête.

La force de la vérité sur l’affaire Harry Quebert réside dans deux éléments principaux. Le premier d’entre eux est le suspense. Joël Dicker maîtrise les rebondissements et les révélations qui retiennent l’attention du lecteur. Et le roman en est truffé jusqu’à la toute fin. Pas moyen de s’ennuyer à la lecture de ce livre. L’autre facteur clé de succès du roman est sa construction habile. Véritable récit à tiroir, la vérité sur l’affaire Harry Quebert est le récit de l’enquête menée par Marcus Goldman qui l’a conduit à écrire son deuxième livre intitulé l’affaire Harry Quebert. Les flash-backs sont nombreux pour déterminer le fil des événements de ce fameux été 1975 où Nola Kellergan a disparu mais aussi pour retracer sa relation avec Harry Quebert depuis leur rencontre à l’université. Marcus Goldman rassemble les témoignages des habitants de la ville d’Aurora. Il est assisté par Galahood, le policier chargé de réouvrir le dossier suite à la découverte du corps. Le récit inclut aussi des extraits du best-seller qui a rendu célèbre Harry Quebert, les origines du mal. Le tout est mêlé avec les échanges de Marcus Goldman avec son agent littéraire et son éditeur car il n’est pas de tout repos d’écrire ce livre. Les récits se suivent en parallèle mais bien que dense, le propos est toujours clair.

Les 650 pages de ce roman ont été avalées très vite entre amitié, amour, écriture de roman et enquête policière. A lire ! Plaisir garanti !

Les doigts croisés, Jocelyn Lanouette

Jocelyn Lanouette est la recrue du mois d’octobre avec son premier roman Les doigts croisés.

Le début du roman m’a déstabilisé. Le narrateur est chauffeur de corbillard. Sa position d’observateur privilégié du passage de la vie à trépas lui donne l’occasion de deviser sur le côté éphémère de la vie. Mais pour ce faire, Jocelyn Lanouette enchaîne les jeux de mots lourdauds et les observations banales sur la vie. Cette entrée en matière n’augurait rien de bon pour la suite. Mais au fur et à mesure du roman, quand le narrateur nous parle plus en détails de sa relation avec Suzie, sa conjointe, et des moments marquants de leur vie de couple, le propos devient plus agréable à lire. Les calembours se font plus rares et le roman entre dans un registre plus fin. Sans vouloir révéler ce qui se déroule dans Les doigts croisés, certains moments sont véritablement poignants. Ce qui me fait dire que Jocelyn Lanouette donne toute la mesure de son talent d’auteur dans la deuxième partie du roman.

Le récit s’échelonne sur plusieurs années. Les chapitres sont courts et rythmés par des phrases courtes et percutantes. Le lecteur a ainsi l’impression de vivre des aperçus ponctuels des pensées du narrateur. Ses émotions sont livrées brutes. Le procédé est bien trouvé pour montrer l’évolution de l’état d’esprit du personnage principal face à la situation. Les jeux de mots sont toujours présents mais l’humour évolue et devient plus fin, entre un humour légèrement noir et de la résignation. Au travers des épreuves et des bons moments, le narrateur fait preuve de lucidité sur la vie, l’amour et la famille. Une fois le livre terminé, on a juste envie d’aller profiter des êtres qui nous sont chers.

Le scénariste, Louis Gardel

Je ne connaissais pas Louis Gardel jusqu’à ce que je reçoive son roman Le scénariste en service de presse.

François est un romancier qui vient de signer un roman encensé par la critique. Son succès littéraire est parachevé le jour où il remporte le prix Renaudot. Son chemin croise alors celui de Florette, une jeune journaliste qui sort d’une relation compliquée avec un auteur renommé bien plu âgé qu’elle. Entre François et Florette, le courant passe tout de suite. François mène de front cette nouvelle relation amoureuse et le succès de son roman. Entre interview télévisée, festival et projet d’adaptation cinématographique, c’est le parcours d’un auteur qui est décrit par Louis Gardel.

Le scénariste est un roman à la fois simple et complexe. Tout d’abord il est simple car il raconte une chronique de la vie quotidienne. D’un côté la relation entre François et Florette, deux êtres ayant un vécu amoureux et une histoire familiale différents. Et de l’autre les dessous du monde de l’édition et de l’industrie littéraire : le journalisme culturel, les jeux de pouvoir et d’influence lors des prix littéraires, les compromis d’un auteur face à une proposition d’adaptation au cinéma. Voilà pour l’aspect simple et plaisant du roman de Louis Gardel.

Mais là où le roman se complexifie et livre toute sa richesse, c’est qu’il constitue un prétexte pour conter la tumultueuse histoire moderne de l’Algérie. François est en effet né en Algérie de père inconnu. Lorsqu’il est invité à un festival algérois, il redécouvre des pans de son histoire personnelle en lien avec son roman. Le scénariste possède une structure en tiroir : le lecteur lit un roman sur un roman qui raconte la vie fictive de son auteur. C’est d’autant plus troublant que Louis Gardel lui-même est né en Algérie. Il y a un peu de Paul Auster dans la construction finement pensée de ce roman.

Sur la 132, Gabriel Anctil

Gabriel Anctil est la recrue du mois de juin avec son premier roman Sur la 132.

Sur la 132 Gabriel Anctil

Trentenaire, Théo est un publicitaire de talent à Montréal. Il vit dans un beau condo sur le Plateau, son salaire s’élève à 200 000 $ par an, il est reconnu par ses pairs, loué par son patron et il a une copine qui l’aime. Mais Théo n’est pas heureux. Il se lève un beau matin incapable de fonctionner et de trouver un sens à sa vie. Sur un coup de tête, il décide de quitter Montréal et sa vie urbaine pour aller s’établir à Trois-Pistoles, prétextant des origines familiales dans le Bas-Saint-Laurent. Installé sur la route 132, il se rend compte que la vie en région est à des années lumières de ce qu’il vivait dans son milieu branché et hypermoderne. Son quotidien est maintenant fait de voisins chaleureux, de scènes de chasse, d’alcoolisme, de games de hockey, de rumeurs villageoises et de pauvreté. L’anonymat relatif qu’il avait en ville n’existe plus. Il est un “étrange”, celui qui vient d’ailleurs et dont l’arrivée est connue de tous en ville. Le propos de Sur la 132 est de relater le changement de vie de Théo.

Qui n’a jamais été insatisfait de son travail à un moment donné et n’a pas rêvé de tout plaquer pour changer complètement de vie et de paysage ? C’est ce que décide de faire Théo. Le roman repose sur le contraste qui existe entre la vie en ville, décrite comme superficielle et ne permettant pas de s’accomplir, et la vie en région faite de relations plus humaines. On peut évidemment dénoncer le parti pris de Gabriel Anctil dont le personnage renie son ancienne vie à Montréal. Mais il faut aussi reconnaître à l’auteur sa volonté de ne pas livrer une vision carte postale de la vie en région au Québec : il pointe du doigt de nombreux côtés négatifs de la vie en milieu rural.

J’ai eu du mal à croire à ce personnage qui s’exile et coupe les ponts avec son ancienne vie et ses amis. Certes il est possible qu’une personne qui a tout pour être heureuse (travail, maison, reconnaissance, amour) s’avère insatisfaite. Mais ce que je conçois mal c’est sa rupture rapide et définitive avec son ancienne vie. Je trouve peu vraisemblable l’absence de doute de la part d’une personne avec un profil intellectuel comme le personnage principal. Le roman compte par ailleurs ce que je considère comme des clichés ou du moins des idées reçues sur la vie à Montréal et sur la vie dans les régions. La fin abrupte est un autre aspect qui m’a laissé sur ma faim : l’auteur nous laisse sur une notion de liberté aux contours mal dégrossis : la liberté n’est-elle que pouvoir tout envoyer promener et vivre sans attaches ?

Malgré tout, Sur la 132 est un véritable page turner. J’ai aimé le récit émaillé d’histoires secondaires et de récits à tiroirs. Le questionnement est actuel et me touche : que faire de sa vie ? Faut-il se laisser enfermer dans une trajectoire professionnelle aussi riche en succès soit elle ? Gabriel Anctil pose de bonnes questions sur les relations humaines que ce soit en amour ou en amitié.