The Goldfinch, Donna Tartt

The Goldfinch est un roman de l’auteure américaine Donna Tartt que j’ai lu en version originale. Son titre français est le chardonneret. Il est paru en 2013 aux Etats-Unis et a permis à Donna Tartt d’obtenir le prix Pulitzer de la fiction en 2014.

Chardonneret Donna Tartt

Le titre du roman fait référence au tableau éponyme du peintre néerlandais Carel Fabritius. Ce tableau a été peint en 1654 et est l’une des rares œuvres du peintre à nous être parvenues. En effet, son atelier a été détruit par une violente explosion qui lui coûta la vie et qui a fait disparaître nombre de ses tableaux. Pour en savoir plus sur le tableau et sur Fabritius.

Theo Decker, le narrateur, est un jeune garçon âgé de 12 ans quand débute le roman. Alors qu’il visite un musée à New-York avec sa mère, un attentat a lieu. Sa mère et de nombreuses personnes sont tuées. Theo est miraculeusement épargné et se retrouve aux côtés de Welty, un vieil homme à l’agonie, antiquaire de son état, qui lui demande de sauver le fameux tableau de Fabritius, le Chardonneret. Le père de Théo ayant quitté le domicile familial sans préavis, Theo est placé dans la famille d’un de ses camarades de classe, Andy Barbour, dans un quartier aisé de New-York.

The Goldfinch (ou le chardonneret) est un roman magistral avant tout par sa narration, le fameux storytelling cher aux romans américains. J’ai été happé dès le début du récit par une tension qui monte petite à petit avec un sommet lors de la description des minutes qui suivent les explosions qui enlèvent la vie de la mère de Theo et qui détermineront les 12 années suivantes de sa vie. Dès lors impossible de quitter le roman malgré ses 700 pages. Le roman n’est pas long, loin de là. Chaque page trouve sa justification. Donna Tartt a su retenir et surtout maintenir mon attention. Evidemment les nombreuses péripéties vécues par Theo au fil des années sont parfois invraisemblables mais peu importe. C’est le propre de la littérature d’avoir des personnages à qui il arrive beaucoup de choses.

Le chardonneret comporte de nombreux thèmes. Il est bien entendu question de l’art et de l’influence qu’il peut avoir sur celui qui le contemple. Le tableau de Fabritius devient central dans la vie de Theo : il est à la fois source de réconfort et motif d’inquiétude. Son attirance envers le beau le conduit à s’intéresser de près au monde des antiquités et à apprendre les ficelles du métier jusqu’à en maîtriser les codes. D’ailleurs le chardonneret est un roman d’apprentissage. Theo se construit au fil du temps à travers les épreuves qu’il vit et les amitiés qu’il noue, notamment avec Boris avec qui il trompe son ennui adolescent. Il est aussi question de voyage puisque Theo est amené à quitter New-York pour s’installer à Las Vegas. Il retraversera le pays dans l’autre sens pour revenir à New-York quelques années plus tard. La quête de soi de Theo le voit alterner entre le bien et le mal, entre la vie dans la société new-yorkaise et les abus de drogue et d’alcool, entre le respect des personnes qui comptent sur lui et la culpabilité à propos de ses arnaques. Theo n’est donc pas forcément un personnage que j’ai trouvé sympathique. Mais il est sincère dans sa recherche du bonheur malgré une solitude qui lui pèse.

Fresque du monde moderne avec des échos de l’art classique, le chardonneret est un roman dont on ne sort pas indemne ! Petit bémol : la fin du roman avec une conclusion qui me semble un peu courte, en tout cas qui ne rend pas forcément justice à la complexité du parcours de Theo.

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Philippe H. ou la malencontre, Mylène Fortin

Mylène Fortin publie un premier roman de type initiatique intitulé Philippe H. ou la malencontre.

Philippe H. ou la malencontre, Mylène Fortin

Voilà un roman qui m’a bousculé dans mes habitudes de lecture! Hélène Marin est une jeune femme de 30 ans qui vit à Montréal. Le roman commence dans la précipitation, alors qu’Hélène tombe sous le charme d’un certain Philippe H. avec qui elle vient de partager un taxi. Tout se bouscule : elle fête ses 30 ans chez ses parents et sa sœur s’invite à l’improviste chez elle.

Résumé comme ça, ce premier roman peut donner l’impression de tomber dans le propos léger et niais, mais il n’en est rien. Philippe H. ou la malencontre s’avère en effet être le récit d’un parcours initiatique. Hélène, sa sœur et le dénommé Philippe quittent Montréal et partent en voiture pour la Gaspésie. Hélène essaie de résister tant bien que mal à l’attirance qu’elle éprouve, comme si les phéromones dégagées par ce mâle la laissaient impuissante. Lors de ce voyage, elle est partagée entre son attirance et ses angoisses. Le récit mêle les rêves, l’imaginaire et la réalité, ainsi que quelques hallucinations dont le paroxysme sera atteint dans un sweat lodge. Le final du roman verra Hélène revenir sur un traumatisme de jeunesse peu ou pas exprimé, ce qui lui permettra de retrouver une certaine paix et un discernement salvateur.

Le texte de Mylène Fortin est particulièrement intense et rend bien compte des différentes couches de personnalités qui s’affrontent chez son personnage principal. Il faut s’accrocher comme lecteur pour suivre les dédales de l’esprit d’Hélène, ce qui donne une lecture rafraîchissante et un brin perturbante. Je n’ai toutefois pas pu m’empêcher de trouver un peu caricaturale l’opposition entre la ville, Montréal, qui ne permet pas au personnage d’être elle-même, et les valeurs familiales en région qui permettent de débarrasser Hélène de ses bagages et de ses oripeaux.

J’ai lu ce roman dans le cadre du repêchage de la Recrue du Mois.

Retour à Little Wing, Nickolas Butler

Retour à Little Wing est le premier roman de l’auteur américain Nickolas Butler. Il s’agit d’une belle découverte faite à la bibliothèque. Nickolas Butler Retour à Little Wing

Ils sont cinq amis à avoir grandi dans la petite ville de Little Wing dans l’Etat du Wisconsin, quelque part entre Eau Claire (un vestige de l’Amérique française) et Minneapolis dans l’Etat voisin du Minnesota. Hank et Beth sont mariés ensemble et ont deux filles. Contrairement à Hank qui est resté à Little Wing pour s’occuper de sa ferme, les trois autres ont à un moment donné pris leurs distances avec leur ville natale. Lee est devenu un chanteur folk à succès qui enchaîne les tournées internationales. Ronny s’est lui lancé dans les compétitions de rodéo dans tout l’Ouest des Etats-Unis jusqu’à ce que l’alcoolisme et un accident ne le fassent revenir à Little Wing. Le dernier de la bande, Kip, s’est exilé plusieurs années à Chicago pour devenir courtier en bourse. Il revient à Little Wing après avoir racheté la fabrique, un bâtiment emblématique de la ville.

Retour à Little Wing est un roman choral où chaque chapitre est présenté du point de vue d’un narrateur différent. Chacun possède sa propre voix et j’ai été particulièrement sensible à celle de Lee, le musicien, qui est doté d’une belle sensibilité artistique et qui « voit » les couleurs de la musique. Un bel exemple de synesthésie. Il est question d’amitié, d’amour et d’attachement à une petite ville et à son mode de vie rural. Nickolas Butler n’évite maleureusement pas l’écueil d’une opposition un peu trop manichéenne entre une vie urbaine superficielle et la vie dans la campagne, là où sont les vraies valeurs. Et il nous la joue à la Hollywood avec un happy ending tout américain. Toutefois, Retour à Little Wing comporte des passages émouvants sur le temps qui passe, les occasions manquées et le questionnement sur l’âge adulte. En effet, ce n’est pas parce qu’on est dans la trentaine qu’on n’est pas en train de se chercher. Et c’est là que réside le talent d’auteur de Nickolas Butler : créer des personnages attachants qui vivent des relations complexes les uns avec les autres. Un auteur à suivre.

Peut-être jamais, Maxime Collins

J’ai lu le premier roman de Maxime Collins dans le cadre de la Recrue du Mois. Il publie cette année un deuxième roman intitulé Peut-être jamais.

Peut-etre jamais Maxime Collins

Peut-être jamais est le journal d’un jeune homme sur plusieurs années : le récit commence en 2003 pour s’achever en 2020. Au début du roman, le narrateur est un jeune homme à l’aube de la vingtaine et il s’interroge sur sa sexualité. En effet tout commence avec un ménage à trois car ce jeune homme partage sa vie avec deux amants, une femme et un homme. Le narrateur se construit au fur et à mesure du récit malgré les embûches qui se mettent sur son chemin. Il se met notamment en couple avec un homme qui le domine, auquel le narrateur est complètement soumis, non seulement sexuellement mais il l’humilie, le trompe et l’utilise. Et c’est paradoxal pour le narrateur qui sait que cette relation est toxique mais qui y prend du plaisir (jusqu’à un certain point). Il ne se définit que par rapport à son compagnon qui le traite mal. Il remonte la pente mais c’est pour mieux retomber ensuite dans les bras de cet amant.

Peut-être jamais est à classer dans la catégorie des romans d’apprentissage. Et il s’agit là d’un apprentissage difficile, en raison de cette relation toxique. C’est dur de se définir, de trouver qui on est, ce qu’on veut quand on aborde la vingtaine surtout quand on est un jeune homosexuel à qui la société (à travers la famille principalement dans le cas présent) n’offre pas de perspectives pour développer une estime de soi. Heureusement les amis du personnage principal sont là pour l’épauler et le soutenir dans les moments difficiles. Même si le sujet du roman est éminemment intime, je trouve que Peut-être jamais a une portée plus large que le simple récit d’un parcours individuel. Il contient un message qui parle à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les modèles dominants qui sont véhiculés sur le genre, la vie amoureuse et la sexualité. Je note tout de même que le roman se termine sur un happy end rêvé, signe que l’auteur est un indécrottable optimiste.

Sur la forme, j’ai trouvé que Maxime Collins a très bien construit son roman : chaque chapitre correspond à un nouvel an. C’est une bonne trouvaille qui permet de retrouver le narrateur régulièrement et de constater avec lui ce qui a changé ou n’a pas changé dans sa vie. En particulier à ce moment charnière de l’année où tout le monde prend des bonnes résolutions en mettant le passé derrière soi. Ou tout du moins essaie.

La lecture de Peut-être jamais sera réservée à un public averti que les scènes explicites de sexe ne choquent pas.

Les souliers de Mandela, Eza Paventi

la Recrue du mois

La recrue du mois d’octobre est Eza Paventi avec son premier roman intitulé Les souliers de Mandela.

Fleur Fontaine est une jeune femme qui quitte Montréal pour aller faire un stage en journalisme en Afrique du Sud. Son départ correspond chez elle à une envie de changement liée à une rupture amoureuse. Au contact d’un pays et de son peuple bien loin de ses préoccupations nord-américaines, Fleur va essayer d’oublier celui qu’elle a quitté et s’ouvrir sur une nouvelle culture.

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Les souliers de Mandela, c’est l’histoire d’une Occidentale qui découvre l’Afrique et qui développe une conscience sociale. Journaliste engagée, elle essaie de mettre le projecteur médiatique sur des problématiques sociales non traitées par les grands médias : coupures d’électricité intempestives dans les townships, accès aux études supérieures impossibles pour les noirs les plus pauvres…

Les souliers de Mandela, c’est aussi l’histoire d’une femme qui touche du doigt les combats d’autres femmes. Celles-ci vivent ou ont vécu des drames qu’elle n’aurait pas imaginés. Mais, malgré tout, ces femmes africaines restent dignes et gardent un espoir auquel la narratrice elle-même n’arrive pas à se raccrocher suite à la rupture avec celui qui a été son grand amour.

Les souliers de Mandela, c’est avant tout un roman sur la connaissance de soi. Le personnage principal, Fleur Fontaine, transforme sa fuite et le repli sur soi en ouverture sur le monde. La construction du roman met en parallèle les chapitres où la narratrice découvre la vie en Afrique du Sud et ceux où elle revient sur les circonstances de son départ de Montréal. Eza Paventi dresse ainsi un portrait par touches et tout en nuances de son personnage principal. Le cheminement de la narratrice ne se passe pas sans heurts mais l’issue ne fait pas vraiment de doute. Toutefois, le récit est bien mené et sous une apparence de légèreté, des thèmes vraiment profonds sont abordés. Car enfin les souliers de Mandela, c’est une histoire de pardon. Quel meilleur exemple que celui de Nelson Mandela, prisonnier politique resté enfermé dans une prison au large du Cap pendant 27 ans et qui a pardonné à ses geôliers et aux dirigeants du régime de l’apartheid ? La notion de pardon est en effet centrale dans l’Afrique du Sud post apartheid. Même si tout est loin d’être simple en Afrique du Sud, il a fallu à toutes les communautés apprendre à vivre ensemble pour former ce peuple arc en ciel, cette Rainbow Nation. Hasard de l’actualité, cette idée du vivre ensemble à la sud africaine est à méditer alors que le Québec connaît un débat passionné à propos de la charte des valeurs québécoises.

Bien sûr et pour terminer, je conseille les souliers de Mandela à ceux qui s’intéressent à l’Afrique du Sud. En toile de fond du roman, les lecteurs y trouveront une description fidèle de ce qu’est la vie dans un township ou dans le centre-ville de Johannesburg. Je peux également témoigner de ce que décrit Eza Paventi dans ce roman, notamment sur la prise de conscience de sa couleur de peau, blanche dans un pays où les différentes communautés ne se mélangent pas encore tant que ça. Je fais confiance à Eza Paventi pour sa description de la ville du Cap ou des Drakensberg, des régions que je n’ai pas visitées lors de mon séjour en Afrique du Sud. Son roman me renforce en tout cas dans l’idée que je dois revoir l’Afrique du Sud.
Lecture complémentaire indispensable pour ceux que l’Afrique du Sud intéresse : un long chemin vers la liberté, l’autobiographie de Nelson Mandela. Un titre qu’aurait aussi pu porter le roman d’Eza Paventi étant donné le parcours de Fleur Fontaine.

Les Morues, Titiou Lecocq

Titiou Lecoq est une journaliste et une blogueuse. Les Morues est son premier roman.

les morues Titiou Lecocq

Le roman compte deux personnages principaux. Ema est une jeune journaliste parisienne qui s’ennuie dans la rubrique culture d’un quotidien. Fred, un ami de lycée d’Ema, est un surdoué un tantinet asocial qui gâche son talent de polytechnicien dans un poste de secrétaire. L’élément qui déclenche le roman est le suicide de Charlotte, l’ancienne meilleure amie d’Ema. Cette dernière, persuadée que son amie n’a pas pu commettre ce geste, décide d’enquêter, assistée en cela par Fred. Mais qui sont les morues ? Il s’agit d’un groupe de trois jeunes femmes : Ema, Gabrielle, la réincarnation moderne de Gabrielle d’Estrée, la favorite d’Henri IV, et Alice, barmaid. Toutes les trois se retrouvent régulièrement et établissent la charte des morues, des règles de conduite du féminisme moderne.

J’ai trouvé que les morues était un roman intelligent car il propose au lecteur plusieurs niveaux de réflexion : enquête, questions de génération et questions politiques. Et c’est en même temps le principal reproche qu’on peut faire au roman : ça part un peu dans tous les sens, comme si l’auteure avait essayé de faire tenir plusieurs livres en un. Il y a d’abord cette enquête sur la mort de Charlotte, ce suicide incompris par Ema qui veut en chercher la cause. C’est aussi un roman dans lequel je reconnais beaucoup de questions propres à ma génération, et pas juste à cause de la référence d’entrée à Kurt Cobain. Il y a un questionnement sur la place du travail dans la vie : on est d’accord pour dire que ce n’est pas central mais que c’est difficile quand on n’en a pas. Est aussi traitée la vie de couple, ou plutôt la notion même de couple. Et cela est illustré par la relation d’Ema avec Blester. Au départ simple relation sexuelle pour satisfaire des besoins, la relation évolue mais pas facile de la ranger dans une catégorie toute faite. Corollaire du couple et autre thème fort du roman, le féminisme décrit dans la charte des morues n’est pas un féminisme militant mais un féminisme qui pose les bonnes questions. Ainsi cet épisode où Ema se voit préparer un rôti au four pour son copain alors que personne ne l’a obligée. Les mécanismes qui sont profondément ancrés chez les hommes comme chez les femmes sont décryptés. Enfin les morues est un roman qui sous couvert de fiction amène un questionnements sur les effets pervers des politiques libérales sous la forme de la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques). Bien qu’étant un thème peu glamour pour un roman, il est présenté sous un jour intéressant dans le cadre de l’enquête menée par les deux personnages principaux. Il est question de décentralisation et d’enlever des moyens aux services publics pour utiliser les conséquences de ce manque de ressources comme un argument pour souligner l’efficacité du secteur privé. Or cela occasionne des conflits d’intérêts entre des entités privées qui conseillent les pouvoirs publics et qui ont par ailleurs une activité d’outsourcing qui les voit profiter des mannes de l’externalisation de certaines missions publiques. Rappelons qu’il s’agit là de fiction ne serait-ce que parce que MySpace y est décrit comme un média social populaire.

Les morues est écrit dans un style fluide pour parler de politique comme de sexe. Bravo Titiou Lecoq. Ça traite de sujets sérieux sans se prendre au sérieux. J’aime beaucoup.

Testament, Vickie Gendreau

la Recrue du mois

Testament est la recrue du mois de février. C’est le premier roman de Vickie Gendreau.

Testament Vickie Gendreau

Vickie est une jeune femme de 23 ans. Elle a appris récemment qu’elle avait une tumeur au cerveau. De plus, Stanislas, l’homme de sa vie, l’a quittée pour une autre. Vickie entreprend alors le récit de sa vie et laisse à ses amis plusieurs textes qui leur sont livrés après son décès. Ces textes font office de testament et sont entremêlés avec les réactions et les commentaires des personnes qui les reçoivent. Elle écrit à Stanislas, à Raphaëlle, son amie du secondaire, Catherine une autre amie et Mikka son confident. Elle laisse aussi des textes à sa mère Martine et à son petit frère Antoine. Elle écrit même à un de ses amis qui s’est suicidé peu de temps auparavant.

« Allons bon encore une logorrhée de jeune femme en colère qui joue la carte de la provocation en parlant de mort et de sexe. » C’est ce que je me suis dit après quelques dizaines de pages. Il faut dire que Vickie, la narratrice principale de ce roman, ne ménage pas le lecteur avec l’histoire de la trahison de son ex et le récit de sa vie de danseuse et d’escorte (l’euphémisme québécois pour dire prostituée). J’ai aussi trouvé que le roman partait dans tous les sens avec plusieurs narrateurs et un récit non linéaire. Mais je me suis rendu compte que le propos est finalement plus subtil que ça. Certes les textes sont bruts et la part de colère est très importante : après tout, Vickie vient de se faire diagnostiquer une tumeur au cerveau, son chum l’a quittée pour une autre et elle a subi un viol. Mais Vickie se connaît bien et ne se fait pas d’illusions. Elle est très lucide sur sa vie. A 23 ans, ses rêves d’amour se heurtent à son mode de vie de danseuse, à l’absence de l’homme qu’elle aime et surtout à sa maladie. Rage, culpabilité, souvenirs, résignation, la palette des émotions et des sensations est très bien rendue par l’écriture poétique de Vickie Gendreau. Le roman compte d’ailleurs plusieurs poèmes qui rendent compte de l’état d’esprit de la narratrice.

Testament s’avère plus organisé qu’il n’y paraît à première vue. Vickie fait envoyer des textes à plusieurs personnes après sa mort. Voilà pour la partie testament. Mais ces textes qu’elle leur livre sont entrecoupés des réactions de ces personnes face à ce qu’elle leur laisse. C’est presque un dialogue qui se déroule sous les yeux du lecteur.

Testament est un roman dont l’accès n’est pas facile tant au niveau de la forme que du fond. C’est un livre qui va au-delà de la colère et qui pose des questions essentielles sur ce que nous laissons aux gens autour de nous.

J’écarte le débat sur le côté largement autofictionnel de Testament. Vickie Gendreau l’auteure se mélange avec Vickie Gendreau le personnage du roman. Quel écrivain ne puise pas dans sa vie personnelle pour ses romans ? Si vous lisez Testament parce que l’auteure est atteinte d’un cancer, vous le lisez pour de mauvaises raisons. Lisez-le parce que c’est un livre qui va vous faire réagir.

Une question demeure toutefois : mais c’est quoi tous ces fennecs ?

Visite la nuit, Caroline Legouix

Caroline Legouix publie un premier recueil de nouvelles intitulé Visite la Nuit.

Visite la nuit, Caroline Legouix

Ce recueil de 19 nouvelles démontre la maîtrise du format court par Caroline Legouix. En très peu de temps, elle plonge le lecteur dans un univers pour bien lui asséner une surprise finale. Ce sont donc des nouvelles de qualité. Caroline Legouix avoue par ses textes une préférence pour le thème des relations familiales. Le premier tiers du recueil est en effet composé de textes portant sur la famille : la maladie, le deuil, les relations parent-enfants… C’est souvent le mal-être qui l’emporte, l’auteure prenant un certain plaisir à nous amener dans des eaux troubles et inconfortables pour le lecteur. J’ai trouvé en particulier que les quatre premières nouvelles étaient poignantes et riches en émotions. Elles suscitent immédiatement l’intérêt et donnent envie de poursuivre la lecture du livre. D’autant que les formats des nouvelles sont suffisamment variés pour que le lecteur ne s’ennuie pas.

Parmi les thèmes traités par Caroline Legouix dans Visite la nuit, il y a aussi l’amour. Ou devrais-je plutôt dire les différentes facettes de l’amour : séparation, tentation, amitié… Je retiens aussi un intérêt de l’auteure pour le fantastique avec la nouvelle intitulée le chêne du village qui est centrée autour de la vie d’un arbre à travers les années et ses relations avec les humains. Un soupçon de suspense également avec ligne de mire en direct, une nouvelle haletante.

La dernière nouvelle, la plus longue, est curieusement la moins bonne. Curieusement car bien qu’étant le récit le plus développé, ce texte donne l’impression que l’auteure a voulu dire beaucoup de choses dans un espace trop court. Comme si cette nouvelle était un roman avorté. L’angle choisi et le sujet sont intéressants, même pour moi qui ne suis pas attiré par le Moyen-Age, mais les péripéties s’enchaînent trop vite.

Il n’en demeure pas moins que Caroline Legouix propose avec ce premier ouvrage des textes percutants. Elle fait la démonstration d’une écriture de qualité à travers de très bonnes nouvelles.

J’ai lu Visite la nuit dans le cadre de la Recrue du Mois.

La vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Ma première lecture de 2013 aura été très enthousiasmante. Avec la vérité sur l’affaire Harry Quebert, Joël Dicker propose un polar qui ne se lâche pas.

La vérité sur l'affaire Harry Quebert, Joël Dicker

Marcus Goldman est un écrivain dont le premier roman a été très bien accueilli par la critique et le public. Après avoir apprécié sa notoriété soudaine, il est angoissé car il ne parvient pas à écrire son deuxième roman réclamé avec insistance par son éditeur. Il se tourne alors vers Harry Quebert, son ancien professeur à l’université et mentor littéraire. Alors que Marcus Goldman le rejoint dans le New-Hampshire, Harry Quebert est arrêté pour le meurtre de Nola Kellergan qui a eu lieu plus de trente ans plus tôt. Le corps de la jeune fille vient d’être découvert enterré dans le jardin d’Harry Quebert. Marcus Goldman entreprend alors une enquête pour disculper son ami.

Un écrivain qui enquête dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Moi ça me fait penser à la série Arabesque (Murder she wrote en version originale) mais en beaucoup plus moderne. Marcus Goldman est en effet un jeune trentenaire célibataire qui profite des attraits de la célébrité à New-York. Et surtout le récit fait plus télé-réalité que série télé. Le lecteur est un témoin de choix des aventures de Marcus Goldman qui explique chacun des tours et détours de son enquête.

La force de la vérité sur l’affaire Harry Quebert réside dans deux éléments principaux. Le premier d’entre eux est le suspense. Joël Dicker maîtrise les rebondissements et les révélations qui retiennent l’attention du lecteur. Et le roman en est truffé jusqu’à la toute fin. Pas moyen de s’ennuyer à la lecture de ce livre. L’autre facteur clé de succès du roman est sa construction habile. Véritable récit à tiroir, la vérité sur l’affaire Harry Quebert est le récit de l’enquête menée par Marcus Goldman qui l’a conduit à écrire son deuxième livre intitulé l’affaire Harry Quebert. Les flash-backs sont nombreux pour déterminer le fil des événements de ce fameux été 1975 où Nola Kellergan a disparu mais aussi pour retracer sa relation avec Harry Quebert depuis leur rencontre à l’université. Marcus Goldman rassemble les témoignages des habitants de la ville d’Aurora. Il est assisté par Galahood, le policier chargé de réouvrir le dossier suite à la découverte du corps. Le récit inclut aussi des extraits du best-seller qui a rendu célèbre Harry Quebert, les origines du mal. Le tout est mêlé avec les échanges de Marcus Goldman avec son agent littéraire et son éditeur car il n’est pas de tout repos d’écrire ce livre. Les récits se suivent en parallèle mais bien que dense, le propos est toujours clair.

Les 650 pages de ce roman ont été avalées très vite entre amitié, amour, écriture de roman et enquête policière. A lire ! Plaisir garanti !

Sur la 132, Gabriel Anctil

Gabriel Anctil est la recrue du mois de juin avec son premier roman Sur la 132.

Sur la 132 Gabriel Anctil

Trentenaire, Théo est un publicitaire de talent à Montréal. Il vit dans un beau condo sur le Plateau, son salaire s’élève à 200 000 $ par an, il est reconnu par ses pairs, loué par son patron et il a une copine qui l’aime. Mais Théo n’est pas heureux. Il se lève un beau matin incapable de fonctionner et de trouver un sens à sa vie. Sur un coup de tête, il décide de quitter Montréal et sa vie urbaine pour aller s’établir à Trois-Pistoles, prétextant des origines familiales dans le Bas-Saint-Laurent. Installé sur la route 132, il se rend compte que la vie en région est à des années lumières de ce qu’il vivait dans son milieu branché et hypermoderne. Son quotidien est maintenant fait de voisins chaleureux, de scènes de chasse, d’alcoolisme, de games de hockey, de rumeurs villageoises et de pauvreté. L’anonymat relatif qu’il avait en ville n’existe plus. Il est un “étrange”, celui qui vient d’ailleurs et dont l’arrivée est connue de tous en ville. Le propos de Sur la 132 est de relater le changement de vie de Théo.

Qui n’a jamais été insatisfait de son travail à un moment donné et n’a pas rêvé de tout plaquer pour changer complètement de vie et de paysage ? C’est ce que décide de faire Théo. Le roman repose sur le contraste qui existe entre la vie en ville, décrite comme superficielle et ne permettant pas de s’accomplir, et la vie en région faite de relations plus humaines. On peut évidemment dénoncer le parti pris de Gabriel Anctil dont le personnage renie son ancienne vie à Montréal. Mais il faut aussi reconnaître à l’auteur sa volonté de ne pas livrer une vision carte postale de la vie en région au Québec : il pointe du doigt de nombreux côtés négatifs de la vie en milieu rural.

J’ai eu du mal à croire à ce personnage qui s’exile et coupe les ponts avec son ancienne vie et ses amis. Certes il est possible qu’une personne qui a tout pour être heureuse (travail, maison, reconnaissance, amour) s’avère insatisfaite. Mais ce que je conçois mal c’est sa rupture rapide et définitive avec son ancienne vie. Je trouve peu vraisemblable l’absence de doute de la part d’une personne avec un profil intellectuel comme le personnage principal. Le roman compte par ailleurs ce que je considère comme des clichés ou du moins des idées reçues sur la vie à Montréal et sur la vie dans les régions. La fin abrupte est un autre aspect qui m’a laissé sur ma faim : l’auteur nous laisse sur une notion de liberté aux contours mal dégrossis : la liberté n’est-elle que pouvoir tout envoyer promener et vivre sans attaches ?

Malgré tout, Sur la 132 est un véritable page turner. J’ai aimé le récit émaillé d’histoires secondaires et de récits à tiroirs. Le questionnement est actuel et me touche : que faire de sa vie ? Faut-il se laisser enfermer dans une trajectoire professionnelle aussi riche en succès soit elle ? Gabriel Anctil pose de bonnes questions sur les relations humaines que ce soit en amour ou en amitié.