Histoire de l’Amérique française, Cécile Vidal et Gilles Havard

J’avais déjà évoqué mon intérêt pour l’Amérique française dans mon compte rendu du livre de Pierre Berthiaume sur Cavelier de la Salle. J’ai voulu pousser plus loin avec cette Histoire de l’Amérique Française de Cécile Vidal et Gilles Havard. Je n’ai pas été déçu. J’ai même carrément été emballé à la lecture de ce livre.

Principale qualité, il se lit très bien. Il n’est pas ennuyeux pour un sou malgré ses 700 pages. En fait les auteurs ont su équilibrer l’évocation des grands thèmes, les faits, les chiffres ainsi que de nombreuses anecdotes pour illustrer leurs propos. Le sujet aurait pu être traité de manière plus aride mais ce n’est pas le cas ici. C’est un livre convivial sans longueurs.
Ensuite je suis très impressionné par le travail fourni pour colliger toutes ces informations et en faire une synthèse de référence. Chaque citation, chaque chiffre, chaque opinion est étayé par une référence à un auteur et à un document. La somme des notes en fin d’ouvrage est impressionnante et fournit de nombreuses pistes de lectures pour ceux qui veulent aller plus loin dans le sujet.
Enfin ce livre dresse un portrait tout en nuance de l’Amérique française, loin des mythes et des images d’Épinal.

Histoire de l’Amérique française

Comment est organisé le livre ? Les premiers chapitres présentent la découverte et l’implantation française en Amérique du Nord et en particulier sur 3 territoires : l’Acadie avec Terre-Neuve et l’île Royale (située dans l’actuelle province de la Nouvelle Écosse), le Canada tel qu’on l’appelait à l’époque avec la vallée laurentienne, les Pays d’En Haut (la région des grands lacs) et la baie d’Hudson, et enfin la Louisiane qui comprenait un territoire bien plus vaste que la Louisiane actuelle puisqu’elle remontait jusque dans le Pays des Illinois, en gros le MidWest actuel. Ces chapitres décrivent les conditions de l’implantation, les zones de peuplement, les alliances, les conflits et les relations avec les différentes tribus indiennes, les mécanismes de colonisation, le soutien tantôt actif, tantôt absent du pouvoir royal dans cette mise en valeur et appropriation des territoires.
Les auteurs nous plongent ensuite dans la réalité de l’Amérique française de 1560 à 1763 avec leurs groupes sociaux et leur hiérarchie, le rôle de la religion, l’administration de la justice, la vie économique sans occulter la question de l’esclavage en Louisiane (mais aussi au Canada) et la question de l’identité des populations nord-américaines par rapport à la France.
Enfin la dernière partie du livre décrit la perte de cet immense territoire au profit de l’Angleterre suite à la guerre de Sept ans et au traité de Paris qui vit la France renoncer à ses possessions nord américaines et choisir de garder les îles des Antilles. Bonaparte choisira de vendre la Louisiane aux Etats-Unis en 1803.
On croisera dans ce livre des personnages bien connus comme Jacques Cartier, Samuel de Champlain, Cavelier de Lasalle, Colbert, Louis XIV, Louis XV, Jeanne Mance mais aussi d’autres individus négligés par l’historiographie française et québécoise.

Il est à noter que l’ouvrage de Havard et Vidal ne compte pas beaucoup d’illustrations. Il y a quelques schémas qui sont très clairs et bienvenus comme celui qui récapitule l’emplacement des différents forts français en Amérique du Nord ou encore celui qui présente les forces anglaises et françaises qui allaient s’affronter en 1759 lors de la bataille des Plaines d’Abraham.

Que retenir de cette histoire de l’Amérique française ? C’est le livre à lire pour qui s’intéresse à ce sujet. Je ne suis pas un spécialiste mais je ne trouve aucun défaut à cet ouvrage. Le fond est très riche et documenté. C’est dense mais ça se lit très bien. Peut-être que ceux qui sont déjà familiers avec le sujet y trouveront certaines redites. Mais la qualité de la synthèse est selon moi admirable. Je suis persuadé que chacun y trouvera des informations intéressantes.

Pour l’anecdote, ce livre m’a éclairé sur le nom de certaines rues de Montréal : certains gouverneurs et intendants sont en effet restés méconnus mais pas pour la ville de Montréal qui a perpétué leur mémoire via ses rues. Voici quelques exemples : Denonville, de Champigny, St-Vallier et quelques autres.

Enfin la question qui tue : faut-il nourrir des regrets suite à la disparition de l’Empire français d’Amérique du Nord ? On n’aura bien sûr jamais la réponse à cette question. La France a perdu ce territoire car elle a été vaincue militairement par l’Angleterre. Et lors des négociations qui aboutiront au traité de Paris, Louis XV et Choiseul, son secrétaire d’État à la Guerre et à la Marine, n’ont pas insisté pour garder l’Amérique continentale car il semble que la perspective d’une révolution à moyen terme était envisagée. C’est ce qui arrivera en effet à l’Angleterre avec l’indépendance de ses colonies américaines qui ployaient sous le poids des impôts levés pour remplir les caisses du Royaume-Uni vidées par la guerre de Sept-Ans. La France a en ce sens fait preuve d’un certain réalisme politique.

Il reste aujourd’hui de nombreuses traces de la présence française en Amérique du Nord. On pense bien sûr aux bassins francophones tels que le Québec et l’Acadie. Mais il y a aussi des communautés plus restreintes dans les différentes provinces du Canada et aux Etats-Unis (les cajuns en Louisiane). De nombreux patronymes français ont subsisté (jusque chez les Sioux) tels quels ou anglicisés. Et il reste quelques vestiges plus ou moins bien conservés des forts français.

En conclusion, je trouve très dommage que l’histoire de l’Amérique française ne soit pas enseignée dans les cours d’histoire dans les établissements scolaires français. C’est vraiment un sujet passionnant.

5 étoiles

Cavelier de Lasalle, une épopée aux Amériques

Le titre complet de ce livre de Pierre Berthiaume est Cavelier de Lasalle, une épopée aux Amériques, récits de trois expéditions 1643-1687.

J’ai trouvé ce livre à la bibliothèque au rayon des nouveautés. Je nourris une certaine passion pour l’Amérique française. J’avais lu avec intérêt il y a quelques années un livre sur l’histoire tragique du peuple acadien. D’ailleurs je me suis replongé dans ce contexte avec intérêt grâce à la fiction acadienne d’Antonine Maillet dans Pélagie-la-Charrette. Pierre Berthiaume est professeur de français à l’Université d’Ottawa. Il retrace dans son livre le parcours de trois expéditions du Français Cavelier de Lasalle à travers les témoignages de trois de ses compagnons de route. Cavelier de Lasalle est un explorateur au même titre que Jolliet et Marquette, qui malheureusement sont tout aussi méconnus dans les livres d’Histoire de France. Les Français ont joué un rôle important dans l’histoire de l’Amérique du Nord, de manière plus large que le Québec, même si ce dernier en est un des plus beaux restes. La Nouvelle-France était un territoire énorme : de Terre-Neuve aux Grands Lacs et ensuite en descendant jusqu’au Golfe du Mexique via le Mississippi avec un territoire comprenant une bonne partie du MidWest et de la Louisiane. Coincé entre l’Est des États-unis sous la coupe de l’Angleterre et le Sud Ouest, le Nouveau-Mexique des Espagnols, ce territoire ne pouvant que susciter les convoitises de ses puissants voisins. D’autant qu’il est resté très peu colonisé et pas suffisamment développé pour devenir fort. Le traité de Paris aura raison en 1763 de la Nouvelle-France. Il est amusant de constater que malgré tout, quelques noms français ont subsisté en Amérique du Nord : Saint-Louis dans le Missouri, Sault Sainte-Marie en Ontario, Marquette dans le Minnesota, Terre Haute dans l’Indiana ou encore Fonds du Lac dans le Wisconsin. Notons tout de même que la ville de Green Bay dans le Wisconsin était appelée Baie des Puants par les Français de l’époque de Lasalle. Un changement de nom salutaire.

Livre Lasalle

Revenons-en au livre de Pierre Berthiaume et à Cavelier de Lasalle. Sa première expédition, mal préparée, a pour objectif de découvrir le fleuve Mississipi. Cela s’avérera plutôt l’exploration de la région de l’Ohio. La deuxième expédition est couronnée de succès puisque, avec ses compagnons, Lasalle traverse une bonne portion du territoire nord américain du Nord au Sud. Il suit le Saint-Laurent jusqu’aux grands lacs et rejoint ensuite le Mississipi jusqu’à son embouchure dans le golfe du Mexique où il prend possession des terres au nom du roi de France Louis XIV. C’est la naissance officielle de la Louisiane ! Quant à la troisième et dernière expédition de Lasalle, elle part de France par bateau et a pour objectif de retrouver l’embouchure du Mississipi en navigant dans le golfe du Mexique. C’est au cours de cette ultime expédition que Cavelier de Lasalle sera assassiné par un de ses compagnons.

Le livre se compose de deux parties. La première est consacrée aux récits des compagnons de voyage de Lasalle. Ils sont retranscris tels quels, dans le français de l’époque (pas très éloigné du nôtre je vous rassure). Le premier récit est de Bréhant de Galinée, le suivant de Henri de Tonty et le dernier est de Jean Cavelier de Lasalle, frère de Cavelier. Dans la seconde partie du livre, Pierre Berthiaume retrace le parcours de Lasalle, précise certains points et éclaire certains aspects non traités par les récits précédents.

Ce que j’aime particulièrement dans ce livre, c’est qu’on en apprend beaucoup sur la vie à cette époque. Ceux qu’on appelle les Sauvages (pas encore les Amérindiens ou les autochtones) ont marqué les esprits des Européens. Les expéditions se font par le moyen de transport le plus simple à l’époque : les cours d’eau. Et cela est possible grâce au canot en écorce de bouleau couramment utilisé par les Indiens, une des plus belles inventions des Sauvages selon Bréhant de Galinée. Quand le cours d’eau n’est pas navigable, les hommes pratiquent le portage des canots. Ils les portent sur la terre en attendant de pouvoir reprendre la rivière. Les explorateurs doivent également composer avec les saisons et notamment le redoutable hiver du Nord de l’Amérique qui leur impose de prendre des pauses de plusieurs mois à l’abri des intempéries.

En toile de fond est présente la concurrence entre les Nations européennes pour l’exploitation du territoire nord-américain. Ici c’est notamment l’Espagne qui est vue comme un rival direct. De plus, la rivalité entre les Français eux-mêmes est perceptible. Montréal est à l’époque une ville de Jésuites qui ne soutient pas vraiment Lasalle. De même l’exploration du continent n’est pas une priorité de Louis XIV déjà bien empêtré dans ses guerres européennes. On croisera aussi quelques missionnaires partis convertir les Sauvages au catholicisme. Et certains membres des expéditions de Lasalle déserteront pour se lancer dans la pelleterie (le commerce de la fourrure), une activité très lucrative alors que d’autres iront rejoindre les tribus indiennes pour y fonder une famille.

Les commentaires et explications de Pierre Berthiaume sont clairs, concis et permettent de préciser certains points. Ainsi dans le compte-rendu de Tonty la découverte de l’embouchure du Mississipi passe presque inaperçue. Pierre Berthiaume revient sur le sujet ce qui permet au lecteur de mieux profiter de la dimension historique de ce moment.

Cela dit, il manque une carte actuelle avec les principales villes et les cours d’eau pour se rendre compte du parcours de Lasalle. Je me permets de mettre ici une carte trouvée sur le site internet du musée canadien des civilisations schématisant les trajets successifs de Lasalle.

Lasalle

De plus, l’identification des différents peuples indiens est ardue au départ pour celui comme moi qui n’y connaît rien. Là aussi une carte de l’implantation des tribus aurait aidé. Que voulez-vous je suis un visuel ! Le livre présente quelques cartes d’époque (remarquables de précision) mais elles sont malheureusement trop petites pour être vraiment lisibles. Mais je passe volontiers sur ces défauts tant le sujet m’enthousiasme.

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