Anabiose, Claudine Dumont

Emma est une jeune femme de 26 ans qui occupe ses journées avec un travail de téléphoniste qu’elle-même juge sans intérêt. Et de retour chez elle le soir, ce sont de longs moments de beuverie solitaire qui lui permettent d’oublier le vide autour d’elle. Elle se réveille un matin dans une pièce grise qu’elle ne connaît pas et qui comporte pour seul meuble le matelas sur lequel elle se tient. Pourquoi est-elle dans cette pièce ? qui l’a enlevée ? quelle est la raison de sa présence dans cette pièce ?

Anabiose, Claudine Dumont

Voilà un récit qui tient en haleine : j’ai lu les 164 pages d’Anabiose en quelques heures seulement. J’avais évidemment envie d’avoir les réponses aux questions de la narratrice sur la raison de son kidnapping mais aussi parce que le roman est bien mené. Il commence par des phrases courtes et percutantes. Les réflexions de la narratrice claquent sous la forme de mots durs et d’une autocritique sans fards. Au fur et à mesure du récit alors qu’Emma se redécouvre, sa pensée se fait plus élaborée. Les phrases sont plus longues et plus riches en sensations. Anabiose est bien écrit. On pourrait peut-être reprocher à Claudine Dumont un abus de ce style court presque télégraphique mais je fais la fine bouche. Le roman échappe au simple exercice de style littéraire et offre quelques pistes de réflexion.

Ce récit à la première personne est en effet très centré sur le corps et ses besoins primaires. Emma est une femme désincarnée : elle s’anesthésie avec des abus de tequila et se coupe volontairement du monde. Son univers est froid et gris. La thèse de Claudine Dumont est la suivante : c’est quand on est privé de quelque chose qu’on commence à l’apprécier. Emma dans sa captivité est se voit privée de choses élémentaires comme la liberté et certains de ses sens. Elle redécouvre ainsi certaines sensations qu’elle n’éprouvait plus. Paradoxalement, sa captivité la met sur le chemin de la connaissance de soi et in fine lui permet de s’ouvrir sur le monde.

Anabiose est aussi en un sens un regard sombre porté sur une génération de jeunes gens qui n’ont a priori manqué de rien et qui ont vécu toute leur jeune existence confortablement. Livrés à eux-mêmes, se laissent porter par les événements et pour qui faire des choix est difficile. C’est pourquoi Anabiose peut aussi être vu comme une sonnette d’alarme invitant le lecteur à ne pas subir les événements et à se tourner vers l’extérieur.

J’ai lu Anabiose, le premier roman de Claudine Dumont dans le cadre de La Recrue du Mois, le webzine dédié aux première œuvres littéraires québécoises. Il s’agit d’une lecture comparée avec ma collègue Marie-Jeanne.

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Las Vegas Parano, Hunter S. Thompson

Las Vegas Parano est pour moi un premier contact avec Hunter S. Thompson. Ce livre a été adapté au cinéma en 1998 par Terry Gilliam avec Johnny Depp dans le rôle principal.

Auteur emblématique du journalisme gonzo qui voit le journaliste se mettre en scène sans se limiter au sujet qu’il couvre, Hunter S. Thompson décrit dans cette autofiction la virée folle qu’il fait à Las Vegas en 1971. Mandaté pour couvrir une course de motos dans le désert, la Mint 400, Raoul Duke, le narrateur et alter ego de Thompson, est accompagné de son avocat le Dr Gonzo, en fait son complice dans la dépravation. Les deux compères chargent en effet leur voiture de toutes les sortes de drogues possibles : marijuana, coke, LSD, mescaline, éther ainsi que quelques boissons alcoolisées. Dans leur cas, la conduite en état d’ébriété est un moindre mal.  De la course de motos, ils ne verront que quelques instants, perdus qu’ils sont dans la poussière du désert et les effets des drogues. Tout juste après cet événement, Raoul Duke reste à Las Vegas car il reçoit une nouvelle mission : couvrir la conférence annuelle des procureurs américains sur les abus de drogue. Tout comme les membres du corps policier qui assistent à la conférence, le narrateur est un spécialiste de la drogue. Mais il se situe plutôt de l’autre côté de la barrière.

Las Vegas Parano montre les deux personnages principaux repousser les limites de la consommation de drogue. Peu porté à faire du journalisme traditionnel, Raoul Duke / Hunter S. Thompson préfère vivre des aventures, montrer l’envers du décor et prendre du bon temps. Tout cela est évidemment intentionnel. Il y a une volonté de sa part de transgresser les codes moraux de l’Amérique du début des années 70.

J’ai trouvé que Las Vegas Parano était un roman très inégal. Hunter S. Thompson possède sans nul doute un style original mais les bons moments alternent avec des passages beaucoup moins intéressants. Du coup je suis partagé sur la personnalité de Hunter S. Thompson : est-il un génie ou journaliste décadent ? On peut s’interroger sur ses abus de drogues. Cela semble être pour lui le moyen de s’affranchir d’un monde qu’il considère comme triste. Car c’est bien là tout le propos de ce roman qui tient lieu de critique de la société : le monde est chiant et les gens se prennent beaucoup trop au sérieux. Il y a une bonne dose de nihilisme dans Las Vegas Parano. Il faut reconnaître à l’auteur de sérieux éclairs de lucidité sur la société contemporaine : la hiérarchie sociale figée, le journalisme convenu, les autorités qui abusent de leur pouvoir et la déception de la vague du LSD des années 60…

A titre d’exemple, je vous laisse sur cette citation de Las Vegas Parano qui montre l’estime dans laquelle Hunter S. Thompson tient ses confrères journalistes :

Le journalisme n’est ni une profession, ni un métier. Ce n’est qu’un attrape-connards et un attrape-débile à deux sous – une fausse porte donnant sur les prétendus dessous de la vie, une misérable  et écœurante fosse à pisse condamnée par les services de reconstruction, juste assez profonde pour qu’un poivrot s’y terre au niveau du trottoir pour s’y masturber comme un chimpanzé dans une cage de zoo.

I hope they serve beer in hell, Tucker Max

Je constate que l’audience de mon blogue de lectures a tendance a diminuer pendant la période estivale. Dans le but de gonfler mes statistiques de visite, je recours à une recette qui a déjà fait ses preuves : parler de sexe.

Qui a dit que l’Amérique était puritaine ? Certainement pas Tucker Max. Il possède un blogue depuis plusieurs années sur lequel il publie les compte-rendus de ses soirées. Le livre est une adaptation du blogue et le livre lui-même est devenu un best-seller aux États-Unis et est en cours d’adaptation au cinéma.

Le livre peut-être résumé en quelques mots clefs : drague, sexe, alcool, insultes, vomi et matière fécales. Âmes sensibles s’abstenir donc ! Tucker Max a un certain talent pour se mettre en scène et partager ses aventures sexuelles et ses soirées de beuverie. Il l’admet lui même au moment de se présenter « Hi my name is Tucker Max and I am an asshole« . Nombreux sont les récits le mettant en scène en train de se saouler avec ses potes et de trouver le meilleur moyen pour coucher avec autant de filles que possible. L’équation alcool + gars en liberté = grabuge et situations cocasses est une fois de plus vérifiée. Si l’enfer existe, Tucker Max a accumulé pas mal de points pour y entrer sans problème. C’est pour ça qu’il espère qu’on y sert de la bière.

On n’a pas là affaire à un grand écrivain, mais il faut admettre que c’est bien raconté et souvent très drôle (les rires gras sont de circonstance). Le public cible de ce livre est bien évidemment masculin. Et certains passages et certaines réflexions ne manqueront pas de fâcher la gente féminine.

Notez tout de même que derrière le personnage fort en gueule et volontiers provocateur, il y a une personne cultivée. Cela transparaît dans les références que Tucker Max parsème dans ses textes. Il a renoncé à une carrière dans le droit pour se consacrer à son personnage de mâle alpha. Coureur de jupons notoire et  joyeux fêtard, il sait tout de même prendre soin de son image publique.

Ce genre de littérature est en train de se faire un nom aux États-Unis. Nommée fratire par le New-York Times, elle constitue un genre littéraire du 21e siècle qui s’adresse aux jeunes hommes dans un style politiquement incorrect et ouvertement masculin (traduction libre de Wikipedia). Ce serait en quelque sorte une réponse, voire une antithèse, à la chick-lit.

N’est-ce pas fascinant de transformer ce billet sur un livre à fort contenu sexuel en un phénomène littéraire complètement novateur ? Comme quoi, il est toujours possible de s’instruire en lisant.

Pulp, Charles Bukowski

C’est Pierre Foglia qui m’a donné envie de lire du Bukowski. Il en parle régulièrement avec passion dans ses chroniques du journal La Presse. Il y avait plusieurs livres de Bukowski à la librairie. J’en ai pris un au hasard. C’était Pulp. Et il s’avère qu’il s’agit du dernier roman publié par Bukowski avant sa mort en 1994.


Pulp
, c’est une histoire de détective qui se passe à Los Angeles. Un peu dans le style de Philip Marlowe, le détective de Raymond Chandler. A la différence près que Nick Belane est un anti-héros. C’est un vieux détective un peu paumé, à l’hygiène douteuse, alcoolo et obsédé assumé qui passe son temps à jouer aux courses. Il se voit confier une enquête par la Grande Faucheuse elle-même qui est à la recherche de Céline (Louis-Ferdinand). On lui demande également de retrouver le Moineau Écarlate, sans plus d’explications. Un autre client a recours à ses services pour se débarrasser d’une femme monstre de l’espace qui le harcèle. Et bien sûr comme tout détective qui se respecte il bosse sur le cas d’un mari qui pense que sa femme le trompe et qui veut prendre celle-ci en flagrant délit. Ce roman se veut une parodie un peu déjantée des histoires de détective. D’ailleurs l’auteur dédie son livre « A la littérature de gare », les pulps en anglais.

J’ai bien aimé ce livre. Ca se lit bien. Le style est vraiment particulier car on s’immisce dans les pensées et le quotidien de Belane. C’est crasseux, libidineux, imbibé d’alcool et les insultes fusent dans des dialogues percutants. En bref c’est du concret : quand Belane se gratte les couilles, c’est écrit comme ça dans le texte. J’ai tout de même un petit regret à propos de Pulp. C’est la traduction française qui emploie pas mal de mots de l’argot parisien. Ça ne colle pas toujours avec l’ambiance américaine. Mais globalement c’est du bon et ça m’a donné envie de lire d’autres romans de Bukowski. Mais pour le coup je les lirai en anglais.

Ma note : 4/5.

Bio de Charles Bukowski qui n’a rien à envier au héros de Pulp.

J’ai remis la main sur cette chronique de Foglia où il parle de ses lectures de l’année 2006. Ça donne une bonne idée du bonhomme.