Petit piment, Alain Mabanckou

Si vous suivez l’actualité littéraire à travers les blogues, vous n’avez pas pu passer à côté de ce roman d’Alain Mabanckou il y a deux ans lors de sa sortie dans le cadre de la rentrée littéraire 2015. A mon tour j’ai lu ce Petit Piment. C’est comme ça, j’ai toujours un ou deux trains de retard.

Petit Piment est un jeune garçon congolais qui vit dans un orphelinat. Il raconte son quotidien entre un directeur sévère, un missionnaire / animateur qu’il adore, la révolution socialiste qui se met en place dans le pays, les menaces des caïds de l’orphelinat et les discussions avec son copain Bonaventure. Et Petit Piment grandit et s’échappe un beau jour de l’orphelinat pour aller survivre avec d’autres adolescents dans la ville voisine de Pointe-Noire.

J’ai suivi avec plaisir les aventures de Petit Piment dans l’orphelinat. Cette chronique douce amère d’une enfance permet à Alain Mabanckou de dresser en arrière plan le portrait de la société congolaise. C’est d’abord de l’impact de la vie politique sur le quotidien des habitants dont il est question avec des passages très drôles. Mais il se fait aussi le critique du népotisme de certains dans l’administration, de l’hypocrisie des laquais du pouvoir ou encore de l’opportunisme de certains politiciens au moment des élections. Et au milieu de tout ça le peuple survit.

J’ai un peu moins aimé la partie qui traite de la vie adulte de Petit Piment et de ses ennuis de santé. Peut-être parce que ce volet du roman d’Alain Mabanckou ne possède pas la légèreté de l’enfance. On est dans un registre plus grave qui laisse moins d’espoir.

Belle découverte d’un auteur que je ne connaissais pas. J’y reviendrai volontiers.

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Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Que dire sur Voyage au bout de la nuit, ce classique de la littérature française et sur Louis-Ferdinand Céline, son auteur controversé ? Tout d’abord, j’ai une histoire personnelle avec ce livre. Il m’avait été chaudement recommandé il y a environ 15 ans par un bon ami. Je l’ai donc commencé pour finalement le laisser tomber au bout de quelques pages seulement. A l’époque je n’avais pas pu rentrer dans l’univers de l’auteur, sans doute freiné par cette langue si particulière qui a fait la marque de fabrique du Voyage.

En effet, le livre est écrit dans un style qui mélange d’une part le français parlé de l’époque, un langage très argotique, et d’autre part un style littéraire beaucoup plus classique qui fait la part belle aux imparfaits du subjonctif. Il y a d’abord une barrière de la langue pour qui veut entreprendre ce voyage au bout de la nuit.

Bardamu le narrateur raconte plusieurs épisodes de sa vie. Le premier d’entre eux est sa participation à la première guerre mondiale. Point d’héroïsme chez ce soldat, il n’a tout simplement pas envie de se faire tuer tout convaincu qu’il est de l’absurdité de cette guerre. Il est conscient de faire partie de ces hommes donnés en pâture par leur hiérarchie militaire au nom d’un nationalisme idiot. Par chance, il se blesse et poursuit sa convalescence à Paris. Convalescence qu’il prolonge autant qu’il peut, n’hésitant pas à recourir à des expédients pour tromper le corps médical. Il part ensuite en Afrique où il travaille pour une société coloniale. Le récit du voyage sur le bateau pour se rendre à destination résume à lui seul la philosophie du narrateur. Peu importe les principes : toutes les bassesses sont nécessaires quand la survie est en jeu. La mentalité coloniale de l’époque en prend pour son grade. L’expérience africaine de Bardamu tourne court. Après un échec professionnel dans une plantation au milieu d’une jungle hostile, il est vendu comme galérien transatlantique (si, si) mais parvient à s’échapper à New-York. Puis il rejoint Détroit où il travaille dans les usines Ford tout en s’amourachant d’une prostituée. De retour en France, il poursuit des études de médecine. Il s’établit ensuite en banlieue parisienne où il mène une vie de misère, exploité par des patients pingres et manipulateurs. Il abandonne sa vie de médecin pour aller à Toulouse où il rejoint un ami qui s’est retrouvé estropié alors qu’il tentait de commettre un assassinat. Il couche avec la fiancée de cet ami. Il finit par s’établir en région parisienne comme médecin dans un asile d’aliénés.

Voyage au bout de la nuit est une épopée dans les bas fonds de la vie humaine. Peu importe le lieu, le narrateur parcourt trois continents pour se heurter toujours à des représentants du genre humain qui le déçoivent. Résolument pessimiste, ce roman de Céline expose les instincts les plus vils de l’humanité. La vie est triste et l’Homme ne cherche pas à s’élever. Au contraire, il s’enfonce de plus en plus et il tire avec lui ses semblables. La liste des maux du genre humain est longue et Céline les aborde tous dans Voyage au bout de la nuit.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre Bardamu. Ce roman est percutant car il est vrai. La nuit est la métaphore de la vie et il faut être très chanceux pour se rendre au bout du voyage sans être devenu fou ou poignardé dans le dos par un congénère. Le progrès, l’amour, l’amitié n’existent pas. Céline offre une vision du monde très sombre livrée dans un style qui frappe l’imaginaire. C’est une lecture qui nécessite une maturité que je ne possédais manifestement pas il y a 15 ans.

Traine pas trop sous la pluie, Richard Bohringer

Après Bernard Giraudeau et Cher amour, je m’intéresse aux écrits d’un autre acteur français : Richard Bohringer qui propose avec Traine pas trop sous la pluie un récit autofictionnel.

Hospitalisé, le narrateur vit un délire fiévreux qui l’amène à tenir des propos décousus et à halluciner. Se mêlent à ces hallucinations le personnel soignant, ses visiteurs et un mystérieux personnage nommé Grand Singe. Le narrateur aime cette fièvre qui le fait délirer et le renvoie à plusieurs voyages de son passé en Afrique et en Amérique du Sud. Il se remémore les rencontres faites lors de ces voyages avec des gens attachants mais aussi ses rencontres en France avec quelques grands noms du monde du spectacle : à commencer par Bernard Giraudeau mais aussi Roland Blanche, Mano Solo ou encore Jean Carmet et Jacques Villeret. Son hospitalisation est aussi l’occasion pour le personnage principal de revenir sur certains épisodes de son enfance et sur ses relations avec ses parents.

Porté par un texte riche en sincérité et en humanisme mais aussi marqué par la grande gueule du narrateur, Traîne pas trop sous la pluie correspond à l’image que je le faisais de Richard Bohringer le personnage public. Homme d’excès, abîmé par la vie, il possède une âme juste et un grand cœur. Ce court roman m’a toutefois demande un certain effort : j’ai dû accepter le style décousu de l’auteur pour mieux m’imprégner de la poésie du texte. C’est un renoncement nécessaire pour apprécier cette lecture mais qui pourrait refroidir les adeptes de textes plus linéaires.

La main d’Iman, Ryad Assani-Razaki

Dans le cadre de la Recrue du Mois, je me suis penché sur le cas du lauréat du prix Robert-Cliche 2011 : Ryad Assani-Razaki avec son premier roman La main d’Iman.

Ce roman à plusieurs voix relate le destin de Toumani, une jeune garçon qui est vendu par ses parents à une femme qui le place comme domestique dans des familles aisées. Insulté, battu et enfermé, Toumani vit un quotidien de misère jusqu’à ce qu’un certain Iman lui sauve la vie. Le lecteur est confronté à la dure réalité d’un pays musulman d’Afrique noire qui n’est jamais nommé.

Dans la main d’Iman, les points de vue de plusieurs personnages se répondent et chaque voix contribue au récit. Ils s’appellent Toumani, Alissa, Désiré, Hadja et Zainab. Au rythme d’un narrateur par chapitre, l’histoire de Toumani s’écrit selon le ressenti de chacun. Ce procédé insuffle un tempo à la narration. Très dynamique en début de roman du fait de la multiplicité des narrateurs, le mouvement s’essouffle vers la fin alors que deux personnages seulement se répondent. Sur le fond du récit, j’ai trouvé difficile la partie finale où Toumani, par manque de confiance en lui, se coupe de ses amis. Il est difficile de voir se dérouler sous nos yeux un engrenage inéluctable.

Ryad Assani-Razaki possède une écriture simple et limpide qui porte des thèmes forts et profonds. Les sujets abordés dans ce roman sont nombreux : esclavage, handicap, amitié, pauvreté, foi, amour, relations Nord Sud, délinquance et j’en oublie certainement. Mais ces sujets ont tous comme dénominateur commun cette Afrique Noire qui peine à se construire. Les anciens colons, autrefois maîtres du pays et aujourd’hui eldorado qui fait rêver la jeunesse africaine, demeurent la référence dont l’Afrique ne peut s’affranchir. Le constat fait par Ryad Assani-Razaki est très dur à lire quand on voit les conséquences sur les individus loin de nous, mais pourtant si proches dans leurs désirs.

Avec le choix de ce premier roman très réussi, le jury du prix Robert-Cliche a brillament su faire oublier les imbroglios de l’édition 2010.

Trois femmes puissantes, Marie Ndiaye

Marie Ndiaye s’est vue remettre le prix Goncourt 2009 pour son roman Trois femmes puissantes. Il s’agit d’une distinction bien méritée étant donné la grande qualité de cet ouvrage.

Comme le titre le laisse entendre, ce roman tourne autour de trois femmes qui ont comme point commun d’être originaires du même pays d’Afrique, le Sénégal.

Norah est dans la trentaine. C’est une mère célibataire qui tente de construire tant bien que mal une famille recomposée avec un père et sa fille. Elle retourne au pays à la demande son père qui a abandonné sa famille en France des années auparavant. C’est avec réticence que Norah renoue avec un patriarche déchu et solitaire. Un événement qui l’amène à se questionner sur la force des liens familiaux.

Fanta, elle, a quitté son pays pour suivre son mari Rudy. Malheureusement ce déplacement ne lui réussit pas : elle ne peut pas travailler en France et son mari, figure masculine désorientée, devient taciturne et tourmenté. Leur couple bat de l’aile et le propre fils de Rudy a peur de son père.

La troisième, Khady Demba, faute d’avoir pu donner un enfant à la famille de son mari décédé, est forcée de prendre le chemin de l’exil vers une Europe dont elle ne sait rien. Ballottée au gré de rencontres, elle vit la misère des migrants.

Les trois récits qui composent ce livre de Marie Ndiaye sont indépendants les uns des autres si on excepte un lien ténu entre les personnages. Ce sont presque 3 nouvelles, l’unité vient des thèmes traités. Pour ces trois femmes, la famille et ses non-dits sont très pesants et le déracinement est toujours douloureux. Ces trois femmes subissent les choix des autres. J’hésite pourtant à les qualifier de victimes car elles ont une voix qui leur est propre, une individualité, d’où cette puissance qui émane d’elles. Elles demeurent debout face à l’adversité.

J’ai plus apprécié le récit mettant en scène Rudy que les deux autres. C’ets le texte le plus long des trois mais aussi le plus abouti de mon point de vue. C’est aussi le seul traité du point de vue de l’homme. Et Marie Ndiaye parvient dans celui-ci à rendre compte des pensées tourmentées de Rudy de manière remarquable. D’ailleurs l’écriture est d’une grande qualité. Je salue le choix minutieux des tournures qui sont parfois alambiquées mais qui témoignent d’une grande maîtrise de la langue. Les récits intérieurs, mêlant présent et passé, sont un modèle du genre.

La symbolique des oiseaux est frappante dans Trois femmes puissantes : le père tourmenteur est perché dans le flamboyant, la buse est comme envoyée par Fanta pour punir Rudy et dans le cas de Khady Demba, les oiseaux sont annonciateurs de la mort.

Trois femmes puissantes n’est pas forcément un livre pour le grand public mais il saura séduire ceux qui ont envie d’explorer une certaine intériorité et de faire connaissance avec une auteure talentueuse.

Les pieds sales, Edem Awumey

Les pieds sales figure sur la liste des premières sélection pour le prix Goncourt 2009. C’est ainsi que j’ai entendu parler du livre de ce Québécois d’adoption qu’est Edem Awumey. Comme quoi les prix littéraires peuvent encore nous faire découvrir d’excellents livres.

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Askia est chauffeur de taxi à Paris. Il parcourt les rues de la Ville Lumière à la recherche de son père nommé Sidi qui avait avant lui quitté l’Afrique. Il retrouve sa trace par l’intermédiaire d’Olia une photographe d’origine bulgare qui avait fait un portrait de lui plusieurs années auparavant. Mais le voyage n’est jamais terminé pour Askia : Sidi semble toujours lui échapper.

Le récit n’est pas linéaire : Askia se remémore son enfance, le chemin qu’il avait déjà parcouru avec ses parents pour fuir un Sahel devenu inhospitalier, le regard des autres sur sa famille de voyageurs. Le récit est également émaillé des rencontres d’Askia avec de grands voyageurs comme lui qui ont atterri sur les trottoirs de la capitale française. Les pieds sales, ce sont eux, tous ces individus qui migrent pour une vie meilleure. Ils usent leurs pieds sur les routes. Ils ne sont jamais les bienvenus. Le livre d’Edem Awumey est le portrait de l’un d’entre eux. Hanté par le passé et préoccupé par le futur, Askia ne profite jamais du présent. Les pieds sales est un livre sans fards : les squats d’immigrés, la menace des skin heads, la précarité de ceux qui vivent dans la rue, il n’y a aucun répit pour les migrants. Il n’y a pas non plus de temps morts dans le roman d’Edem Awumey. L’écriture simple est au service d’une histoire touchante qui n’est ni misérabiliste ni moralisatrice. Il y a quelque chose d’universel dans le parcours individuel décrit dans ce livre. Quelles que soient les raisons qui poussent les gens sur la route, peu nombreux sont ceux qui trouvent le repos au bout du chemin. Les pieds sales est un roman de toute beauté.