La déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen

Geneviève Pettersen est la Recrue du mois avec un premier roman intitulé La déesse des mouches à feu.

la Recrue du mois

Avec la déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen réalise une synthèse de deux tendances de la littérature québécoise moderne. La première d’entre elles est le retour sur l’enfance. Dans le cadre de la Recrue du Mois, j’ai lu plusieurs premiers romans qui traitaient de l’enfance dont dernièrement Sous le radar, Les fausses couches ou encore Chez la reine. La seconde tendance est le roman sur les régions. Là aussi quelques ouvrages viennent en tête comme Le pont de l’île, Sur la 132, Nos échoueries… Geneviève Pettersen choisit elle d’emmener le lecteur à Chicoutimi dans un récit mené par Catherine, 14 ans, qui partage son quotidien d’adolescente des années 90. Sa famille vole en éclats, elle parle peu de sa vie scolaire et s’épanche plus volontiers sur les sorties au centre d’achat local où elle essaie de s’intégrer dans les groupes les plus cools. Catherine met de l’intensité dans tous les aspects de sa vie. Les relations avec ses parents sont très tendues, elle se démène pour monter dans la hiérarchie adolescente de Chicoutimi et elle tente de nouvelles expériences (consommation de drogue, sexe…).

La déesse des mouches à feu, Pettersen

Est-ce que le roman de Geneviève Pettersen a fonctionné pour moi ? La réponse est oui. Tout d’abord sur le fait de se mettre dans la peau d’une adolescente de 14 ans, je trouve que l’auteure réussit l’exercice haut la main. Je suis toujours très critique des romans où un auteur adulte se met dans la peau d’un narrateur enfant ou adolescent car souvent l’effet est raté. Dans le cas présent, j’y ai facilement cru, c’est crédible au point que je me suis laissé embarqué dans la déesse des mouches à feu très rapidement. Je me suis aussi vu revivre certains moments de mon adolescence (qui bien que contemporaine de celle de la narratrice s’est pourtant déroulée à des milliers de kilomètres de là). Bon point donc pour l’immersion dans une adolescence cruelle où tout est codifié dans le groupe et où on hésite encore entre l’enfance et l’âge adulte. Sur l’aspect région du roman, Geneviève Pettersen ne la joue pas carte postale au lecteur. La région n’est pas un endroit rêvé : pas question de retour à la terre pour fuir une vie urbaine trop stressante. Chicoutimi est simplement le théâtre de ce que vit la narratrice, elle ne l’a pas choisi. L’aspect le plus intéressant dans le fait que le roman se déroule en région est que Geneviève Pettersen propose un récit dans un joual local, très oral et très rythmé. C’est une facette du québécois qui m’est inconnue, je l’admets. Que la langue française est riche ! Nombre sont les mots que je ne connaissais pas dans le roman mais le contexte permet d’en saisir le sens. Et le sens n’est pas le plus important. Ce qui compte c’est la musicalité des mots qui donne du relief au récit et lui donne un rythme qui claque, au diapason de la vie intense que mène la jeune narratrice.

C’est pour ces raisons que j’ai aimé la lecture de la déesse des mouches à feu. Même si les thèmes abordés sont du déjà vu dans la littérature québécoise, la voix de Geneviève Pettersen se démarque.

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L’enfant tombée des rêves, Marie Charrel

L’enfant tombée des rêves est le deuxième roman de Marie Charrel.

Lenfant tombee des reves Marie Charrel

Emilie, 12 ans, a peint un tableau avec un personnage qui tombe d’un balcon. La vue de ce tableau a provoqué chez son père une réaction inattendue. Dès lors, Emilie va se poser de nombreuses questions sur sa famille.

L’enfant tombée des rêves est le questionnement d’une jeune adolescente sur la famille. Mais ne vous y trompez pas, cette interrogation dépasse le cadre de l’adolescence et souligne l’importance de savoir qui on est et d’où on vient car adulte comme enfant, nos racines nous aident à nous définir.

Le récit est très bien mené par Marie Charrel. Il comporte tout ce qu’il faut de suspense pour que le lecteur ait envie de savoir comment tout cela se termine. Bon il est vrai qu’au fur et à mesure du roman, on devine ce vers quoi on se dirige. Il n’y a pas de véritable surprise mais il reste que je n’ai pas lâché ce roman et que j’ai eu en permanence envie de tourner les pages pour avancer dans l’histoire.

Il est délicat de choisir comme narratrice une adolescente de 12 ans, c’est un exercice qui est délicat (comme je l’ai déjà constaté ici et ) mais il s’agit d’une réussite dans le cas présent : le personnage est réaliste, pas caricatural et possède une certaine maturité émotionnelle. C’est une figure attachante car curieuse et ouverte sur le monde. Je suis d’ailleurs absolument fan de son obsession du vocabulaire des synesthésies qu’elle vit lorsqu’elle décrit ce que différents mots lui évoquent.

J’ai trouvé amusant de placer le récit dans les années 90, ça me parle car je fais partie de cette génération (le grunge au collège). C’est un bon point d’avoir su décrire le malaise des années de collège, les effets de groupe, les différences entre les élèves populaires et ceux qui sont à part.

L’enfant tombée des rêves est un roman bien construit et possède un bon rythme grâce aux parties consacrées à Robert, cet homme mystérieux qui s’est exilé en Islande. Ces parenthèses, qui sont évidemment liées à l’histoire d’Emilie, permettent de faire respirer le récit. Et, cerise sur le gâteau, on s’instruit à la lecture du livre de Marie Charrel car elle place astucieusement des informations sur l’Islande, sa géographie, son histoire et les légendes du peuple islandais.

Un roman à lire pour un bon moment de lecture.

Un roman français, Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder est un écrivain qui ne laisse pas indifférent. Je l’avais aimé avec 99F mais il m’avait agacé avec Au secours pardon. Un roman français lui a valu le prix Renaudot en 2009. Et c’est totalement mérité selon moi. J’ai en effet trouvé ce livre brillant.

L’événement qui a déclenché l’écriture de ce roman est l’arrestation de Frédéric Beigbeder par la police. Il faut dire qu’il n’a pas été très malin (et il l’admet lui-même) de consommer de la cocaïne en pleine rue à Paris, sur le capot d’une voiture, au cours d’une soirée riche en abus. Cette arrestation s’est suivi par une garde à vue qui l’a fait réfléchir sur lui-même.

Dans ce roman autobiographique, il fait un point sur sa vie alors que de son propre aveu son adolescence vient de se terminer l’âge de 42 ans. Sa détention dans une cellule est un prétexte pour revenir sur son enfance. Une enfance dont il affirme n’avoir aucun souvenir mis à part une promenade sur une plage du Pays Basque en compagnie de son grand-père. Mais de fil en aiguille, les souvenirs refont surface, ce qui permet à Frédéric Beigbeder de dresser le portrait de son enfance et de sa famille.

Autofiction, autobiographie… le genre est connu et l’histoire familiale de Frédéric Beigbeder n’a pas de quoi soulever les foules. Mais là où le roman devient véritablement intéressant, c’est qu’il s’agit d’un portrait sans concessions. Frédéric Beigbeder parvient adroitement à dresser un parallèle entre sa famille et l’histoire de la France au 20e siècle. En résumé, la bourgeoisie de province et l’aristocratie française divorcent non sans enfanter une progéniture individualiste et hédoniste. Alors que les codes balisaient la vie des gens, la perte de repères des individus est aujourd’hui flagrante.

Frédéric Beigbeder l’auteur est en rupture avec ce que j’ai pu lire de lui. Loin des narrateurs grande gueule de 99F et Au secours pardon, il fait le récit de sa vie sur un ton sincère et il se dégage du texte une tendresse envers sa famille (sa fille en particulier) ainsi qu’une belle sensibilité sur les choses qui entourent le narrateur. L’humour présent tout au long du roman évite de tomber dans le pathos familial alors que les mélodrames sont nombreux dans la famille. Le roman est agréable à lire, l’alternance entre le passé et le présent rend le récit dynamique. Si défaut il y a dans ce roman, c’est l’abus de références littéraires et populaires, d’ailleurs souvent mélangées. Sans doute un rappel qu’on n’est jamais que prisonnier de son expérience.

Dans un roman français, Frédéric Beigbeder se fait aussi polémiste et dénonce la garde à vue française et l’arbitraire qui vient avec (la garde à vue a d’ailleurs récemment été déclarée comme non conforme au droit européen). Le fait d’être une personnalité publique a valu à Frédéric Beigbeder un traitement particulier. Le contraire d’un traitement de faveur en fait : il est resté plus longtemps en prison car le procureur en charge de son dossier a décidé qu’il devait en être ainsi. Ce fut donc une expérience à la fois traumatisante et éclairante.

Ce livre est le roman de la maturité de Frédéric Beigbeder et cette maturité lui va bien.

Brigitte des Colères, Jérôme Lafond

Jérôme Lafond est la recrue de septembre avec son premier roman Brigitte des Colères.

Brigitte des Colères, Jérôme Lafond

Brigitte est une adolescente qui vit dans la campagne québécoise, dans la région des Basses Laurentides pour être plus précis. C’est une adolescente qu’on peut facilement qualifier de rebelle : elle pose un regard ironique et souvent sévère sur sa famille et fait tout pour s’en détacher. Elle s’isole dans sa chambre située au sous-sol de la maison familiale pour s’échapper dans un univers débridé fait de violence. Brigitte possède en effet une fascination pour le morbide et pour un supposé tueur en série qui bat la campagne environnante. Entre provocation et désinvolture de façade, elle a le sentiment de ne pas être comprise par ses proches.

Avec Brigitte des Colères, Jérôme Lafond signe un exercice de style original en se mettant dans la peau d’une adolescente de 16 ans. Son personnage est crédible. On ressent très bien la douleur et l’intelligence qui habitent Brigitte. Ce roman est une photographie de l’adolescence, un âge où on se construit sa personnalité en s’opposant aux autres. Bien sûr le roman comporte quelques clichés inhérent à l’adolescence : Brigitte est bien évidemment une ado rebelle, elle tombe sous le charme d’un musicien, son meilleur ami est amoureux d’elle mais ce n’est pas réciproque. Je trouve dommage que l’enquête policière sur laquelle repose une partie de l’intrigue (les meurtres en série) ne trouve pas de conclusion. Reste que j’ai aimé l’humour noir qui jalonne le roman du début à la fin. Le ton décalé pourra peut-être déstabiliser certains lecteurs mais Brigitte des Colères est un bon moment de lecture.

Les révolutions de Marina, Bïa Krieger

La Recrue du mois de février est Bïa Krieger avec son premier roman : Les révolutions de Marina.

Bïa est une chanteuse d’origine brésilienne et ce roman est en partie inspiré de sa vie personnelle. J’admets m’être dit à un moment donné : « Allons bon, encore une chanteuse qui se découvre des talents littéraires… » Mais mon scepticisme initial a été rapidement balayé par les nombreuses qualités des Révolutions de Marina.

L’héroïne et narratrice du roman, Marina, est la fille de deux militants brésiliens de gauche contraints à l’exil en raison de la prise de pouvoir des militaires. L’engagement de ses parents pour la démocratie et la justice sociale a des conséquences sur la jeune Marina qui vit une enfance loin de toute routine. Elle a une vie de nomade faite de clandestinité et de dissimulations. Elle passe son enfance entre le Brésil, le Chili et le Portugal. Le roman est une chronique de cette enfance et de cette adolescence si particulières. Au cœur du roman se trouvent les relations de la jeune Marina avec ses parents et son cercle familial plus large. En effet, malgré l’exil de ses parents, elle garde des liens avec ses grands-parents chez qui elle séjourne régulièrement. Alors que la vie politique au Brésil s’assouplit, la famille se prépare pour un retour au pays natal mais chacun de son côté étant donné que les parents de Marina ont décidé de se séparer.

Les révolutions de Marina pose un regard tendre mais sans concession sur la famille. Les relations de Marina avec ses parents ne sont pas toujours faciles. La plus grande qualité de ce roman est selon moi la lucidité dont fait preuve la narratrice. Et en même temps, le regard enfantin amène une certaine dose d’humour et de légèreté. L’auteure possède vraiment une belle plume et c’est un plaisir de se plonger dans les aventures de Marina et ses parents. Il y a dans ce livre un bon dosage entre les anecdotes familiales, le retour sur des événements historiques et politiques et enfin quelques leçons de vie. Bïa Krieger nous propose aussi de faire connaissance avec un Brésil loin des clichés et des cartes postales. Et c’est tant mieux comme ça.

J’ai été au départ un peu déstabilisé par l’alternance entre un récit chronologique et des séquences qui reviennent sur des moments ou des personnages précis. Je m’y suis fait au fur et à mesure et j’ai apprécié ce procédé qui évite de donner une trop grande linéarité au récit. Le système est tout de même parfois maladroit car ce n’est pas toujours clair qui parle dans ces parenthèses. Il y a un mélange de récits à la première personne et du point de vue d’un narrateur omniscient. Mais il s’agit là du seul élément qui m’a perturbé. Je garde l’image d’un livre fort bien fait qui rend un bel hommage aux parents.