Quartier perdu, Patrick Modiano

Sous le charme de Patrick Modiano après Villa triste, j’ai immédiatement enchaîné avec un autre de ses romans : Quartier perdu. C’est pratique de partir en vacances dans un camping qui propose une bibliothèque avec quelques ouvrages pour un lectorat littéraire !

Ambrose Guise, un auteur anglais de livres policiers à succès, revient à Paris après 20 ans d’absence. Il y a passé son enfance et son adolescence mais a dû quitter la ville et la France de manière précipitée après des événements mystérieux. Il renoue avec les quartiers où il avait jadis ses habitudes et retrouve les fantômes du passé de Jean Dekker, le nom qu’il portait à l’époque.

J’ai retrouvé avec Quartier perdu le même type d’ambiance que dans Villa triste. Le penchant que j’attribuais à Patrick Modiano pour les lieux du passé est plus que confirmé dans Quartier perdu. Les lieux familiers du narrateur sont des passerelles entre deux époques. J’aime beaucoup cette errance spatiale qui conduit à voyager dans le temps.

Les amateurs de suspense sont aussi servis avec ce roman puisque ce n’est qu’à la toute fin qu’on apprend clairement quelles sont les raisons de l’exil de Jean Dekker. Quelques indices sont semés au cours du récit pour tenir le lecteur en haleine. Mais finalement peu importent les motifs du départ du narrateur. Le véritable intérêt de Quartier perdu est de raconter les émotions du narrateur et sa quête d’un passé à jamais révolu.

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Une vie française, Jean-Paul Dubois

La vie est parfois une question de coïncidence. J’entends l’autre jour à la radio une capsule au cours de laquelle le chroniqueur (désolé j’ai oublié son nom) revenait sur les classiques de la littérature. Lors de l’émission que j’ai entendue, il incitait les auditeurs à relire Une vie française de Jean-Paul Dubois. Bien que publié en 2004 seulement, ce roman avait déjà pour le chroniqueur le statut de classique de la littérature française. Et cette coïncidence alors ? J’y viens. Ayant entendu cette chronique, je projette d’ajouter cette lecture à ma liste pour les vacances. Et vla t’y pas que j’avais déjà une vie française dans ma liseuse ! Destin, alignement des planètes, desseins d’un être suprême ? Aucune idée. Mais la vie est rudement bien faite parfois.

Paul Blick, le narrateur du roman, perd son grand frère alors qu’il était enfant. A partir de ce moment, sa vie ne sera plus la même. Il raconte l’histoire de sa vie en parallèle des septennats de la Ve République. De son adolescence entre le Général de Gaulle et Pompidou jusqu’à la cinquantaine sous Chirac, en passant par les années Miterrand où il vit ses années d’adulte, Paul Blick découvre la sexualité, tombe amoureux plusieurs fois, se marie, devient père au foyer, aide ses parents, se lance dans la photographie, se cherche… le tout sur fond de vie politique française et d’événements de société.

Une vie francaise ne pourrait etre mieux résumé que par son titre. Cette vie c’est celle de Paul Blick et la saga familiale qu’il raconte. C’est surtout l’histoire d’un homme souvent en décalage avec son époque et avec les préoccupations de ses proches. Ce qui m’a plu dans le livre de Jean-Paul Dubois, outre le fait que je l’ai lu très rapidement, signe d’un grand intérêt de ma part, est que ce roman est le récit d’une quête personnelle. Paul Blick, tout pétri de convictions qu’il est, hésite toujours sur la conduite à tenir. Une vie française est un éloge du doute, du questionnement personnel. Tout en sachant qu’il n’y a pas de bonnes réponses quand il s’agit de trajectoires humaines, tout au plus des conséquences plus ou moins assumées.

Paul Blick est-il un personnage sympathique ? Probablement oui. Ne serait-ce que parce que c’est lui qui raconte son histoire. Mais il n’est pas tout blanc. Saluons la justesse des personnages tels que décrits par Jean-Paul Dubois. Ce qui fait de lui un fin observateur de ses contemporains et de la socité française. Il a dû en effet se farcir un bon paquet de unes de journaux pour reconstituer sa vie française.

Une vie française est-elle un classique de la littérature française comme le laissait entendre ce chroniqueur de la radio ? Déjà le roman a plu puisqu’il a reçu le prix Femina en 2004. Et je pense que sa part d’universalité sur le questionnement de Paul Blick demeurera. Et ce même une fois qu’on aura oublié la marque Simca, Édith Cresson et l’affaire Méry. Entre autres.

Villa triste, Patrick Modiano

Voici un livre que j’ai pris à la bibliothèque du camping pendant les vacances. Toujours attiré par Patrick Modiano, je n’avais jamais pris le temps de me lancer dans la lecture d’un de ses nombreux romans. Ce fut donc Villa triste.

Pendant la guerre d’Algérie, un jeune homme de 18 ans quitte Paris pour s’exiler dans une petite ville de Haute-Savoie en bordure du lac Leman. Il y fait la rencontre de deux personnes originaires de cette bourgade lieu de villégiature de la bonne société. La première est Yvonne Jacquet, une jeune actrice dont il tombe amoureux. La deuxième est le docteur René Meinthe, un mondain haut en couleurs qui connaît tout le monde.

Le narrateur, notre jeune homme en question, se fait passer un comte d’origine russe et se trouve introduit dans les événements de la vie locale dont il devient davantage spectateur qu’acteur. Villa triste se veut une chronique de la vie mondaine en province. Le personnage principal découvre les codes de la bonne société locale et fait la rencontre de plusieurs personnages. L’occasion de dresser une belle galerie de portraits.

Il se dégage de Villa triste une ambiance surannée empreinte de mélancolie. En effet, le narrateur revient sur l’été passé dans cette ville à l’occasion de son retour douze ans plus tard. Les lieux qu’il traverse lui évoquent ces moments passés. Patrick Modiano se fait le temoin du temps qui passe et des lieux qui changent. Son penchant pour les lieux et leur évolution à travers le temps dans Villa triste m’a parlé. Ils sont le réceptacle de souvenirs très personnels.

C’est donc un excellent premier contact avec Patrick Modiano que cette lecture de Villa triste. Un roman que je recommande aux lecteurs qui aiment être plongés dans une ambiance. En l’occurrence une ambiance entre lenteur et mélancolie.

L’écrivain national, Serge Joncour

Je me fais discret ici, faute de temps pour lire et pour écrire. Voici tout de même un roman terminé très récemment. Premier contact avec l’auteur Serge Joncour et son roman L’écrivain national.

Le narrateur du roman est un écrivain invité en résidence dans une petite ville du Morvan. Guidé par les deux libraires à l’instigation de sa venue, il découvre les codes de ce monde nouveau pour lui. Il tombe un jour sur un article de la presse locale à propos d’un fait divers : la disparition d’un personnage local, le Commodore. Deux jeunes « néo-ruraux », Aurélik et Dora, sont arrêtés par la gendarmerie. Le narrateur tombe immédiatement sous le charme de Dora via la photo publiée dans le journal. Persuadé de son innocence, il va dès lors tout faire pour se rapprocher d’elle.

J’ai trouvé que le roman de Serge Joncour était plaisant à suivre. La fascination exercée par Dora sur le narrateur est puissante et donne envie de savoir comment celui-ci va soit s’en sortir, soit se compromettre dans l’enquête en cours. Le narrateur, affublé du surnom d’écrivain national alors que sa renommée est relative, est l’étranger au sein d’une communauté où tout se sait très rapidement. Entre enquête policière et chronique sociale, l’écrivain national est écrit finement. Il donne l’occasion de confronter un écrivain à un public parfois illettré, parfois très critique de son travail. Il est aussi question de la liberté d’expression, notre écrivain projetant d’écrire à propos de l’ouverture controversée d’une scierie ultra-moderne au milieu d’une forêt profonde. Serge Joncour joue adroitement sur plusieurs tableaux avec ce roman efficace et passionné.

Poisson d’amour, Didier Van Cauwelaert

La ville de mon enfance a mis en place des boîtes à livres un peu partout sur le territoire de la commune. Quand j’y retourne, je jette un petit coup d’œil au cas où. Et là je vois un livre de Didier Van Cauwelaert, un auteur dont je vois le nom régulièrement sur les blogues littéraires et dans l’actualité du livre. Je prends le livre en me disant que ce sera l’occasion de découvrir cet auteur. Voici donc Poisson d’amour, un roman publié en 1984.

Poisson d’amour est le récit d’une rencontre improbable dans une salle d’enchères parisienne entre Philippe, un videur de boîte de nuit un peu paumé, et Béatrice, une visiteuse de prison qui pratique le basket. Raconté du point de vue de Philippe, ce roman dresse le portrait doux dingue de Béatrice, jeune femme dont le père a disparu en Amazonie.

Attention, gardez l’esprit ouvert à la lecture de Poisson d’amour car le récit par dans tous les sens. Ça foisonne d’idées et de délires. Les personnages secondaires sont un peu fous, à commencer par la grand-mère et l’arrière grand-mère de Béatrice avec qui elle vit. Le médecin de la famille est lui aussi un doux dingue. Ajoutez à ça un narrateur qui ne sait plus trop où il en est et vous avez un cocktail détonnant. La quête de soi prend souvent des chemins détournés. J’ai apprécié la lecture de ce roman de Didier Van Cauwelaert, lui trouvant des airs parfois d’Amélie Poulain si je devais le rapprocher de quelque chose de connu. Léger, frais et pétillant !

Quatuor, Anna Enquist

Envie de changement avec un premier roman hollandais. J’ai choisi (un peu par hasard je l’admets) un roman de l’auteure Anna Enquist intitulé Quatuor.

Pourquoi Quatuor ? Tout simplement car les principaux protagonistes du roman font partie d’un ensemble musical : Hugo comme premier violon, Heleen sa cousine comme second violon, Jochem à l’alto et sa femme Caroline au violoncelle. Un autre personnage ne fait pas partie du quatuor de musiciens. Il s’agit de Reinier, un octogénaire ancien musicien de grand talent, qui est le professeur de Caroline.

La musique est un univers qui ne vous intéresse pas ? Ce n’est pas grave car même si la musique classique est présente dans le roman, elle n’en est pas le sujet principal. Il est plutôt question de relations entre les personnes et d’une vision de notre société moderne. Caroline et Jochem ont vécu un drame quelques années auparavant et ont du mal à s’en remettre, Hugo est directeur d’une entreprise culturelle en difficulté et Heleen peine à rester positive dans un quotidien très prenant, sa bulle d’oxygène outre les répétitions du quatuor est sa correspondance avec des prisonniers. De par son grand âge, Reinier a des problèmes à rester autonome dans sa maison et craint de devoir être placé dans une maison de retraite.

Chaque chapitre est décrit du point de vue d’un de ces personnages. On y découvre ses pensées sur ses amis et sur la société. Si le quatuor fonctionne bien musicalement, il y a des tensions entre les musiciens. Et chacun est témoin via son métier d’un certain changement dans la société : des représentants du peuple (conseillère municipale, ministre…) qui communiquent plus qu’ils n’agissent pour le bien commun, un système de santé qui se dégrade avec des sociétés d’assurance qui font la pluie et le beau temps, une place de la culture qui diminue au fil du temps… Bref le ton n’est pas forcément très joyeux dans ce roman. A la fois en raison de l’ambiance tendue entre chacun et en raison d’une toile de fond assez morne. La lumière provient de la musique et Anna Enquist sait faire vibrer la corde musicale, même chez un lecteur comme moi peu cultivé en matière de musique classique.

Et pour la couleur locale hollandaise ? Assez peu présente. Le roman n’est pas une carte postale des Pays-Bas. Le propos est ailleurs. Toutefois, vous y lirez quelques passages sur les canaux et sur la circulation à vélo au quotidien.

Mémoires d’un perfectionniste, Jonny Wilkinson

Sauf erreur, je n’ai jamais évoqué ici ma passion pour le rugby. J’ai pratiqué ce sport pendant 15 ans et je garde un œil attentif sur le Top 14 et l’actualité du XV de France. Dans l’univers du rugby, il est un fait que peu contesteront : les Français n’aiment pas les joueurs anglais. La rivalité entre les deux Nations est longue et savamment entretenue par la presse des deux pays. Personne ne manquerait le « crunch », l’affrontement entre la France et l’Angleterre lors du tournoi des 6 Nations. C’est le match à ne pas perdre pour les deux équipes. Pourtant, dans ce contexte, il y a un joueur anglais que le public français aime sincèrement, c’est Jonny Wilkinson (sans h à Jonny). Plusieurs raisons à ça. La première est qu’il est un joueur de grande qualité, un des meilleurs demis d’ouverture de l’histoire du rugby. La deuxième est que Jonny Wilkinson est venu jouer en France, au RC Toulon pour être plus précis, et qu’il a terminé sa belle carrière dans le championnat français. J’ai souhaité lire son autobiographie car c’est un joueur qui m’a longtemps fasciné pour sa régularité face aux poteaux. C’est un des premiers buteurs de l’ère professionnelle à avoir été d’une régularité exemplaire.

Mémoires d'un perfectionniste, Jonny Wilkinson

Ces mémoires d’un perfectionniste portent très bien leur nom. Je savais Jonny Wilkinson particulièrement attaché à la performance mais je ne pensais pas que cela allait jusqu’à le rendre malade les veilles de match. Au point de rêver d’un bond en avant de quelques heures pour ne pas avoir à vivre le match. J’ai découvert une personne véritablement angoissée, ce que je ne soupçonnais pas en le voyant jouer tant le calme était sa marque de fabrique. A la lecture de son autobiographie, j’ai aussi appris son attachement très fort à son club de Newcastle puis à Toulon. Ce côté humain et chaleureux m’a agréablement surpris chez une personne à l’apparence médiatique froide. Comme quoi la personne et l’image qu’en donnent les médias n’est pas la même. Et d’ailleurs Jonny Wilkinson s’épanche à plusieurs reprises sur ses relations difficiles avec les médias. Porté aux nues comme le sauveur d’un pays après sa prestation géniale lors de la Coupe du Monde 2003 (ce drop à la dernière minute de la prolongation de la finale contre l’Australie, qui plus est sur son « mauvais » pied !), il a été par la suite vouées aux gémonies quand ses prestations ne suffisaient pas toujours faire gagner l’Angleterre. Ses blessures à répétitions ont aussi ralenti son activité et miné son moral de gagnant. En ce sens, le récit des hauts et des bas qu’il connaît est passionnant à suivre car présenté du point de vue d’un joueur d’exception.

En revanche, et ce n’est pas une surprise, cette autobiographie n’apportera pas grand chose à celui ou celle qui ne s’intéresse pas au rugby. Le travail éditorial a pour moi été bâclé. Après tout, le livre allait se vendre quelle que soit sa qualité. Pas de surprise avec une construction classiquement chronologique. Les anecdotes s’enchaînent parfois sans lien entre elles. Elles ont du ravir les journalistes au moment de la sortie du livre car faciles à sortir du contexte. Mais dans le récit, elles n’apportent pas beaucoup de matière. Une fois qu’on a compris le caractère obsessionnel de Jonny Wilkinson, il n’y a pas de surprise. J’ai eu un peu d’espoir à un moment donné quand il évoque le travail sur sa spiritualité mais ça retombe rapidement. Dans cette autobiographie, tout le monde est formidable avec Jonny Wilkinson : son préparateur physique, son coach pour buter, ses coéquipiers de Newcastle, de l’équipe d’Angleterre, de Toulon… Il est de bon ton de rendre des hommages dans une autobiographie mais là, c’est un peu trop pour moi. En tout cas pas contrebalancé avec des engueulades avec d’autres personnes. Certains désaccords sont évoqués mais de manière très subtile. C’est sans doute la classe anglaise et le côté gentleman de Jonny Wilkison mais ça donne un ton un peu trop « tout le monde est beau, tout le monde est gentil » au texte. Reste le récit d’un homme réellement attachant, monument du rugby moderne qui a participé à 3 Coupes du monde et qui a fait partie de la seule équipe de l’hémisphère nord à avoir remporté le trophée William Webb Ellis.

Nos âmes la nuit, Kent Haruf

J’ai vu le nom de Kent Haruf passer sur plusieurs blogs dernièrement. Avec de bons commentaires. De quoi me donner envie de découvrir cet auteur américain que je ne connaissais pas. Mon choix s’est porté sur un de ses romans publié en français il y a quelques mois : Nos âmes la nuit.

Nos âmes la nuit, un livre de Kent Haruf

Addie, veuve de 70 ans, frappe à la porte de son voisin Louis, veuf lui aussi, pour lui proposer de temps en temps de passer une nuit avec elle. Cette proposition n’a rien de sexuel : certes partager un lit mais aussi et surtout bavarder et tromper la solitude qui les touche tous les deux. Voilà donc ces deux septuagénaires se fréquentant et se confiant, tout en bravant le « qu’en dira-t-on » dans la petite ville de Holt, Colorado.

Ce court roman (131 pages) riche en dialogues met le doigt sur le besoin de chaleur humaine et rappelle au lecteur que l’amour n’a pas d’âge. Addie et Louis échangent de nombreuses confidences sur l’oreiller et, alors qu’ils se racontent leurs vies respectives, les petits bonheurs comme les grands malheurs, une certaine tendresse se fait jour entre eux deux. J’ai trouvé le récit de Kent Haruf très émouvant, tout en sensibilité. Avec une telle entrée en matière, je ne l’ai pas lâché ce livre avant de savoir ce qu’il advenait des deux personnages.

Nos âmes la nuit touche de nombreux thèmes. Il y est question de liberté : deux personnes, mêmes si elles sont âgées et seules, peuvent-elles se fréquenter sans que leurs propres enfants ou de simples voisins n’y trouvent quelque chose à redire ? L’amour, évidemment, est central dans ce roman mais Kent Haruf s’intéresse aussi à la notion de couple en opposant la relation entre Addie et Louis à celle plus chaotique de Gene, le fils d’Addie, et de sa conjointe avec entre les deux un jeune enfant de 6 ans qui perd ses repères familiaux.

Le propos de Kent Haruf est très moderne. L’amour retrouvé d’un Roméo et d’une Juliette tout deux septuagénaires est représentatif de ce qui attend les sociétés occidentales où la population est vieillissante et non résignée à finir sa vie dans la solitude amoureuse.

Mr North, Thornton Wilder

Comme elles l’avaient fait avec Le pouvoir du chien de Thomas Savage, les éditions Belfond ont réédité dans leur collection [vintage] un roman paru il y a quelques années. Récipiendaire de trois prix Pulitzer et d’un National Book Award, Thornton Wilder publie en 1973 Mr North, un titre qui reprend le nom du narrateur du roman.

Mr North, Thornton Wilder

L’action se passe en 1926. Theophilus North est un jeune homme qui démissionne de son poste de professeur après 5 années de bons et loyaux services. Il décide de revenir dans la ville où il était en garnison pendant la Première Guerre Mondiale : Newport, une ville balnéaire de l’Etat du Rhode Island fréquentée l’été par la bourgeoisie new-yorkaise. Il fait paraître une annonce où il propose ses services comme lecteur auprès de personnes âgées ou de jeunes gens de bonne famille. Theophilus devient un témoin privilégié de la vie sociale de Newport. Il se lie d’amitié avec Henry Simmons et Mrs. Cranston, deux fins connaisseurs de la bonne société de Newport qui vont le guider dans le nouvel univers qui est le sien le temps d’un été.

Décrivant la vie de Mr North en 1926, le récit se veut écrit 50 ans plus tard sur la base des notes du journal intime de l’époque du narrateur. Et quel personnage que ce Mr North ! Observateur attentif et malin, il sait s’appuyer sur ses talents de comédien et sur sa culture classique pour aider ses semblables à résoudre leurs problèmes. C’est un original qui ne se déplace qu’à bicyclette et refuse les invitations à dîner ou à déjeuner. Il tient à rester indépendant des différents cercles sociaux de Newport. Et c’est là tout le talent de Thornton Wilder avec Mr North : chroniquer une époque, celle des années 20. Il fait ainsi dire à un de ses personnages :

Détrompez-vous, nous ne sommes pas en Amérique. Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l’était Versailles.

Chaque chapitre entraîne le lecteur dans une aventure à part entière – chaque chapitre peut quasiment être lu comme une nouvelle – où Mr North fait la preuve de son ingéniosité et où le romancier dresse le portrait de personnages prééminents de la bonne société. Ses talents sont tels que les personnes qu’il aide finissent par lui attribuer des pouvoirs magiques. Mr North est aussi un jeune homme fougueux comme en témoignent son aventure avec une journaliste plus âgée que lui, le fait qu’il tombe sous le charme d’une adolescente et son « coup d’un soir » avec une femme dont le mari ne peut lui donner d’enfants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman plein d’humour. Deux petits bémols. Les nombreux personnages entraperçus font que j’ai parfois perdu un peu le fil de qui était qui. D’autre part, le narrateur revient sans cesse sur sa vision de Newport, divisée selon lui en 9 cités, un parallèle qu’il fait avec la cité antique de Troie. Mais le fait qu’il ne mentionne ces cités que par le numéro qu’il leur a attribué m’a obligé à revenir sans cesse en début d’ouvrage pour me rappeler de laquelle il était question. Mr North a été adapté au cinéma en 1988 avec dans le rôle principal Anthony Edwards (le docteur Green de la série Urgences).

Dans l’île, Thomas Rydahl

Un roman danois qui se passe dans les îles Canaries, ça mérite qu’on s’y arrête, non ?

Dans l'île Thomas RydahlErhard Jorgenson est un chauffeur de taxi septuagénaire. Il abandonné sa femme et ses enfants au Danemark près de 20 ans auparavant. Il est surnommé l’Ermite car il vit dans une petite maison au milieu de la campagne. Outre ses courses en taxi, il s’intéresse peu à ses contemporains. Il fréquente juste son ami Raul, un jeune homme qui dirige la compagnie de taxi concurrente de la sienne et sa superbe compagne Beatriz. Un soir où tous les trois sont de sortie, une voiture abandonnée est découverte sur une plage. A son bord, un carton qui contient le corps d’un bébé mort de faim. Choqué par cet événement, Erhard décide d’enquêter à la place d’une police qui a d’autres chats à fouetter. Il se met à la recherche de la mère de cet enfant.

Dans l’île est un roman policier avec beaucoup de suspense. L’ambiance est rapidement étouffante au fur et à mesure où les pièces du puzzle se mettent en place. Dans ce roman émerge la figure du personnage principal. Erhard est en effet un personnage entêté. Mais contrairement à la majorité des gens qui l’entourent, il est plein de doutes. Associé à sa bonté d’âme, ce trait de caractère en fait une personne attachante. Mais attention, il n’en est pas moins un peu barré. En témoigne ce passage du roman où il récupère le doigt sectionné d’un accident de la route pour remplacer un des siens qui a été sectionné.

Je suis véritablement resté scotché au récit de Thomas Rydahl. Un vrai coup de force pour son premier roman ! Tout n’est pas parfait évidemment comme par exemple les personnages secondaires qui ne sont pas longtemps décrits et simplement rappelés par leurs prénoms. Un peu déstabilisant quand on est plongé dans le récit. Je retiens aussi de cette lecture la découverte des îles Canaries, un endroit que je ne connaissais pas. Étonnant pour un roman écrit par un Danois !