Zero K, Don DeLillo

Tiens, tiens, tiens… ça faisait un petit bout de temps que je ne vous avais pas embêté avec un livre de Don DeLillo. Ca fait deux ans et demi depuis que j’ai lu le curieux Bruit de fond. Le dernier roman de Don DeLillo vient d’être publié en français sous le titre de Zero K.

Zero K - Don De Lillo

Jeffrey, le narrateur, se rend dans un pays d’Asie centrale pour accompagner Ross, son père et Artis la compagne de celui-ci. Artis est gravement malade et, se sachant condamnée, elle entreprend de se faire cryogéniser en attendant d’être ressuscitée dans un futur plus ou moins lointain. La promesse est de se réveiller libéré de la vieillesse et des maladies tout en conservant un esprit vigoureux. Le processus a lieu dans un mystérieux centre nommé la convergence. Entre deux échanges avec son père et Artis, Jeffrey parcourt le centre. Il y croise des personnages étranges à qui il attribue lui-même des noms. Entre scientifiques de pointe, moine sorti de méditation ou simple charlatan, il ne sait pas où il est tombé : centre technologique de pointe ou secte millénariste, difficile de trancher. Le centre diffuse par ailleurs des vidéos déroutantes sur les murs de ses couloirs : guerre, violence, scènes de désolation. Histoire de ne pas regretter la vie terrestre avant de basculer dans le grand froid. Une fois Artis partie, Ross s’interroge s’il ne doit pas suivre le chemin de sa compagne, même s’il n’est pas malade.

Bon, vu comme ça, Zero K donne l’impression d’être un roman de science-fiction ou d’anticipation. Mais il ne faut pas se laisser abuser par la technologie présente dans le roman et le côté moderne de ce qui nous est décrit. Zero K est davantage un roman philosophique dans le sens où il questionne sur ce qui nous retient en vie. Que faire du reste de sa vie quand l’être aimé est parti comme c’est le cas pour Ross ? Que faire de sa vie quand on n’a pas pas de liens familiaux, une vie amoureuse peu passionnante ou pas de projet professionnel (le cas de Jeffrey) ? Quel sens trouver à la vie dans un monde moderne que Don DeLillo décrit comme étant à la fois froid, sombre et vide ?

La question de la fin de vie est centrale dans le dernier roman de Don DeLillo. Voie du futur ou lubie de milliardaire, on ne sait pas quoi penser de ce refus de la mort en misant sur une société future plus avancée et qu’on imagine plus heureuse. Le parallèle avec la religion est évident. Le paradis est ici remplacé par un futur technologique libéré des contingences terrestres. Et si l’approche est plus technologique, elle n’est pas pour autant dénuée de spiritualité. Don DeLillo se fait l’écho d’une quête de sens à travers les personnages de son roman. A la manière de Jeffrey, obsédé par les noms des gens et les définitions des choses qui l’entoure. Jeffrey s’approprie la réalité seulement une fois qu’il l’a nommée et définie.

Vous aurez compris que Don DeLillo n’est pas Patrick Sébastien. Il ne fait pas tourner les serviettes le samedi soir avec ses potes. Je vois Don De Lillo comme un artiste contemporain tant ses romans sont visuels. C’est le cas de Zero K avec je l’ai déjà dit les vidéos de catastrophes naturelles ou de guerre diffusées dans les couloirs de la convergence. Mais c’est aussi l’image frappante des nombreux corps nus flottant dans des réceptacles en verre dans les sous-sols du centre. Ou encore l’alignement du coucher de soleil et de l’axe des rues de New-York. Comme une oeuvre d’art contemporain, rien de cela n’est véritablement utile (dans le sens de fonctionnel) ou réjouissant. Ça n’arrête pas non plus la marche effrénée du monde. Mais si cela nous fait nous arrêter quelques instants et réfléchir, c’est toujours ça de gagné… S’il y en a une, voilà la petite pincée d’optimisme de Don DeLillo.

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God’s Little Acre, Erskine Caldwell

Souvenez-vous ! J’ai lu Tobacco Road il y a déjà plusieurs années et j’étais sorti enthousiaste de cette lecture en me disant que je reviendrai vers l’écrivain américain Erskine Caldwell. Je viens de terminer God’s Little Acre, lu également en version originale.

L’action du roman se situe entre les Etats de la Géorgie et de la Caroline dans les années 30. Ty Ty Walden est un patriarche veuf dont l’obsession consiste à creuser la terre de sa ferme à la recherche d’or. Il a convaincu deux de ses fils de le suivre dans cette aventure un peu folle : Buck qui est mariée à la belle Griselda et Shaw qui est célibataire. Quand on lui parle d’un albinos qui a été aperçu dans les parages, Ty Ty décide d’aller l’enlever avec ses deux fils, persuadé que cet albinos a le pouvoir de l’aider à trouver l’or qu’il recherche. Ty Ty a également deux filles : Darling Jill, qui ne pense qu’à s’amuser et dont un des prétendants Pluto compte bien se faire élire comme shériff et Rosamond, qui elle a quitté la ferme pour vivre avec son mari Will, employé d’une usine textile en lock-out.

Vous l’avez compris, God’s Little Acre (Le petit arpent du Bon Dieu dans son adaptation cinématographique de 1958) est un roman un peu loufoque. Erskine Caldwell possède un grand sens de l’humour et se délecte de mettre en scène des personnages ridicules, hypocrites et fainéants. Il s’agit là d’un excellent exemple de comique de situation. En homme croyant du Sud des Etats-Unis, Ty Ty réserve une portion de son terrain à Dieu. Cette parcelle n’est jamais creusée à la recherche d’or. En théorie, tout ce qu’il y récolte est réservé à l’Eglise. Mais il déplace toujours cet arpent au gré de son humeur et il s’arrange toujours pour que cette parcelle soit en jachère et jamais exploitée. Ainsi il ne doit jamais rien à Dieu.

J’ai aussi pris plaisir à lire God’s Little Acre en version originale car la langue et les tournures de phrases typiques du Sud des Etats-Unis donnent une coloration particulière au récit. Erskine Caldwell se fait le témoin de son époque. Outre les qualités humoristiques du roman, j’ai beaucoup apprécié la chronique sociale proposée par l’auteur. L’exploitation des Noirs, les campagnes qui se vident pour aller fournir de la main d’oeuvre à l’industrie textile, les difficultés des exploitants agricoles, les conflits sociaux dans une usine textile, la pauvreté à la campagne et en ville, la question de l’ascension sociale : autant de sujets traités de manière très fine par Erskine Caldwell dans God’s Little Acre.

Vous n’avez encore jamais lu Erskine Caldwell ? Foncez !!!

Shibumi, Trevanian

Je continue d’avancer dans la liste de mes lectures avec un roman de l’auteur américain Trevanian : Shibumi.

Tout commence dans les années 70 avec une opération de la CIA qui ne se passe pas comme prévu. Une des cibles parvient à s’échapper. La Mother Company, une organisation secrète qui dirige la CIA et qui supervise les intérêts du lobby du pétrole, dispose de moyens technologiques très avancés : Fat Boy une base de données informatique pour chaque personne vivant sur Terre. Cet outil permet de diriger l’enquête de la CIA vers un personnage mystérieux : Nicholaï Hel. Né en Chine de parents européens en 1925, il est élevé à la japonaise avant de tomber dans les griffes de la CIA. Ce qui lui ouvre une longue et fructueuse carrière de tueur à gages au service de différents gouvernements. Les compétences de Nicholaï Hel sont une menace pour les intérêts de la Mother Company s’il se décide à aider la personne qui a échappé à la CIA.

Présenté comme ça, vous avez entre les mains un super roman d’espionnage. C’est le cas mais Shibumi est bien plus que ça. L’essentiel du propos du roman est de décrire le parcours de Nicholaï Hel à travers de grands événements historiques du XXe siècle. Cette saga qui traverse les époques permet à Trevanian de brosser le portrait d’un homme unique qui oppose une culture japonaise fine et millénaire à une culture américaine rustre et changeante au rythme des intérêts commerciaux. Le Shibumi est emblématique de la culture japonaise puisqu’il s’agit de l’état de grâce qui peut être atteint par la beauté d’un objet. Une extase provoquée par une esthétique simple en somme.

Ecrit en suivant les étapes d’une partie de jeu de go, le roman donne aussi au lecteur l’occasion de découvrir la spéléologie, une activité prisée par Nicholaï Hel, et démontre l’amour de l’auteur pour le Pays Basque et ses habitants. Un territoire que Trevanian connaît bien car il y a vécu de nombreuses années. Pour ma part, j’ai complètement adhéré à ce roman même si je ne suis féru ni de spéléologie ni du Pays Basque. Bref, nombreuses sont les raisons de lire Shibumi. On peut y ajouter l’humour de l’auteur et le fait assez incroyable que ce roman publié en 1979 n’a pas pris une ride et qu’il a su anticiper le vaste système d’espionnage aujourd’hui rendu possible par l’informatique.

Nos âmes la nuit, Kent Haruf

J’ai vu le nom de Kent Haruf passer sur plusieurs blogs dernièrement. Avec de bons commentaires. De quoi me donner envie de découvrir cet auteur américain que je ne connaissais pas. Mon choix s’est porté sur un de ses romans publié en français il y a quelques mois : Nos âmes la nuit.

Nos âmes la nuit, un livre de Kent Haruf

Addie, veuve de 70 ans, frappe à la porte de son voisin Louis, veuf lui aussi, pour lui proposer de temps en temps de passer une nuit avec elle. Cette proposition n’a rien de sexuel : certes partager un lit mais aussi et surtout bavarder et tromper la solitude qui les touche tous les deux. Voilà donc ces deux septuagénaires se fréquentant et se confiant, tout en bravant le « qu’en dira-t-on » dans la petite ville de Holt, Colorado.

Ce court roman (131 pages) riche en dialogues met le doigt sur le besoin de chaleur humaine et rappelle au lecteur que l’amour n’a pas d’âge. Addie et Louis échangent de nombreuses confidences sur l’oreiller et, alors qu’ils se racontent leurs vies respectives, les petits bonheurs comme les grands malheurs, une certaine tendresse se fait jour entre eux deux. J’ai trouvé le récit de Kent Haruf très émouvant, tout en sensibilité. Avec une telle entrée en matière, je ne l’ai pas lâché ce livre avant de savoir ce qu’il advenait des deux personnages.

Nos âmes la nuit touche de nombreux thèmes. Il y est question de liberté : deux personnes, mêmes si elles sont âgées et seules, peuvent-elles se fréquenter sans que leurs propres enfants ou de simples voisins n’y trouvent quelque chose à redire ? L’amour, évidemment, est central dans ce roman mais Kent Haruf s’intéresse aussi à la notion de couple en opposant la relation entre Addie et Louis à celle plus chaotique de Gene, le fils d’Addie, et de sa conjointe avec entre les deux un jeune enfant de 6 ans qui perd ses repères familiaux.

Le propos de Kent Haruf est très moderne. L’amour retrouvé d’un Roméo et d’une Juliette tout deux septuagénaires est représentatif de ce qui attend les sociétés occidentales où la population est vieillissante et non résignée à finir sa vie dans la solitude amoureuse.

Mr North, Thornton Wilder

Comme elles l’avaient fait avec Le pouvoir du chien de Thomas Savage, les éditions Belfond ont réédité dans leur collection [vintage] un roman paru il y a quelques années. Récipiendaire de trois prix Pulitzer et d’un National Book Award, Thornton Wilder publie en 1973 Mr North, un titre qui reprend le nom du narrateur du roman.

Mr North, Thornton Wilder

L’action se passe en 1926. Theophilus North est un jeune homme qui démissionne de son poste de professeur après 5 années de bons et loyaux services. Il décide de revenir dans la ville où il était en garnison pendant la Première Guerre Mondiale : Newport, une ville balnéaire de l’Etat du Rhode Island fréquentée l’été par la bourgeoisie new-yorkaise. Il fait paraître une annonce où il propose ses services comme lecteur auprès de personnes âgées ou de jeunes gens de bonne famille. Theophilus devient un témoin privilégié de la vie sociale de Newport. Il se lie d’amitié avec Henry Simmons et Mrs. Cranston, deux fins connaisseurs de la bonne société de Newport qui vont le guider dans le nouvel univers qui est le sien le temps d’un été.

Décrivant la vie de Mr North en 1926, le récit se veut écrit 50 ans plus tard sur la base des notes du journal intime de l’époque du narrateur. Et quel personnage que ce Mr North ! Observateur attentif et malin, il sait s’appuyer sur ses talents de comédien et sur sa culture classique pour aider ses semblables à résoudre leurs problèmes. C’est un original qui ne se déplace qu’à bicyclette et refuse les invitations à dîner ou à déjeuner. Il tient à rester indépendant des différents cercles sociaux de Newport. Et c’est là tout le talent de Thornton Wilder avec Mr North : chroniquer une époque, celle des années 20. Il fait ainsi dire à un de ses personnages :

Détrompez-vous, nous ne sommes pas en Amérique. Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l’était Versailles.

Chaque chapitre entraîne le lecteur dans une aventure à part entière – chaque chapitre peut quasiment être lu comme une nouvelle – où Mr North fait la preuve de son ingéniosité et où le romancier dresse le portrait de personnages prééminents de la bonne société. Ses talents sont tels que les personnes qu’il aide finissent par lui attribuer des pouvoirs magiques. Mr North est aussi un jeune homme fougueux comme en témoignent son aventure avec une journaliste plus âgée que lui, le fait qu’il tombe sous le charme d’une adolescente et son « coup d’un soir » avec une femme dont le mari ne peut lui donner d’enfants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman plein d’humour. Deux petits bémols. Les nombreux personnages entraperçus font que j’ai parfois perdu un peu le fil de qui était qui. D’autre part, le narrateur revient sans cesse sur sa vision de Newport, divisée selon lui en 9 cités, un parallèle qu’il fait avec la cité antique de Troie. Mais le fait qu’il ne mentionne ces cités que par le numéro qu’il leur a attribué m’a obligé à revenir sans cesse en début d’ouvrage pour me rappeler de laquelle il était question. Mr North a été adapté au cinéma en 1988 avec dans le rôle principal Anthony Edwards (le docteur Green de la série Urgences).

Le berceau du chat, Kurt Vonnegut

Vous vous souvenez de Slaughterhouse 5 ? Et bien j’ai décidé de retâter de l’univers de Kurt Vonnegut avec un roman intitulé le berceau du chat. Je n’ai pas été déçu.

le berceau du chat Kurt Vonnegut

Le narrateur du berceau du chat prépare un ouvrage sur la journée du 6 août 1945, jour où les Etats-Unis ont largué la première bombe atomique sur Hiroshima. Pour ce faire, il cherche à savoir comment le Dr Felix Hoenniker, un des scientifiques ayant participé au projet Manhattan, avait vécu cette journée. En interrogeant ses proches, il découvre que cet homme était très spécial et que ses trois enfants sont tout aussi originaux à leur manière.

Ce récit à la première personne m’a séduit dès les premières pages en raison des références à une mystérieuse philosophie morale que j’ai d’abord pensé être orientale mais qui s’est plutôt avérée caribéenne. Le bokonisme est en effet pratiqué en secret dans la fictive île de San Lorenzo où le narrateur suit les traces d’un des enfants Hoenniker. Cette philosophie/religion un peu loufoque sous des airs pourtant tout à fait sérieux contribue au ton décalé du roman. Le texte devient même très barré à un moment donné, un procédé qui souligne le pessimisme de Kurt Vonnegut en ce qui concerne l’être humain. En fait, c’est surtout la science qui inquiète Vonnegut et qui explique son peu de foi en l’humanité. En effet, le Dr Hoenniker, outre sa contribution à l’invention de la bombe atomique, a mis au point la Glace-9, une formule digne d’un ouvrage de science-fiction qui transforme le liquide en solide. Cette crainte d’une mauvaise utilisation de la science n’est pas étonnante dans le contexte de la Guerre Froide dans lequel le roman a été publié (en 1963, soit au lendemain de la crise des missiles à Cuba). Autre thème récurrent lié à l’époque, la notion de contrôle de la population par un gouvernement. En effet l’île de San Lorenzo est une dictature qui perdure grâce à un équilibre artificiel entre la peur instaurée par l’Etat et une religion officiellement interdite mais dans les faits complice du gouvernement. Toute ressemblance avec des personnes ou une situation existantes n’est évidemment que fortuite…

Ne craignez toutefois pas un roman pesant avec des thématiques sombres ! C’est tout le contraire car Kurt Vonnegut excelle dans l’humoir noir et dans l’art de manier l’ironie. Et si vous vous demandez ce qu’est le berceau du chat qui donne son titre au roman, sachez qu’il s’agit d’un jeu qui se joue à la main avec des élastiques ou des ficelles afin de faire des figures. J’y vois l’intention de montrer que l’être humain reste avant tout un enfant qui ne peut se voir confier que des jeux et rien de plus sérieux, sous peine de conséquences très graves.

Retombées de sombrero, Richard Brautigan

Intelligent, original et passionnant. Voici les 3 qualités de Retombées de sombrero, court roman de l’auteur américain Richard Brautigan.

Retombees de sombrero Richard Brautigan

Pourquoi ce roman m’a-t-il plu ? Parce qu’il mêle de manière improbable deux récits : celui des conséquences d’une rupture amoureuse et celui de la découverte d’un sombrero dans une rue d’une petite ville américaine. Ce croisement inattendu est rendu possible par une mise en abyme. Richard Brautigan raconte d’un côté le désespoir d’un auteur comique quitté par sa conjointe et de l’autre côté ce qu’il advient des protagonistes du dernier texte de cet auteur une fois que son brouillon a été jeté à la corbeille. C’est ainsi que l’on croise dans ce roman une japonaise endormie, un chat qui ronronne, un maire hystérique, un gouverneur alcoolique et bien sûr un auteur dont la récente rupture amoureuse exacerbe les névroses.

Le roman alterne une subtilité remarquable dans les sentiments humains et une surenchère dans la violence. Le tout avec un humour noir grinçant à souhait. Chapeau (désolé) pour cette idée géniale de sombrero qui déclenche une série d’événements plus fous les uns que les autres. Il faut avoir un cerveau à la fois créatif et pervers pour accoucher d’une histoire pareille. Et surtout pour y accoler une rupture somme toute banale mais présentée sous un angle très fin. Je suis ressorti conquis par Retombée de sombrero, avec l’envie de lire de nouveau du Brautigan (après avoir déjà lu Tokyo-Montana Express).

Histoires à ne pas fermer l’œil de la nuit, présenté par Alfred Hitchcock

Ce vieux livre a été déniché à l’occasion d’un rangement familial. Et hop, le voici emmené en vacances ! Ne vous y trompez pas, Alfred Hitchcock n’est pas l’auteur de ces histoires à ne pas fermer l’œil de la nuit. Il a simplement prêté son nom archi connu (sa marque) à ce recueil de 19 nouvelles à suspense qui ont toutes été écrites par des auteurs différents.
Histoires a ne pas fermer l'oeil de la nuit Alfred HitchcokLe recueil s’ouvre sur Ménagements de Charlotte Armstrong où une vieille dame enquête sur la mort de sa sœur à la manière de Miss Marple. Les précautions de sa famille à son égard éveillent en effet ses soupçons. Comme celle-ci, plusieurs des nouvelles sont des récits policiers. Ainsi dans In vino veritas de Lawrence G. Blochman, un enquêteur confond un assassin à l’aide d’une bouteille de vin. Dans un registre proche, d’autres nouvelles ont pour thème le crime parfait. D’abord les meurtres. Dans Meurtre maison de Davy Keene, un gigolo cherche à assassiner la femme qu’il a épousée pour son argent. Et dans Jour ultime de Fay Grissom Stanley, une femme qui refuse de divorcer de son mari qui la quitte pour une autre prépare le meurtre de celui-ci. Le narrateur de la nouvelle intitulée Insoupçonné et écrite par Jay Wilson, un employé de banque modèle, fomente un meurtre qui lui permettrait de dérober une somme pour finir confortablement ses vieux jours. Dans les trois cas, le meurtre n’aura été parfait que sur le papier. Autre crime parfait, l’arnaque. Parfois ça marche comme dans La nouvelle donne de Charles Einstein où un joueur de black jack a trouvé la combine pour arnaquer les casinos. Au contraire, dans Mort sur décision du tribunal de Francis Beeding, un homme ruiné pensait avoir trouvé la méthode parfaite pour mettre sa famille du besoin. Sans succès.

Mais toutes les nouvelles ne sont pas policières. Il y a un peu de fantastique avec Tribut floral de Robert Bloch, une histoire de fantômes. Ou encore avec Canavan et son terrain de Joseph Payne Brennan qui raconte l’histoire d’un jardin ensorcelé. Le recueil comporte un soupçon d’espionnage avec L’homme qui n’en savait pas assez d’Edward D. Hoch avec un récit digne de la Guerre Froide où le contre-espionnage britannique est sur le point de déjouer un complot qui permettrait aux Russes de s’emparer du code donnant accès aux communications cryptées des diplomates britanniques. Un peu de suspense avec une nouvelle signée Jack London intitulée Bâtard qui décrit les relations troubles entre une chien méchant et son maître cruel dans le Grand Nord canadien. Un peu d’horreur aussi dans Les sculptures érotiques de l’Ohio d’Adobe James : un collectionneur d’art érotique est prêt à tout pour acquérir de superbes sculptures pour son musée personnel.

Ces histoires ne m’ont pas empêché de fermer l’œil de la nuit mais elles m’ont tenu en haleine par leur suspense, leur humour noir et leurs surprises finales. C’est un bon moment de lecture, léger et parfait pour les vacances. Merci Mr Hitchcock !

Danseur, Colum McCann

Lorsque j’ai parlé de Let the great world spin de Colum McCann, Laetitia m’a suggéré de lire Danseur, un autre roman de cet auteur que je commence à apprécier. Ne pouvant résister à une recommandation aussi chaleureuse, j’ai donc entrepris la lecture de Danseur sans trop savoir à quoi m’attendre.

Danseur Colum McCann

Danseur est une oeuvre de fiction centrée sur une personne ayant existé. Le sujet principal du roman est en effet Rudolf Noureev, le célèbre danseur étoile. Contrairement à une biographie où le récit s’appuie sur des témoignages et des faits avérés, le roman de Colum McCann s’inspire certes des épisodes marquants de la vie de Rudolf Noureev mais les relate sans contrainte de véracité. Le parti pris du récit de Colum McCann est d’éluder les grands moments de la vie du danseur russe pour se concentrer sur les petits instants de sa vie. Ou plutôt de ses vies tant Noureev semble avoir vécu des existences différentes. Cette biographie romancée traverse les époques : de la vie en URSS sous Staline avec une vie quotidienne faite de privations, d’oppression et de délation jusqu’au New-York gay des années 80 riche en drogue et sexe alors que l’épidémie de SIDA fait son apparition. Au rythme des relations familiales et amicales de Rudolf Noureev, Colum McCann écrit un destin qui va vite. Il traduit l’envie de vivre d’un Noureev qui ne tient pas en place.

Danseur m’a permis de découvrir un personnage hors du commun. La variété des points de vue choisis par l’auteur (amis, professeurs, famille, gouvernante…) montre une personne talentueuse qui travaille sans relâche. Outre son génie, Noureev est à la fois un être égoïste, généreux, fou, solitaire qui aime être le centre de l’attention tout en étant profondément sexuel. Il vit en déséquilibre permanent. Finalement peu importe si tout est exact ou pas d’un point de vue biographique, j’ai été porté par l’énergie du récit de Colum McCann.

Un membre permanent de la famille, Russel Banks

Souvenez-vous il y a quelques années, je vous parlais du noveliste américain Russell Banks suite à la lecture de Trailerpark qui décrivait la vie dans un camping de mobile homes de la Nouvelle-Angleterre.

Un-membre-permanent-de-la-famille Russel Banks

Un membre permanent de la famille est un recueil de 12 nouvelles. Elles ont comme point commun d’avoir plus ou moins un lien avec le Nord-Est des Etats-Unis (l’Etat de New-York, le Vermont ou le New-Hampshire). Mais surtout, les nouvelles de Russell Banks dressent le portrait d’une Amérique moderne et un peu mal en point à travers des personnages qui traversent des moments de faiblesse, de solitude voire de crise. Il est notamment question d’un militaire à la retraite qui arrondit ses fins de mois en braquant des banques, d’un ex mari invité à la fête de Noël donnée par son ex-femme et le nouveau mari de celle-ci (ce qui donne un moment de malaise particulièrement angoissant), de la rencontre d’un transplanté avec la veuve de celui qui lui a donné son cœur. Ou encore de cet homme qui attend son avion au bar de l’aéroport. Il discute avec une femme qui lui raconte être à la recherche d’une ancienne amie nommée Veronica. Doit-il la croire ou pas ? son récit est-il réel ou imaginé ?

Je retiens quelques-unes de ces nouvelles en particulier. Dans Un membre permanent de la famille (nouvelle qui donne son titre au recueil), le récit est celui d’une famille décomposée où ce n’est pas forcément la garde des enfants qui pose le plus gros problème mais le symbole représenté par le chien de la famille. Qui doit le garder et qui doit s’en occuper ? Dans Oiseaux des neiges, une femme perd son mari alors qu’ils passent l’hiver en Floride, loin du froid du Nord de l’Etat de New-York. Sa meilleure amie vient la soutenir et se questionne sur la manière de vivre le deuil et sur sa vie de couple. La nouvelle intitulée Big dog voit un artiste plasticien remporter un prix prestigieux et une bourse conséquente de 500 000 dollars. Il annonce la nouvelle à ses amis proches lors d’un dîner mais le syndrôme de l’imposteur et les remarques acerbes d’un des convives l’amènent à douter de lui. Mais la nouvelle qui m’a le plus marqué en raison de l’injustice qu’elle décrit est Blue Ventana où une femme veut acheter une voiture d’occasion. Elle a beaucoup économisé pour cela et craint de se faire avoir par des vendeurs qui ne la prennent pas au sérieux. Lors de sa visite, elle se fait enfermer par erreur dans le parc de voitures d’occasion et est victime de l’indifférence des personnes qu’elle essaie d’avertir. La tension est très forte dans cette nouvelle et le terrible dénouement n’est révélé que lors des trois dernière phrases seulement du texte.

Que dire de plus ? Russell Banks est un auteur talentueux. J’ai été rapidement capté par chacune de ces nouvelles. Et il sait faire passer des moments de malaise et ces courts instants de la vie où tout peut basculer. Russell Banks est très fin dans son écriture et sait faire passer toute une palette d’émotions à travers ses textes. C’est un maître de la nouvelle !