Lune sanglante, James Ellroy

Ce livre m’a été offert par un collègue via un échange de cadeaux de Noël au bureau. Qu’il en soit remercié ! D’abord parce que j’avais James Ellroy sur ma liste des auteurs à découvrir et en plus parce que Lune sanglante est un très bon roman.

Lune sanglante James Ellroy

Lloyd Hopkins est un sergent au sein du LAPD, la police de Los Angeles. Il enquête sur le meurtre particulièrement violent d’une jeune femme. Suivant son intuition, Hopkins pense avoir découvert un tueur en série en activité depuis au moins 15 ans. Il se met sur sa piste contre l’avis de son supérieur hiérarchique.

Lune sanglante est un roman noir. Ce polar est déroulé de manière particulière. En effet la partie enquête à proprement parler du roman arrive tardivement dans le récit. Au départ, Lune sanglante prend des allures de chroniques du Los Angeles du début des années 80. On suit des personnages sans vraiment savoir au départ qui ils sont. Et contrairement à ce qu’on peut lire dans un polar de facture classique, le gentil policier qui enquête n’est pas tout blanc. En effet, il connaît son lot de troubles et il a une part d’ombre importante. Il a de nombreuses aventures extra-conjugales et il possède un sens de la justice particulier.

La lecture de Lune sanglante est haletante, je suis resté accroché sérieusement lors de ma lecture. Il faut avoir le cœur bien accroché dès le début tant le roman est violent et riches en tensions. Le récit alterne régulièrement le point de vue de l’enquêteur et celui du tueur, donnant ainsi l’envie de poursuivre la lecture. J’ai toutefois trouvé le final un peu décevant avec une confrontation un peu trop rapide entre le tueur et le policier. Qui plus est, la situation finale n’est pas véritablement claire. Le roman reste très bon et il me tarde de lire d’autres romans de James Ellroy, d’autant que Lloyd Hopkins est le héros de deux autres romans de cet auteur américain.

Swamplandia!, Karen Russell

Après Donna Tartt, Rachel Kushner et Chimamanda Ngozi Adichie, je poursuis la découverte d’auteures américaines contemporaines. Swamplandia! est un roman écrit par Karen Russell en 2011. Je l’ai lu en version originale.

Swamplandia - Karen Russell

Swamplandia! est un parc d’attraction d’un genre un peu particulier tenu par la famille Bigtree. Situé sur une île du golfe du Mexique à quelques encablures de la côte de Floride, ce parc a pour thème les alligators, nombreux dans les marécages de la région des dix mille îles. Les Bigtree sont des lutteurs réputés qui combattent les crocodiles à mains nues, offrant aux visiteurs du parc des spectacles riches en émotions. Le roman commence alors que la mère, Hilola Bigtree, décède d’un cancer et que le grand-père, Sawtooth Bigtree, atteint de sénilité, quitte l’île pour vivre dans une maison de repos sur le continent. Le père et les trois adolescents restent sur l’île mais peinent à maintenir à flot le parc Swamplandia! alors qu’un nouveau parc d’attraction, the World of Darkness, vient d’ouvrir sur la terre ferme.

Les enfants apprennent à se débrouillent seuls car le père, surnommé The Chief, fait d’abord tourner le parc seul avant de partir sur le continent. Il est suivi peu de temps après par Kiwi, le fils aîné, qui veut trouver le moyen de sauver le parc familial en allant espionner le parc concurrent. Les deux filles, Ava et Ossie, restent sur l’île, livrées à elles-mêmes.

Ava est la narratrice d’un chapitre sur deux. Une bonne partie du roman est vu à travers ses yeux. Son jeune regard à la fois naïf – car elle est jeune – et triste – car elle a perdu sa mère – donne le ton du roman. Elle voit sa sœur s’intéresser au spiritisme et quitter son lit le soir pour retrouver des esprits dans les marécages. Les autres chapitres sont des récits à la troisième personne pour suivre Kiwi sur le continent. Ce jeune homme qui était très à l’aise sur l’île familiale et très entouré par les siens s’avère socialement inadapté sur le continent. Il découvre de plein fouet les cruelles interactions avec les jeunes de son âge.

Swamplandia! est un conte pour adulte. Il décrit la fin de l’enfance. Alors que la mère protectrice décède, c’est la cellule familiale qui éclate. Chacun des membres de la famille est violemment confronté à la réalité. La naïveté mignonne du début du roman laisse place à des moments difficiles pour chacun. Je n’en dis pas plus car le roman comporte un certain suspense.

Karen Russell propose un roman avec un univers riche au milieu de la nature si particulière de la Floride. Les personnages sont hauts en couleurs, tant la famille Bigtree que les personnages secondaires souvent déjantés. Outre cet univers foisonnant, je retiens de Swamplandia! un moment mêlant adroitement l’imaginaire et le réel pour mieux signifier la dureté du monde des adultes.

The Goldfinch, Donna Tartt

The Goldfinch est un roman de l’auteure américaine Donna Tartt que j’ai lu en version originale. Son titre français est le chardonneret. Il est paru en 2013 aux Etats-Unis et a permis à Donna Tartt d’obtenir le prix Pulitzer de la fiction en 2014.

Chardonneret Donna Tartt

Le titre du roman fait référence au tableau éponyme du peintre néerlandais Carel Fabritius. Ce tableau a été peint en 1654 et est l’une des rares œuvres du peintre à nous être parvenues. En effet, son atelier a été détruit par une violente explosion qui lui coûta la vie et qui a fait disparaître nombre de ses tableaux. Pour en savoir plus sur le tableau et sur Fabritius.

Theo Decker, le narrateur, est un jeune garçon âgé de 12 ans quand débute le roman. Alors qu’il visite un musée à New-York avec sa mère, un attentat a lieu. Sa mère et de nombreuses personnes sont tuées. Theo est miraculeusement épargné et se retrouve aux côtés de Welty, un vieil homme à l’agonie, antiquaire de son état, qui lui demande de sauver le fameux tableau de Fabritius, le Chardonneret. Le père de Théo ayant quitté le domicile familial sans préavis, Theo est placé dans la famille d’un de ses camarades de classe, Andy Barbour, dans un quartier aisé de New-York.

The Goldfinch (ou le chardonneret) est un roman magistral avant tout par sa narration, le fameux storytelling cher aux romans américains. J’ai été happé dès le début du récit par une tension qui monte petite à petit avec un sommet lors de la description des minutes qui suivent les explosions qui enlèvent la vie de la mère de Theo et qui détermineront les 12 années suivantes de sa vie. Dès lors impossible de quitter le roman malgré ses 700 pages. Le roman n’est pas long, loin de là. Chaque page trouve sa justification. Donna Tartt a su retenir et surtout maintenir mon attention. Evidemment les nombreuses péripéties vécues par Theo au fil des années sont parfois invraisemblables mais peu importe. C’est le propre de la littérature d’avoir des personnages à qui il arrive beaucoup de choses.

Le chardonneret comporte de nombreux thèmes. Il est bien entendu question de l’art et de l’influence qu’il peut avoir sur celui qui le contemple. Le tableau de Fabritius devient central dans la vie de Theo : il est à la fois source de réconfort et motif d’inquiétude. Son attirance envers le beau le conduit à s’intéresser de près au monde des antiquités et à apprendre les ficelles du métier jusqu’à en maîtriser les codes. D’ailleurs le chardonneret est un roman d’apprentissage. Theo se construit au fil du temps à travers les épreuves qu’il vit et les amitiés qu’il noue, notamment avec Boris avec qui il trompe son ennui adolescent. Il est aussi question de voyage puisque Theo est amené à quitter New-York pour s’installer à Las Vegas. Il retraversera le pays dans l’autre sens pour revenir à New-York quelques années plus tard. La quête de soi de Theo le voit alterner entre le bien et le mal, entre la vie dans la société new-yorkaise et les abus de drogue et d’alcool, entre le respect des personnes qui comptent sur lui et la culpabilité à propos de ses arnaques. Theo n’est donc pas forcément un personnage que j’ai trouvé sympathique. Mais il est sincère dans sa recherche du bonheur malgré une solitude qui lui pèse.

Fresque du monde moderne avec des échos de l’art classique, le chardonneret est un roman dont on ne sort pas indemne ! Petit bémol : la fin du roman avec une conclusion qui me semble un peu courte, en tout cas qui ne rend pas forcément justice à la complexité du parcours de Theo.

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Voici un livre que j’ai lu en VO. Ça fait plusieurs fois que je vois passer des articles élogieux sur Americanah, un roman de Chimamanda Ngozi Achidie sur l’histoire d’une Nigériane qui émigre aux Etats-Unis.

Americanah - Chimamanda Ngozi Adichie

Ifemelu est une jeune trentenaire qui vit aux Etats-Unis. Auteure à succès d’un blogue sur la perception des Noirs aux Etats-Unis, elle décide de retourner vivre dans son Nigéria natal qu’elle avait quitté 13 ans auparavant pour mener ses études. Elle avait aussi quitté à l’époque Obinze, son amour de jeunesse, qui est devenu un homme d’affaires à succès, époux et père de famille.

Americanah est un roman qui m’a frappé par la richesse et la multitude des thèmes abordés.
Le premier de ces thèmes est l’immigration des Nigérians aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Il faut d’abord réussir à obtenir les papiers qui permettront de pérenniser le séjour sur le territoire concerné, avec le risque d’être déporté quand on se fait attraper par les autorités sans avoir de papiers. Ifemelu et Obinze, chacun de leur côté vont postuler pour des emplois dont personne ne veut et connaître le chômage et la pauvreté. Cette immigration renvoie les personnages à leurs motivations profondes avec en écho l’absence de perspectives pour ceux qui restent dans un pays gangrené par la corruption des autorités et l’affairisme. L’immigration c’est aussi la prise de conscience de soi, de son accent par exemple et de ses motivations.
Le roman de Chimamanda Ngozi Achidie porte un sujet important : la question de la race. En effet le personnage principal, Ifemelu, prend conscience de la couleur de sa peau quand elle arrive aux Etats-Unis. Au Nigéria, tout le monde est noir, donc le racisme et la différence de perception entre noirs et blancs lui était inconnue. Et cela va même plus loin puisque les Noirs ne sont pas un groupe homogène (une évidence pas si évidente) car aux Etats-Unis, on n’est pas noir de la même manière suivant qu’on est noir américain ou noir d’Afrique ou des Caraïbes. En effet il y a une plus grande proximité entre les noirs africains, d’où qu’ils viennent et qu’ils soient anglophones ou francophones, qu’entre les noirs africains et les noirs américains. Ces différences sont au cœur du blogue tenu par Ifemelu et lui valent une reconnaissance sur le sujet de la diversité et de l’identité noire. En ce sens, le petit cousin d’Ifemelu, Dike, est un jeune noir de parents nigérians mais élevé aux Etats-Unis. Coupé de son histoire et cruellement soumis aux préjugés américains sur la couleur de sa peau, il se pose de nombreuses questions sur qui il est.
Mais que serait un grand roman sans une histoire d’amour ? Ou plutôt des histoires d’amour. Il y a bien sûr l’amour de jeunesse très puissant entre Ifemelu et Obinze qui souffre de la distance entre eux. Mais il est aussi question de l’amour entre une femme noire et un homme blanc, entre une femme noire africaine et un homme noir américain mais aussi du mariage au Nigéria qui, tel que décrit par l’auteure, n’est pas fondé sur les sentiments mais plutôt sur une relation faite de prestige et de protection économique.
Chimamanda Ngozi Achidie possède un certain talent pour faire le portrait de certains groupes. Ses observations sociologiques des Nigérians de retour au pays après une période d’expatriation est très drôle. Sa description d’une certain milieu universitaire libéral aux Etats-Unis est pleine de finesse : l’hypocrisie des blancs est dénoncée, de même que les maladresses des blancs libéraux. Enfin son regard sur ceux qui brassent des affaires au Nigéria est sans concessions.
Notons également la place très importante de la littérature et de l’écriture dans Americanah. Les livres, les blogues (avant que ne déferlent les réseaux sociaux), la poésie sont autant de sources d’information et de lieux de débats pour els personnages du roman.
J’ai beaucoup appris sur l’obsession des femmes noires pour leurs cheveux à la lecture d’Americanah. Le sujet est complexe et loin d’être anodin : la coiffure est une affaire d’image. Des tresses, une coupe afro ou des cheveux lissés n’envoient pas du tout le même message aux personnes de l’entourage familial ou professionnel. Sans compter qu’une bonne coiffure requiert des mains expertes et beaucoup de temps !

Outres ses nombreux thèmes, je retiens d’Americanah l’écriture intelligente de Chimamanda Ngozi Achidie. L’enchaînement des chapitres donne beaucoup d’information sur la suite du récit tout en permettant à l’auteure de revenir sur le parcours de chacun des personnages (Ifemelu et Obinze principalement). Les chapitres s’alternent mais pas de manière systématique. Le suspense est ainsi maintenu tout au long du roman sur l’histoire des deux protagonistes. J’ai aussi beaucoup aimé les personnages crédibles tout en nuance. Il aurait pu être facile de tomber dans la caricature du gentil pauvre immigrant ou des intellectuels déconnectés de la réalité. Mais il n’en est rien.

Le fait que le personnage principal du roman soit une femme noire m’a fait penser à un article lu il y a quelques temps sur Slate qui déplorait l’absence de femmes noires dans l’espace médiatique en France. C’est aussi le constat fait par Chimamanda Ngozi Achidie pour les femmes noires américaines, notamment dans ce passage du roman où pour illustrer son propos, Ifemelu achète quantités de magazines féminins dans un kiosque à journaux : il ne s’y trouve qu’une poignée de femmes noires, et encore plutôt claires de peau. De même les teintes de rouge à lèvres ne sont pas conçues pour les femmes noires et même les pansements de couleur chair qui conviennent très bien à des peaux blanches sont complètement inadaptés pour des peaux noires. Je me demandais donc si vous aviez des suggestions de livres français/francophones avec une ou des femmes noires comme personnage principal. Le seul exemple qui me vient à l’esprit est Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, récompensé par un prix Goncourt et que j’ai lu il y a quelques années. D’autres idées ?

Transatlantic, Colum McCann

Souvenez-vous il y a un peu plus d’un an, je découvrais qui était Colum McCann à l’occasion de la sortie de Transatlantic. J’ai lu Let the great world spin avec grand intérêt et c’est maintenant au tour de Transatlantic (lu en version française).

Transatlantic Colum McCann

Transatlantic est construit comme un recueil de nouvelles, chaque chapitre faisant l’objet d’une histoire à part entière. Une construction pas très éloignée de cette de Let the great world spin. Le roman traite des ponts qui existent entre l’Irlande et les Etats-Unis à différentes époques , et ce du XIXe au XXIe siècle. Le roman s’ouvre sur l’histoire du premier vol transatlantique sans escale entre les Etats-Unis et l’Irlande et sur les vies des deux pilotes qui réalisent cet exploit : Jack Alcock et Teddy Brown à qui une mère et sa fille, journalistes américaines nommées Emily et Lottie Ehrlich, confient une lettre. Le deuxième chapitre se déroule en 1845 et raconte le parcours en Irlande de Frederick Douglass, un esclave noir américain affranchi, qui vient raconter son histoire en Irlande à la demande de son éditeur. Il va notamment croiser une certaine Lily Dugan. Le chapitre suivant suit un sénateur américain nommé Mitchell en 1998. Il est impliqué de près dans le processus de paix en Irlande du Nord. Retour ensuite en 1863 avec Lily Duggan qui est partie vivre aux Etats-Unis où sa vie connaît de nombreux rebondissements. L’avant dernier chapitre se passe dix ans après le vol transatlantique d’Alcock et Brown. Emily et Lottie retrouvent un des pilotes et la lettre qu’elles leur avaient confiée. Le dernier décrit la vie d’une descendante de Lottie qui, retour aux sources, vit en Irlande en 2011 et connaît de sérieuses difficultés financières.

Transatlantic est un roman intelligemment construit, je l’ai dit, d’autant que Colum McCann ne dévoile pas immédiatement les ficelles qui relient chacun des chapitres. Son récit est tout en finesse et s’attarde sur chaque personnage pour créer une fresque historique très agréable à lire. Cela n’empêche pas le roman de traiter de sujets difficiles comme la misère en Irlande et aux Etats-Unis, le carnage de la guerre de Sécession ou encore le terrorisme qui détruit les familles en Irlande du Nord. Et c’est à noter, Colum McCann a choisi des femmes comme personnages principaux, ou tout du moins comme fil rouge, de Transatlantic. Ce sont leurs destins qui créent ces ponts entre les deux continents.

Les lance-flammes, Rachel Kushner

Je l’admets : je suis faible. Je n’ai choisi ce livre qu’en raison des blurbs élogieux de la quatrième de couverture signés entre autres Jonathan Franzen (Freedom) et Colum McCann (Let the great world spin). Je ne connaissais pas Rachel Kushner avant cela. Les lance-flammes est son deuxième roman et il lui a permis d’être finaliste lors de l’édition 2013 du National Book Award.

Les lance-flammes Rachel Kushner

Dans les années 70, une jeune femme surnommée Reno (comme la ville du Nevada dont elle est originaire) est récemment arrivée à New-York après des études d’art. Elle est en couple avec un homme italien plus âgée qu’elle. Il s’appelle Sandro Valera, c’est l’héritier d’un grand groupe industriel italien et il évolue dans le milieu new-yorkais de l’art contemporain.

C’est une belle découverte que ce roman de Rachel Kushner. Le récit peut donner l’impression de partir dans tous les sens avec une collection d’anecdotes. Mais ce roman est riche et traversé de nombreux thèmes. Les lance-flammes est un roman d’apprentissage avec le personnage de Reno qui, débarquée de sa province sans amis, se retrouve seule à New-York et cherche à nouer des amitiés et à progresser dans sa démarche artistique. Introduite dans un milieu d’artistes, elle doit se faire une place légitime dans un groupe d’amis. Par ailleurs, les lance-flammes possède un propos politique avec une description de l’Italie des années 70, les années de plomb, aux prises avec les brigades rouges et des manifestations d’extrême gauche contre un capitalisme industriel hérité en partie de l’époque fasciste de Mussolini. Et là aussi, Reno doit trouver sa place à la fois lorsqu’elle est confrontée à la bourgeoisie industrielle milanaise et lorsqu’elle partage la vie d’un groupe de manifestants.

Les forces du roman sont nombreuses, à commencer par la capacité de Rachel Kushner à nous raconter des histoires. Qu’elle enchaîne les anecdotes des artistes new-yorkais ou qu’elle raconte le record de vitesse battu par son personnage principal, Rachel Kushner a su garder mon attention paragraphe après paragraphe, digression après digression. L’auteure réussit aussi à construire des univers riches et documentés : celui de la dynastie Valera, avec notamment le parcours du père de Sandro dans la filière du caoutchouc au Brésil pendant la seconde guerre mondiale, celui d’un groupe de nihilistes new-yorkais (les Motherfuckers) ou encore le monde de l’avant-garde artistique des années 70. Et toutes ces ramifications finissent par représenter un tout cohérent, fait de vitesse et d’énergie. Les lance-flammes ne s’adresse pas aux lecteurs qui aiment suivre une narration classique mais il ravira les curieux qui veulent découvrir une voix littéraire originale et qui n’ont pas peur d’être déstabilisés.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines, William Burroughs et Jack Kerouac

William Burroughs et Jack Kerouac sont deux figures majeures de la littérature américaines, tous deux représentatifs de la Beat Generation. Ils ont écrit ce livre au titre improbable à quatre mains en 1945 mais en raison des événements qui y sont décrits, il n’a été publié pour la première fois qu’en 2008. C’est donc un roman « oublié » qui a resurgi des décennies plus tard.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

 

1944. New-York. Will Dennison est barman et employé dans une agence de détectives privés. Mike Ryko est dans la marine marchande. Phillip Tourian, un de leurs amis, veut prendre la mer avec Mike pour se rendre en France, à la fois pour l’aventure que cela représente et pour échapper à la cour assidue que lui fait Al Ramsay.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines est le récit d’un groupe d’amis à New-York pendant les années 40. Des amis sans le sou qui vivent de petits boulots et qui passent leurs soirées à boire. Mike et Philip ne cessent de repousser leur embarquement. C’est une génération en rupture avec ceux qui les ont précédés, qui font fi des convenances et qui vivent au jour le jour. On est loin du rêve américain et des idéaux de l’Amérique : bas fonds d’un New-York crasseux, magouilles syndicales, incendies, bagarres, virées nocturnes dans les bars… C’est le témoignage d’une époque.

William Burroughs est Will Dennison et Jack Kerouac est Mike Ryko. Ce roman est directement inspiré de leur vie à l’époque, avec leurs petites amies et leur bande de copains fêtards. L’un d’eux commet un meurtre. Par égard pour cette personne, Kerouac et Burroughs font un pacte : pas question de publier ce roman avant la mort de cette personne. Mort qui interviendra en 2005. Et les hippopotames… sera donc publié en 2008 seulement.

Que dire de la qualité littéraire de ce roman ? Sa valeur réside selon moi dans la description d’une époque et surtout  dans le fait qu’il s’agit d’une des premières œuvres de Kerouac et Burroughs. A noter que la post-face de James Grauerholz, ami de Burroughs, est très éclairante sur le contexte de la publication du livre.

Bruit de fond, Don DeLillo

Je reviens avec une nouvelle lecture de l’auteur américain Don DeLillo, cette fois-ci avec un roman publié en 1985 qui s’intitule Bruit de fond.

delillo-thesaurus

Jack Gladney est professeur dans une petite université américaine. Son domaine de spécialité est la vie d’Hitler. Il mène une vie relativement calme avec sa quatrième femme et ses quatre enfants. Un accident fait apparaître un nuage toxique dans la petite ville.  S’en suit un mouvement de panique et une évacuation rapide de la population. Jack fuit avec sa famille mais il a été en contact avec le nuage et se voit déjà mort.

Bruit de fond est un roman en 3 parties. La première expose simplement les différents protagonistes.La deuxième partie est centrée autour de l’épisode du nuage toxique, entre la fuite, l’intervention d’hommes en combinaisons et la préparation de la population à un éventuel nouvel épisode de nuage toxique. La troisième partie intitulée Dylarama voit Jack apprendre que sa femme Babette expérimente en secret un traitement médical qui supprime la peur de la mort, le Dylar. Ce médicament lui est fourni par un certain Willie Mink avec qui Babette a couché.

Malgré ses 30 ans, Bruit de fond est finalement un roman très actuel qui, plaqué sur notre quotidien de 2015, résume bien nos angoisses modernes. La technologie est à la fois destructrice et porteuse de nombreux espoirs. La religion n’est pas d’un grand secours car même les bonnes sœurs en charge de soigner deux des personnages admettent qu’elles ne croient pas en Dieu ni à une vie après la mort. L’ambiance du roman est angoissante et dérangeante mais contraste avec un quotidien qu’on pourrait qualifier de normal. On découvre en effet une famille recomposée avec des enfants très murs. Heinrich est un adolescent très au courant de l’actualité et féru de science (à noter que ce personnage a donné son nom à la chanson The Heinrich Maneuver du groupe américain Interpol). Denise est une jeune fille clairvoyante sur ce qui ne va pas chez sa mère, elle détecte qu’elle cache quelque chose. Steffie est elle plus neutre. Wilder, le petit dernier, vit un épisode mystérieux sur l’autoroute qu’il traverse en tricyle.

Avec Bruit de fond, Don DeLillo est fidèle à son angle de témoin de notre société moderne. Comme avec ses autres romans, le rythme est lent et son style est subtil. Il n’est pas d’un abord facile mais on se rend compte que rien n’est laissé au hasard dans ses textes.

Le pouvoir du chien, Thomas Savage

Sur ce coup-là, j’avoue avoir été attiré par le résumé au dos de l’ouvrage. Celui-ci parlait du Pouvoir du chien comme d’un roman américain oublié après sa parution en 1967. Je ne connaissais pas Thomas Savage, cela m’a donc interpellé. Le fait que le livre soit postfacé par Annie Proulx fut aussi un argument de poids.

Le pouvoir du chien Thomas Savage

L’action se passe en 1925 dans l’Ouest des Etats-Unis, aux confins du Montana. Phil et George Burbank sont deux frères qui dirigent un ranch depuis 25 ans. Les deux frères sont responsables de l’exploitation familiale après que leurs parents ont pris leur retraite à Salt Lake City. Tous deux célibataires endurcis, leurs habitudes sont bouleversées quand George s’éprend de Rose, la veuve du médecin alcoolique du village voisin. Celle-ci a un fils nommé Peter qui est plutôt efféminé et solitaire. Sa venue dans le ranch des Burbank pendant les vacances scolaires suscite l’énervement de Phil.

Les caractères des deux frères sont opposés. Phil est très intelligent, adroit de ses mains et à l’aise avec les hommes du ranch. C’est le cow-boy viril par excellence. George est lui bien moins charismatique, un peu lourdaud et peu bavard. Malgré ces différences ou grâce à ces complémentarités, le ranch fonctionne bien et est un des plus importants de la région.

Le pouvoir du chien est un huis clos avec une forte intensité psychologique. Phil est dur vis-à-vis de tout le monde et ne tolère aucune faiblesse chez les autres, qu’il s’agisse du premier mari de Rose et de son alcoolisme, de son frère qu’il juge mou et influençable, de ses employés qu’il garde à l’œil ou simplement d’Indiens de passage sur leurs anciennes terres. La seule personne à trouver grâce à ses yeux est un cow-boy qu’il a connu au temps de sa jeunesse auquel il fait tout le temps référence quand il évoque le bon vieux temps. Rose est malmenée psychologiquement par Phil et sombre dans l’alcool. George ne dit rien, on le suppose aveugle sur cette situation intenable entre son frère et sa femme. Peter, lui, subit aussi les conséquences du caractère de Phil mais il se rêve plus puissant. Cette situation où tous sont sous pression verra un dénouement inattendu. Le pouvoir du chien est un roman qui décrit très bien le rapport de force que Phil exerce sur tous. Il est odieux, ce qui est étonnant avec sa très grande intelligence. Il m’a donné l’impression d’un surdoué incapable d’émotions qui ne juge les autres que sur leurs capacités intellectuelles. La postface d’Annie Proulx (qui a écrit la nouvelle adaptée au cinéma avec Brokeback Mountain) m’a surpris car je n’avais pas détecté le fait que Phil pouvait être un homosexuel refoulé. Je le considérais comme un misanthrope particulièrement misogyne. Cela est très subtilement suggéré par Thomas Savage et ma foi, cela pourrait bien être l’explication de son comportement envers les gens qui l’entourent et le fait qu’il se prenne finalement d’affection pour Peter.

Outre cette ambiance lourde très bien décrite, une autre raison pour lire Le pouvoir du chien est la description de la vie dans l’Ouest des Etats-Unis au début du vingtième siècle. Par exemple les gens sont peu bavards et même lors de grands repas, n’abordent que des sujets de convenance comme la météo. Autre sujet intéressant : le traitement réservé aux Indiens qui, chassés de leurs terres, sont forcés de vivre dans des réserves et ne peuvent circuler comme ils le veulent.

Journal Intime, Chuck Palahniuk

Chuck Palahniuk est surtout connu pour être l’auteur de Fight Club, qui a été adapté au cinéma avec l’excellent film de David Fincher. Ça fait un moment que je veux me frotter à cet auteur américain dont on dit que le style est particulier. La bibliothèque proposait son dernier roman intitulé Journal intime.

Journal Intime Chuck Palahniuk

Le personnage principal de Journal intime s’appelle Misty Marie Wilmot. Son époux Peter a fait une tentative de suicide et il est maintenant dans un coma profond. Misty apprend que Peter a laissé de mystérieux messages écrits sur les murs des clients chez qui il intervient pour des travaux. Il a même condamné plusieurs pièces dans les maisons où il travaille. Misty va mener l’enquête et découvrir que la vérité est bien plus complexe qu’elle ne l’imaginait au départ et qu’elle-même doit jouer un rôle qui la dépasse.

Journal intime est écrit comme un journal intime (surprise !), chaque chapitre décrivant ce qui se passe au cours d’une journée. Ce journal suit les réflexions de Misty et s’adresse souvent à Peter, accusé d’avoir abandonné sa femme et sa fille en essayant de se tuer. On apprend via ce journal que Peter et Misty vivent aux Etat-Unis sur une île mystérieuse. Cette île est très touristique avec une population qui se met au service des touristes. Peter fait des travaux et Misty est serveuse dans un hôtel. Misty a abandonné ses études d’art après sa rencontre avec Peter et la naissance de leur fille Tabitha. Sa belle-mère, Grace, est très présente.

Journal intime est un roman assez complexe. Il m’a fallu un peu de temps pour me plonger dans le récit et m’habituer au style de Chuck Palahniuk. Il faut accepter de se faire balader un peu comme lecteur pour apprécier le voyage. Journal intime fait la part belle à la violence psychologique. Misty est en effet blessée volontairement et retenue contre sa volonté afin qu’elle accomplisse un destin auquel il lui est impossible d’échapper. Pour les habitants de l’île, elle est l’élue et son existence s’inscrit dans un cycle que les habitants de l’île ont déterminé depuis plus d’un siècle. Malgré ce que je peux laisser entendre sur ce roman, Journal intime n’est pas vraiment un livre fantastique. Il s’agit plutôt d’un récit psychologique auquel il est difficile de rester indifférent. A noter également, une réflexion intéressante sur l’art. Le roman propose des pistes sur ce qui provoque l’art : un artiste met toujours une part de lui-même dans une œuvre mais la souffrance est-elle indispensable pour créer ?