Enthéos, Julie Gravel-Richard

Si vous êtes familiers avec la blogosphère québécoise, il est parfaitement inutile que je vous présente ce livre. Il s’agit du phénomène de la rentrée littéraire québécoise : je pense que tous les blogueurs québécois ont lu ce livre ou projettent de le faire. Son auteur, Julie Gravel-Richard est elle-même une sympathique blogueuse et nous livre avec Enthéos un premier roman pétri de qualités.

Sans vouloir tout révéler de ce livre, voici le canevas. Thomas Beauchemin est un jeune homme de 24 ans qui a vécu un événement grave il y a plusieurs mois. Toujours hanté par ce moment tragique, il quitte Montréal pour Québec (qui est la magnifique toile de fond du roman). Il change aussi de voie dans ses études : fini les études en théologie, il s’oriente désormais vers des études de Grec Ancien. Il se déracine volontairement pour mieux s’isoler. Il subsiste tout de même une parcelle d’espoir en lui, un espoir qu’il exècre, lui qui ne veut plus voir de sens à sa vie. Normand Lamarche, un de ses professeurs, remarque que Thomas est une personne profondément tourmentée et l’incite à retrouver un certain enthousiasme dans ce qu’il fait. Il est important qu’il soit enthéos, c’est-à-dire avoir en lui un souffle venu des dieux. Pas facile quand on est au fond du trou. Cet enthousiasme, il va petit à petit le retrouver grâce à Elsa Fontaine, sa professeur de Grec. Elle sera pour lui le catalyseur d’un retour à la vie, malgré tout.

Avec Entheos, Julie Gravel-Richard restitue avec justesse les interrogations de Thomas sans que ça vire au cliché du jeune homme torturé. Les réflexions profondes de Thomas sont rendues dans un style simple. Julie Gravel-Richard ne prend pas le lecteur pour un idiot et s’adresse à son intelligence. C’est ce qui fait d’Enthéos un livre accessible et subtil à la fois. Pourtant, le thème central est plutôt lourd (le deuil et la quête de sens) et le contexte d’études universitaires en Grec Ancien aurait pu rendre le livre rébarbatif. Soyez rassurés, il n’en est rien.

Enthéos est un livre qu’on ne peut pas lâcher. Je l’ai lu en quelques heures, incapable de m’arrêter à la fin d’un chapitre sans attaquer le suivant. La narration va en ce sens car seules des bribes nous sont révélées au fur et à mesure de la lecture. Je ne peux toutefois pas parler de véritable suspense car j’ai deviné au fur et à mesure dans quelle direction allait Thomas. Même chose pour l’événement tragique dont on devine les circonstances et l’importance grâce à plusieurs indices habilement dispensés. Le fait de vouloir avancer dans le roman a aussi à voir avec le style de l’écriture : des phrases courtes et un accent mis sur les sensations de Thomas (doute, mal-être, cauchemars). Difficile de reprendre son souffle dans ce tourbillon.

Un point d’interrogation subsiste tout de même à la suite de la lecture d’Enthéos. J’ai relu au moins 3 fois le dernier chapitre pour être sûr de n’avoir rien loupé et d’avoir tout compris. Mais je ne comprends pas le passage du passeport et sa signification. Mais que cela ne vous empêche pas de lire Enthéos.

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21 réflexions au sujet de « Enthéos, Julie Gravel-Richard »

  1. Votre compte-rendu est peut-être le plus juste que j’ai lu jusqu’à présent au sujet d’Enthéos. Pour la fin, elle se veut ouverte justement pour créer un effet chez le lecteur et éviter de donner une seule réponse. On peut lui donner ainsi l’interprétation que l’on veut. Une chose est certaine, cette fin ne laisse personne indifférent, tout comme l’ensemble du roman d’ailleurs.

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  2. Merci pour cette excellent résumé! Je suis très contente que ce livre vous ait plu.

    En ce qui concerne la fin, comme le mentionnait Éric, elle est ouverte pour laisser flotter un certain doute, ne serait-ce que sur l’identité même du personnage principal.

    En fait, toutes les interprétations sont bonnes concernant la fin et, depuis que le livre est sorti, les lecteurs m’ont proposé leurs diverses interprétations et, ma foi, je trouve qu’elles sont souvent meilleures que la mienne!

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  3. @ Éric : merci du compliment, c’est apprécié.
    @ Julie : c’est un euphémisme que de dire que la fin est ouverte. Mon esprit tortueux a depuis envisagé tous les scénarios possibles : mensonge, schizophrénie (une piste intéressante qui nous est donnée sur un plateau d’argent lors de la description du mal qui ronge Christian), y compris la question de l’identité… Je suis tenté de faire confiance au gouvernement du Canada dans l’émission de documents officiels. D’un autre côté, la question de l’identité est accréditée par le fait qu’il y a peu de liens factuels et de témoins dans le roman entre la vie d’avant et la vie actuelle de Thomas. Mais il y a le personnage de Myriam qui, elle, connaît bien Thomas et s’adresse à lui sous ce nom…
    Bref je me dis finalement que Thomas est un étourdi et que le personnel des compagnies aériennes ne vérifie pas forcément tout.
    Comme le dit Éric, impossible de rester indifférent.

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  4. C’est vrai que le résumé est vraiment impeccable. J’abandonne l’idée de faire mieux 😉 !

    Pour le reste de mon commentaire, eh bien, cela va attendre le 15 octobre. Je n’ai pas encore écrit une ligne, je mijote … je mijote.

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  5. J’ai aussi beaucoup aimé ce livre et j’ai eu exactement les mêmes questionnements et les mêmes hypothèses par rapport à la fin. J’ai même tenté de soudoyer Julie pour qu’elle me livre sa propre interprétation… peine perdue!

    Mais ce fut réellement un coup de coeur pour moi!

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  6. @ Venise : merci beaucoup ! Les plats mijotés sont les meilleurs 😉
    @ Virge : ah je n’avais pas pensé à cette option. Mais il savait depuis longtemps qu’il allait voyager…
    @ Karine : si même le soudoiement ne marche plus, où va le monde ?

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  7. La fin m’a aussi laissée perplexe avec un sourire en coin! Je ne suis pas certaine de la signification de ce sourire parce qu’au premier abord je pensais avoir compris, mais finalement je ne sais plus trop!! 🙂

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  8. @ Jules : cette pirouette finale est amusante même si au début ça m’a un peu énervé que le livre se termine ainsi. Je suis un lecteur qui aime avoir des réponses définitives. Mais j’ai l’impression qu’il va falloir se débrouiller avec nos propres interprétations…

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  9. Phil, je reviens lire les commentaires laissés par vos lecteurs, et ça me réjouit et met un baume sur mes petites rougeurs de l’égo… On m’a reproché aujourd’hui de manquer d’âme.

    Bon.

    J’essaie de prendre les critiques pour m’améliorer. Mais j’ai du mal à prendre cette mornifle de La Presse.

    Dans ce cas-là, les bons mots sont encore plus appréciés! Et je suis bien contente des réactions devant la fin du roman. Comme quoi les lecteurs ont un propre chemin à faire, ils se questionnent.

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  10. @ Julie : je n’avais pas encore lu la critique de la Presse. Bon, la loi des probabilités fait qu’il devait bien y avoir une critique négative dans cette quasi unanimité à propos d’Enthéos. C’est juste dommage qu’elle provienne d’une Elsa 😉
    Outre la question de ton « manque d’âme », je trouve que cette critique comporte un gros défaut (peut-être très québécois) : l’apposition d’une étiquette péjorative, celle d’intellectualisme en raison d’un « penchant pour l’abstraction » et d’un côté « théorique ». Ce rejet des intellectuels a tendance à me faire hérisser le poil. D’autant qu’Enthéos est loin d’être intellectuel. Au contraire, je l’ai trouvé bien ancré dans le réel, dans les émotions. Peut-être que la journaliste s’est laissée abuser par les références classiques et ton métier d’enseignante.

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  11. Phil, tu sais, comme toi, j’ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi les gens (au Québec en particulier) se rebiffent contre « l’intellectualisme ».

    Dans Enthéos, au contraire, je pensais avoir réussi à vulgariser un peu ce qui peut paraître hermétique dans le monde de la littérature gréco-romaine et de la théologie. Donner le goût d’en savoir plus. Et c’est sans doute la prof en moi qui ressort. Mais si cet aspect n’a pas plu à cette journaliste… qu’y puis-je? Je sais par ailleurs que d’autres ont apprécié. Je n’ai donc pas complètement raté mon coup!

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  12. @ Julie : de toute façon, on ne peut pas plaire à tout le monde. Mais je te rassure, tu es une excellente vulgarisatrice. Suite à ma lecture d’Enthéos, je caresse le projet de relire quelques tragédies grecques (j’avais beaucoup aimé Antigone qui avait été abordé en cours de français). Et tu as relancé mon intérêt pour Gide. Ça fait longtemps qu’il est sur ma liste de lectures, il vient de remonter de quelques crans.

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  13. c’est grâce à la Recrue et à une très sympathique blogueuse, Caro[line], que j’ai découvert cet excellent premier roman. Un vrai régal de lecture qui pousse le lecteur à s’interroger…

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  14. Je viens de terminer la lecture d’Enthéos, et c’est encore sous le charme de l’écriture de l’auteur que je lis votre billet.
    J’ai moi aussi penché pour la piste de la schizophrénie, comme le montre la Voix vers la fin du livre qui se superpose à celle des Thomas …
    C’est donc une fin ouverte, et sur une note pleine d’espoir que se termine ce livre (reste à savoir si c’est le côté positif ou négatif de l’espoir qui l’emporte.) 😉

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  15. Leiloona : la fin est ouverte et déstabilisante pour le lecteur. La piste de la schizophrénie est intéressante mais je ne suis pas sûr que ce soit un signe d’espoir pour Thomas même s’il va beaucoup mieux à la fin du roman qu’au début…

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