Traduire c’est trahir ?

Je lis pas mal de livres écrits au départ dans une autre langue que le français. Il y a quelques temps, je m’étais ému de la traduction boiteuse du monde de Barney. Les références québécoises avaient été purement et simplement massacrées dans la version française. Si je vivais encore en France, il est à parier que je ne m’en serais même pas rendu compte. Mais voilà, je vis à Montréal et quand Richler parle des Canadiens de Montréal, un gardien de but n’est pas un goal et une rondelle n’est pas un palet.

Un des textes de Mercredi au bout du monde relate les interrogations d’une enseignante en traduction à propos du personnage de la Malinche, cette indigène mexicaine qui est devenue la traductrice de Hernan Cortes lors la conquête du Mexique. Les détracteurs de la Malinche l’ont considée comme une traitresse à ses origines indiennes du simple fait d’avoir facilité la compréhension de la langue aztèque. Une collabo des temps anciens, manifestement. Si trahison il y a aujourd’hui quand on traduit, c’est quand le traducteur ne respecte pas l’esprit de l’auteur. Par exemple, ça me trouble de lire de l’argot parisien dans les textes de Bukowski et de Norman Mailer. Ça sonne horriblement faux. Los Angeles et New-York ne sont pas Belleville ou Pigalle.
En fait, la question de la fidélité de la traduction me turlupine depuis un certain temps. Je ne suis pas le seul dans ce cas. Je vous renvoie notamment au texte de Gaétan Bouchard qui a un vocabulaire bien plus coloré que moi.

A l’inverse, coller au texte original ne rend pas service au lecteur. Ainsi Madame Charlotte indiquait récemment sa difficulté à poursuivre la lecture des frères Karamazov en raison d’un parti pris de l’éditeur qui avait voulu une traduction fidèle au texte russe de Dostoievski. Or les tournures russes peuvent être très éloignées des tournures de phrases françaises. Même chose pour les best-sellers internationaux de Stieg Larsson. Jacques Drillon de Bibliobs relève quantité de bourdes, comme il les appelle poliment, qui sont directement liées à la traduction. Certaines spécificités de la langue suédoise sont rendues maladroitement en français et parfois le texte français est totalement incorrect.

Tout ça pour dire que la traduction est un exercice difficile. Quand on ne trahit pas l’auteur et qu’on ne frustre pas le lecteur par des imprécisions, on risque de le décourager par une trop grande fidélité. Moralité : apprenez les langues étrangères et lisez les textes originaux ! Je sais, ça fait snob, mais je ne vois pas d’alternative pour ne pas être frustré par une traduction.

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10 réflexions au sujet de « Traduire c’est trahir ? »

  1. Venise a tout à fait raison! Un beau roman d’ailleurs… C’est malheureux, mais la traduction vise souvent le plus grand marché francophone, soit la France. Les références ne sont pas les mêmes…

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  2. Je me souviens d’une traduction française de la célèbre chanson de John Lennon intitulée «Power to the People». «Power to the People, right now!», pour le traducteur parisien, devient «Pouvoir au peuple, illico!» Ça tombe un peu à plat. Je traduirais plutôt ça par «Le pouvoir au peuple, tout de suite!» ou «Le pouvoir au peuple, maintenant!» Le mot illico ne colle pas du tout à l’esprit du texte en anglais. Ça fait trop littéraire, pas assez peuple.

    Pour ce qui est de Dostoïevski, j’ai connu quelques Russes qui m’ont dit que sa langue était très accessible, parce que très près de la littérature orale, dans sa version russe originale.

    En français, les oeuvres de Dostoïevski donnent parfois l’impression d’avoir été écrites par Charles Maurras ou Maurice Barrès, avec des plus-que-parfaits du subjonctif vieillots, qui n’auraient aucun rapport avec le style de Dostoïevski, beaucoup plus moderne que la langue française ne le permettait à la fin du dix-neuvième siècle.

    Même chose pour Nietzsche. Il existe certaines traductions d’Ainsi parlait Zarathoustra qui sont tout simplement illisibles, parce qu’elles imitent les structures de phrases allemandes plutôt que de traduire l’esprit de la langue allemande en bon français écrit.

    Ce n’est pas snob que de dire qu’il vaut mieux lire les oeuvres dans leur version originale: c’est juste le gros bon sens. Cependant, je ne suis pas assez futé pour lire le russe ou l’allemand dans le texte. Je suis donc obligé de vérifier les traductions et de me fier sur la syntaxe, qui trompe rarement.

    Tout traducteur est un traître, semble-t-il. Cependant, ce n’est pas une raison pour publier des traductions où je ne comprends pas un «traître mot», comme on dit dans mon patelin.

    Et les traductions du chinois en français?

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  3. bonjour,

    les traductions du chinois en français se portent bien à mon avis avec des maisons d’editions comme Picquier ou Actes Sud. Souvent des notes en bas de page, concises, claires et judicieuses viennent éclairer les lanternes. Je lis pas mal de livres chinois, qu’ils soient litteraires ou « sociologiques » et je suis satisfait de la traduction en français.
    Après tout, une traduction, c’est une interprétation comme celle d’un morceau de musique et tout dépend de l’artiste qui joue lemorceau. Quand il y a complementarité entre traducteur et auteur, c’est l’idéal, comme le récompense le prix Laure Bataillon en france.
    http://grain-de-sel.cultureforum.net/

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  4. rotko : j’apprécie toujours les précisions des traducteurs via de petites notes. Ça permet de nous éclairer sur la culture et les mœurs du pays concerné et des difficultés qu’il y a à traduire certains termes. Certains traducteurs ont en effet des affinités avec des auteurs et ils deviennent de véritables spécialistes à l’image de Maurice Edgar Coindreau pour William Faulkner.

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