Le monde de Barney, Mordecai Richler

Mordecai Richler est un québécois anglophone originaire de la communauté juive de Montréal. Il est de coutume de classer ses œuvres sous l’étiquette de littérature canadienne plutôt que québécoise étant donné qu’il écrivait en anglais. C’est un polémiste farouche qui n’a eu de cesse de pourfendre le nationalisme québécois (entendre le nationalisme des francophones du Québec). Mais il avait aussi comme cible ses coreligionnaires ainsi que les nationalistes canadiens.

monde de Barney

Le monde de Barney est l’histoire de Barney Panofsky. C’est un homme de 67 ans qui écrit ses mémoires pour donner sa version des faits en réaction à la publication des mémoires de Terry McIver, un écrivain qu’il a fréquenté dans sa jeunesse. D’emblée, Barney affirme vouloir régler quelques comptes. Le livre est divisé en trois parties, chacune consacrées à une de ses épouses. La première, Clara, est celle qu’il a rencontré alors qu’il vivait une vie de bohème dans le Paris du début des années 50. Clara est elle-même une artiste, poète et peintre. Aussi courte que fut leur union, elle marquera profondément Barney. Sa deuxième épouse est pudiquement désignée sous le nom de Mrs Panofsky II. Épousée à la fin des années 50, elle représente pour Barney le mariage de raison au sein de la communauté juive de Montréal. Mais la raison et le cœur sont deux choses différentes comme Barney s’est rendra compte très rapidement. Sa troisième épouse s’appelle Miriam et est l’amour de sa vie. Elle le restera malgré leur séparation après 31 ans de vie commune.

Entre vies amoureuse, familiale, professionnelles et amitiés diverses, le monde de Barney dresse le portrait d’un homme qui a traversé plusieurs époques avec son caractère de cochon. Barney est un effet un grincheux, un misanthrope valétudinaire comme il se décrit lui-même. Il ressasse les mêmes rengaines, s’interroge sur le monde qui l’entoure et sur les gens qu’il fréquente. Ses repères sont le hockey, le sport qu’il affectionne, sa famille et le Dink’s, ce bar de la rue Crescent où il passe des heures à se soûler en compagnie de drôles d’oiseaux comme lui. Ses mémoires alternent entre le passé et le présent. Le récit n’est pas linéaire. Le narrateur lève petit à petit le voile sur sa vie. Un exercice qui s’avérera de plus en plus difficile sur la fin.
Même si le monde de Barney est une œuvre de fiction, elle contient quelques flèches bien acérées à l’attention des groupes que Mordecai Richler n’aime pas. Il s’agit en vrac de l’écrivain qui ne produit rien malgré les attentes qu’il crée auprès des éditeurs, l’écrivain pédant, le Juif qui collecte des fonds pour Israël et qui se réjouit quand des actes antisémites sont commis, les policiers qui tabassent les suspects, les gens de gauche, les gens de droite, les québécois pure laines, leurs lois pointilleuses sur la langue française et leurs velléités d’indépendance vis-à-vis du Canada et enfin lui-même, un homme dépassé par une société qui change trop vite.

Le récit de cette vie bien rempli par un homme au caractère bien trempé est très agréable à lire. On ne s’ennuie pas un instant devant l’ironie de Barney Panofsky, son manque de savoir-vivre, son côté très lucide et son ivrognerie. Le monde de Barney est le portait d’un homme ayant de nombreux défauts mais très attachant malgré tout.

Si je dois trouver un défaut à ce livre, c’est la traduction française très irritante par moments. Le traducteur est manifestement un Français de France qui ne connaît pas du tout Montréal et le Québec. C’est très visible lors des passages consacrés au hockey. Les noms de rues ont également été gardés en anglais comme St Urbain Street au lieu de rue Saint-Urbain. Je me suis demandé au début si c’était intentionnel pour nous donner le point de vue d’un anglophone de Montréal. Mais ça ne semble pas être le cas. On trouve mention de la route de la côte Sainte-Catherine à Outremont au lieu du chemin de la Côte Saint-Catherine. Or dans la toponymie montréalaise, road se traduit par chemin. Enfin j’ai grincé des dents quand j’ai lu des mots d’argot parisien dans la bouche du policier O’Hearne. Ça n’a pas sa place dans la bouche d’un montréalais anglophone d’origine irlandaise. Je ne félicite pas les éditions Albin Michel sur ce coup-là. Lire la version originale est peut-être un moyen de contourner ce problème.

Pour en savoir plus sur Mordecai Richler, visitez le dossier des archives de Radio-Canada (videos et bandes sonores) : Mordecai Richler, entre la satire et la provocation.

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16 réflexions au sujet de « Le monde de Barney, Mordecai Richler »

  1. Eh bien, je dois avouer qu’une traduction bâclée, ce n’est pas agréable, mais encore moins quand l’auteur en question trouve que les Québécois sont trop pointilleux au sujet de leur langue !
    Ça me fâche suffisamment pour me passer de ce qui semble, d’après votre commentaire, un bon roman.

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  2. @ Venise : il est dommage de passer à côté d’un bon roman parce que l’auteur exprime une opinion contraire à la tienne. Mordecai Richler a toujours exprimé une hostilité vis-à-vis du nationalisme québécois. Ce n’est donc pas une surprise qu’il glisse quelques piques à ce sujet dans ce roman. Il ne faut pas s’en offusquer.

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  3. @ Phil : Il a le droit à son opinion et ce n’est pas parce qu’il a été bruyamment contre le nationalisme québécois que j’ai des réticences à le lire, ça fait d’ailleurs quelque temps que ça me chicote de m’y mettre (Nicolas Dickner en parle souvent dans ses chroniques), mais d’apprendre qu’il aille jusqu’à laisser passer une traduction bâclée, ça, je ne le prends pas. C’est un manque de respect qui ne passe pas la passoire de mes principes.

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  4. @ Venise : mille excuses, j’avais mal compris ton message. Je ne sais pas s’il avait donné son accord à cette traduction parfois bancale.
    J’avais entendu parler de ce livre la première fois lors du combat des livres organisé à l’émission de Christiane Charrette à Radio-Canada.
    Je vais lire prochainement (et commenter) un autre livre de Mordecai Richler mais je vais le lire dans sa version originale, en anglais.

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  5. @ Phil : C’est ce qu’on ne sait pas avec assurance, s’il était au courant de cette traduction. Remarque que ça me surprendrait que tout se soit passé sans son assentiment. Il est à peu près de l’époque de Gabrielle Roy qui prenait, elle, un soin maniaque pour vérifier ses épreuves, soit en anglais ou en français.
    Mais évidemment que cette grande dame, malgré sa forte peur vis à vis le nationalisme québécois (eh oui !), respectait les deux langues de notre pays.

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  6. Moi, je le mets dans ma liste. C’est un classique. D’ailleurs, ça va me permettre de connaître enfin l’oeuvre de Richler qui a tant critiqué le « Québec pure laine »… Je vais cependant voir à trouver une version originale du bouquin! (Merci de l’avertissement!)

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  7. Les avis sont très partagés,on dirait. Je vous reviens d’ici quelques semaines avec la lecture d’un autre livre de Mordecai Richler. J’en suis à la moitié et jusque-là, c’est très bon !

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  8. Vous avez raison de pester. On ne peste jamais assez contre les livres mal traduits ; le pire, c’est qu’on ne peut parfois pas savoir qu’ils sont mal traduits. C’est frustrant, non, ces occasions de pester qui nous échappent ?

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  9. Le monde de Barney est un très bon roman.

    Mordecai Richler est, selon moi, le plus grand écrivain québécois.

    Ses pamphlets sur le Québec ne sont pas aussi hargneux qu’on veut nous le faire croire. Il y a de la tendresse chez Richler, beaucoup plus que du ressentiment.

    On a déformé ses propos pour dévier les francophones de ce genre de lectures jugées trop sulfureuses pour les bonnes âmes de nos bons curés ultranationalistes.

    Ce n’est pas parce qu’on se moque des nationalistes que l’on se moque des Québécois. Les Québécois n’appartiennent à personne. Leur farouche indépendance d’esprit peut se passer des avis et sermons des chiqueux de guénilles.

    PS: Mes hommages pour votre hommage. Je viens fréquemment le visiter.

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  10. Moi j’ai lu L’apprentissage de Duddy Kravitz et j’ai beaucoup aimé. La traduction faisait « dure » mais c’est le prix à payer parfois pour ne pas être capable de lire l’anglais.

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