L’immoraliste, André Gide

Faire les fonds de placard et tomber sur ce bouquin qui sent bon le vieux livre sans tomber dans le moisi. Ah tiens André Gide ! J’ai aimé Les nourritures terrestres, pourquoi ne pas essayer L’immoraliste ?

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Michel convoque ses meilleurs amis dans sa maison en Algérie pour leur faire le récit de sa vie depuis qu’ils ne se sont vus. Le narrateur rapporte leur conversation et le récit fait par ledit Michel. Après de études brillantes en archéologie, Michel se marie avec Marceline sans que ce soit le grand amour. Lors de leur voyage de noces, Michel tombe gravement malade. Marceline se montre alors totalement dévouée et se démène pour le soigner. Il se rétablit petit à petit au contact de jeunes garçons. De retour en France, il s’établit dans une exploitation fermière où il découvre le travail de la ferme au contact de son personnel. Amusé par la roublardise de certains qui profitent de lui, il encourage leur comportement. Marceline et lui déménagent ensuite à Paris où Michel trouve insupportables les conventions sociales parisiennes. Il retrouve un ami nommé Ménalque qui, n’éprouvant ni remords, ni regrets, ni repentirs, vit dans le présent. Au contact de Ménalque, Michel se rend compte qu’il est lui-même de plus en plus dans le même état d’esprit. Bien que Marceline soit souffrante à cause d’une fausse couche, il décide de partir en voyage avec elle. Michel se révèle un piètre aide soignant pour Marceline alors que celle-ci s’était entièrement consacrée à son rétablissement. Dépourvu de gratitude et de sens moral, il n’empêchera pas la mort de son épouse.

L’immoraliste raconte le parcours d’un homme sur la voie de l’individualisme, de l’égoïsme même. La proximité de la mort fait changer Michel et, au fur et à mesure de nouvelles rencontres, il se révèle détaché de la conscience morale de son époque. Pris de pulsions, il choisit de les vivre au mépris des convenances. Le propos du roman est intemporel : c’est l’affrontement entre désir individuel et règles sociales. Plus d’un siècle après sa parution (1902), l’immoraliste reste donc d’actualité d’un point de vue philosophique. D’un point de vue littéraire, le style classique et dépouillé d’André Gide fait de l’immoraliste un roman toujours plaisant à lire.

Abba Bear, Philippe Girard

La Recrue du mois est Philippe Girard pour son premier roman intitulé Abba Bear.

la Recrue du moisAlors que son père est mourant, un homme évoque auprès de son fils une aventure qu’il a vécue dans sa jeunesse en compagnie de son père et de Mac, un Américain venu chasser l’ours dans Charlevoix. Pour une fois, le fils va au-delà de la mauvaise opinion qu’il a de son père et lui demande de lui raconter cette histoire.

Abba Bear - Philippe GirardIl est difficile de ranger le livre de Philippe Girard dans une catégorie bien précise : roman d’apprentissage, roman sur la nature, roman d’aventure, récit de chasse, hommage à la littérature… il y a un peu de tout ça dans Abba Bear mais une chose est certaine : Philippe Girard sait captiver le lecteur. Je lui ai trouvé des talents de conteur avec un récit fait d’aventure, de suspense et d’un soupçon de fantastique, le tout ayant pour fond le Québec des années 50. A cette époque, la société est conservatrice en raison du poids de l’Eglise. Autant dire qu’un vieil Américain alcoolique et fort en gueule qui vient pour chasser l’ours dans Charlevoix dénote dans le paysage de l’époque. Et de paysages il est question dans Abba Bear. La nature difficile et magnifique fait l’objet de descriptions souvent plus poussées que celles des personnages.

La chasse à l’ours est l’occasion pour le jeune homme de découvrir le monde des adultes de plus près. En côtoyant cet Américain prompt à se vanter, à l’opposé de son père droit comme la justice, il s’ouvre à un univers nouveau, loin de l’éducation qu’il reçoit chez les religieux de Québec. Cette chasse constitue un rite de passage pour le jeune homme. Au-delà de l’ancrage dans le Québec des années 50 et du récit de la traque de l’ours, Abba Bear traite donc d’un sujet universel, celui de la fin de l’enfance et de l’entrée dans l’âge adulte. Philippe Girard réussit un superbe premier roman : beau, intelligent et qui donne envie de lire.

Ru, Kim Thuy

Voilà une lecture que j’avais repérée depuis plusieurs années (le roman date de 2009) sans toutefois m’y mettre vraiment. Ru a remporté le prix du Gouverneur Général, une belle réussite pour le premier roman de Kim Thuy.

RU Kim Thuy

Ru est l’histoire d’un déracinement. La narratrice fait partie des boat people qui ont fui le Vietnam communiste en quête d’une terre d’accueil. Elle se retrouve finalement au Canada.

Ce récit autofictionnel est constitué de courts chapitres, des fragments de sa mémoire qui en évoquent d’autres comme si on tirait sur un fil. C’est pourquoi le récit peut apparaître comme étant désordonné entre le voyage en bateau, la vie dans un camp de réfugiés, l’arrivée en terre inconnue au Québec, les aperçus du temps d’avant, celui d’une enfance qui observe les changements du monde, et le retour au Vietnam bien des années plus tard. Point de désordre pour moi dans ce texte, mais bien le reflet d’un esprit rebondissant d’une idée à l’autre, d’un souvenir à l’autre. Le récit est émaillé de personnages importants pour la narratrice : sa famille restée au Vietnam, les premiers Québécois qui l’ont accueillie à son arrivée au Québec, son fils autiste… Au cœur de Ru se trouvent des messages forts sur le sacrifice et la survie, le tout avec une grande sagesse. Le roman compare aussi implicitement les choix faits par ses parents et la propre réalité de mère de la narratrice. Pas de longs discours ou de grandes théories, Kim Thuy s’attache à décrire ces petits moments du quotidien, symboles d’un monde disparu ou de moments difficiles traversés par sa famille. Le récit est emprunt d’humanité, à la fois ce que l’être humain à de mieux à offrir mais aussi d’épisodes sordides.

Ru est un beau message d’espoir où l’humour présent en filigrane apporte un peu de légèreté. C’est aussi un texte qui fait écho des décennies plus tard à la situation des réfugiés syriens et des migrants africains qui fuient un monde hostile pour une vie meilleure. Je ne sais pas ce que la situation actuelle va donner mais ça me ferait extrêmement plaisir de lire dans vingt ou trente ans le récit d’un enfant syrien réfugié qui a pu retrouver un équilibre dans sa vie. Et si c’est écrit avec autant de talent et de finesse que le fait Kim Thuy dans Ru, j’en serai doublement ravi.

Sa majesté des mouches, William Golding

Mystère et boule de gomme, ça fait de nombreuses années que je croise la route du roman de William Golding sans jamais avoir eu l’envie de le lire. En fait j’ai toujours trouvé la couverture bizarre. Je ne vous la mettrai pas ici mais c’est celle avec des insectes en gros plan qui sont épinglés comme dans une collection. D’autant que cette illustration n’a pas grand chose à voir avec le propos du roman. Surmontant mes appréhensions, j’ai lu Sa majesté des mouches et du coup, je vous mets une couverture de livre davantage en rapport avec l’histoire du roman.

Sa majesté des mouches Golding

Paru en 1954, ce roman raconte l’histoire de garçons qui sont les seuls survivants d’un crash d’avion. Ils se retrouvent sur une île déserte du Pacifique. En l’absence d’adultes, les enfants doivent s’organiser pour survivre et pour être secourus. Les enfants s’organisent en convoquant des réunions collectives pour débattre de ce qu’il faut faire et pour se répartir les rôles. Mais rapidement les peurs et les désaccords sur les priorités se font jour…

Ce roman comporte plusieurs niveaux de lecture, c’est pourquoi il conviendra à la fois aux enfants avides d’aventures (exploration de l’île, construction de cabanes, chasse au cochons sauvages…) et aux adultes attentifs à la métaphore proposée par William Golding. En effet, j’ai vu dans Sa majesté des mouches une réflexion sur la notion de gouvernement. Ralph, 12 ans, est celui qui a été élu comme chef par la communauté. D’un naturel raisonnable et sachant fixer les grandes priorités, il est toutefois sujet au doute dans ses décisions. Et il doit faire face à l’opposition d’abord larvée puis affichée de Jack, responsable d’un groupe d’enfants nommé la maîtrise, il devient le chef des chasseurs et ne tarde pas à mettre en place une organisation militaire dont il prend la tête. Piggy est un enfant rondouillard à lunettes. Objet des moqueries de nombreux enfants, il a une approche intellectuel des choses et est un appui solide pour Ralph. Simon a la tête sur les épaules mais un peu timide pour faire avancer ses idées auprès du groupe. Roger, acolyte de Jack, se révèle violent et cruel… Et au milieu la masse des suiveurs et des jeunes enfants. Sa majesté des mouches m’a fait penser au débat entre Rousseau et Hobbes : l’être humain à l’état sauvage est-il naturellement bon ? Souvenez-vous du bon sauvage de Rousseau et par opposition « l’Homme est un loup pour l’Homme » (Homo homini lupus pour les 3 latinistes au fond) de Hobbes. La fable de Golding illustre très bien ce débat et force est de constater que l’auteur penche plutôt du côté de Hobbes tant les enfants prennent une mauvaise tangente en l’absence d’adultes et de lois.

Au-delà de ces réflexions de philosophie politique, je me suis surpris à trouver ce récit haletant en raison des tensions entre les personnages et de la violence qui émane de ces tensions. Jusqu’au bout, je me suis demandé quel allait être le dénouement de ce livre.

Histoires à ne pas fermer l’œil de la nuit, présenté par Alfred Hitchcock

Ce vieux livre a été déniché à l’occasion d’un rangement familial. Et hop, le voici emmené en vacances ! Ne vous y trompez pas, Alfred Hitchcock n’est pas l’auteur de ces histoires à ne pas fermer l’œil de la nuit. Il a simplement prêté son nom archi connu (sa marque) à ce recueil de 19 nouvelles à suspense qui ont toutes été écrites par des auteurs différents.
Histoires a ne pas fermer l'oeil de la nuit Alfred HitchcokLe recueil s’ouvre sur Ménagements de Charlotte Armstrong où une vieille dame enquête sur la mort de sa sœur à la manière de Miss Marple. Les précautions de sa famille à son égard éveillent en effet ses soupçons. Comme celle-ci, plusieurs des nouvelles sont des récits policiers. Ainsi dans In vino veritas de Lawrence G. Blochman, un enquêteur confond un assassin à l’aide d’une bouteille de vin. Dans un registre proche, d’autres nouvelles ont pour thème le crime parfait. D’abord les meurtres. Dans Meurtre maison de Davy Keene, un gigolo cherche à assassiner la femme qu’il a épousée pour son argent. Et dans Jour ultime de Fay Grissom Stanley, une femme qui refuse de divorcer de son mari qui la quitte pour une autre prépare le meurtre de celui-ci. Le narrateur de la nouvelle intitulée Insoupçonné et écrite par Jay Wilson, un employé de banque modèle, fomente un meurtre qui lui permettrait de dérober une somme pour finir confortablement ses vieux jours. Dans les trois cas, le meurtre n’aura été parfait que sur le papier. Autre crime parfait, l’arnaque. Parfois ça marche comme dans La nouvelle donne de Charles Einstein où un joueur de black jack a trouvé la combine pour arnaquer les casinos. Au contraire, dans Mort sur décision du tribunal de Francis Beeding, un homme ruiné pensait avoir trouvé la méthode parfaite pour mettre sa famille du besoin. Sans succès.

Mais toutes les nouvelles ne sont pas policières. Il y a un peu de fantastique avec Tribut floral de Robert Bloch, une histoire de fantômes. Ou encore avec Canavan et son terrain de Joseph Payne Brennan qui raconte l’histoire d’un jardin ensorcelé. Le recueil comporte un soupçon d’espionnage avec L’homme qui n’en savait pas assez d’Edward D. Hoch avec un récit digne de la Guerre Froide où le contre-espionnage britannique est sur le point de déjouer un complot qui permettrait aux Russes de s’emparer du code donnant accès aux communications cryptées des diplomates britanniques. Un peu de suspense avec une nouvelle signée Jack London intitulée Bâtard qui décrit les relations troubles entre une chien méchant et son maître cruel dans le Grand Nord canadien. Un peu d’horreur aussi dans Les sculptures érotiques de l’Ohio d’Adobe James : un collectionneur d’art érotique est prêt à tout pour acquérir de superbes sculptures pour son musée personnel.

Ces histoires ne m’ont pas empêché de fermer l’œil de la nuit mais elles m’ont tenu en haleine par leur suspense, leur humour noir et leurs surprises finales. C’est un bon moment de lecture, léger et parfait pour les vacances. Merci Mr Hitchcock !

Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, Laura T. Ilea

La Recrue du Mois vous propose en ce mois d’août un numéro spécialement consacré au féminisme dans la littérature québécoise. Dans le cadre de ce numéro spécial, j’ai lu le premier roman de l’auteure Laura T. Ilea qui s’intitule Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur.

les femmes occidentales n'ont pas d'honneur

Voici un récit dont on connaît l’issue dès le début. Une femme rencontre à Montréal un homme nommé Amran. C’est un immigrant algérien kabyle. Entre eux, c’est tout de suite un amour passionnel tant sur le plan physique que sur celui des sentiments. Mais le problème est qu’Amran s’est engagé à épouser une vierge de son pays. Alors qu’il est tiraillé entre son amour montréalais et le respect de sa culture, la narratrice tente tout pour le faire changer d’avis et le garder à ses côtés. Ce sera peine perdue puisque la tradition sera la plus forte. Un extrait résume bien la force de la culture algérienne: « Moi j’étais le démon noir qui était tenu à l’écart de sa famille, de sa communauté, de ses collègues de travail, de l’univers entier. Son avenir était scellé. La vierge exhibait ses trésors cachés pour lui promettre la paix, la sécurité et le respect » (page 81).

Le récit écrit par Laura T. Ilea lui a été inspiré par une amie qui a vécu une situation similaire. Le texte à la première personne dégage une grande puissance. Suivant une structure chronologique mais dévoilant l’issue et les grands moments à venir, il fait la part belle à ce que ressent et ce que vit la narratrice. Cette dernière est en effet toute entière dans cette relation. Bien qu’elle sache rapidement que celle-ci soit vouée à l’échec, elle déploie nombre de tactiques pour l’obliger à la choisir elle. Tantôt elle le flatte, tantôt elle l’ignore. Mais elle s’accroche à l’espoir de faire changer d’avis Amran qui semble perdu entre ce qu’il éprouve pour cette femme et le fait qu’il soit pour ainsi dire programmé à reproduire le schéma suivi par les siens. Cet homme est-il vraiment sincère ? Pourquoi cette femme fonce dans le mur en connaissance de cause ? Le roman de Laura T. Ilea pose de nombreuses questions à la fois sur les relations homme-femme mais aussi et surtout sur les comportements individuels des deux protagonistes. En particulier en ce qui concerne cette femme qui a tout accepté par amour pour finalement se retrouver rejetée. J’ai eu l’impression de voir se dérouler sous mes yeux une véritable tragédie grecque, une bonne dose d’érotisme en plus. La question centrale étant : peut-on ou doit-on accepter de détruire son bonheur en raison de ses traditions ? C’est un questionnement très moderne qui invite le lecteur à réfléchir. Et l’auteure ne nous facilite pas la tâche puisque Amran, malgré son comportement n’est pas franchement antipathique, ce n’est pas un salaud caricatural. La narratrice n’est de son côté ni naïve ni une furie en quête de revanche. Les femmes occidentales n’ont pas d’honneur est un roman puissant par son style et par les questions qu’il soulève.

Pour terminer, le roman possède évidemment un titre qui interpelle pouvant être compris de deux manières. Tout d’abord au premier degré, comme le laisse entendre Amran pour qui l’honneur est central et est représenté par la virginité de sa promise algérienne. En ce sens, la liberté sexuelle des femmes occidentales est l’opposé de cette définition de l’honneur. Deuxième lecture possible de ce titre choc, l’ironie. En effet puisqu’il est acquis que les femmes occidentales n’ont pas d’honneur, creusons un peu plus loin et regardons de plus près ce qu’elles ont à offrir.

Le maître des abeilles, Henri Vincenot

Le maître des abeilles est le roman qui conclut le recueil des récits d’Henri Vincenot consacrés à la Bourgogne que j’ai commencé il y a 8 ans avec le pape des escargots. C’est aussi le dernier livre qu’il a écrit.

Vincenot, éditions Omnibus

Louis Châgniot est un Bourguignon qui vit depuis longtemps à Paris. Sa femme vient de le quitter avec sa fille pour aller au ski et il reste avec son fils Loulou, un jeune homme qui a sombré dans la drogue. Une nuit, Louis rêve que la maison de son enfance à Montfranc-le-Haut s’écroule. Sur un coup de tête il décide de prendre la route avec son fils pour revenir sur les lieux de son enfance alors qu’il n’y a pas posé le pied depuis 45 ans.

Le maître des abeilles s’inscrit dans la lignée des autres romans d’Henri Vincenot où il magnifie le bon sens paysan, le patois de l’Auxois, la ruralité et les nobles origines celtes des Bourguignons. J’ai retrouvé avec plaisir ces éléments ainsi que la figure emblématique qu’on retrouve systématiquement dans les romans de Vincenot : une sorte de mage prédicateur. C’était la Gazette dans le pape des escargots, le Tremblot dans la Billebaude ou encore le Prophète dans les étoiles de Compostelle. Dans le maître des abeilles, ce personnage s’appelle le Mage. C’est lui qui initie le jeune Loulou en convalescence à ses origines bourguignonnes, lui ce déraciné drogué qu’il faut remettre dans le droit chemin.

Je recommanderais le maître des abeilles seulement aux aficionados de Vincenot. Le roman est à mon sens un peu bâclé au niveau de la narration. Je trouve que le cas de Louis Châgniot est rapidement écarté au profit de ce personnage du Mage, marotte de l’auteur, qui prend toute la place. En deux coups de cuillère à pot (de miel), il requinque Loulou et il enchaîne les discours sur les maux de la vie moderne. Et certains discours ont vieilli pour rester poli, en particulier quand il s’agit d’homosexualité, de féminisme et d’immigration. On ne pourra pas reprocher aux textes d’Henri Vincenot d’être politiquement corrects. Et ce qui justifie le roman, le rêve initial de Louis Châgniot, n’est pas traité. Ce n’est qu’un prétexte pour reprendre le thème principal de la Billebaude : l’opposition entre une modernité aliénante et une ruralité saine. De la même manière, le retour de Louis Châgniot dans le village en compagnie de son épouse, du médecin de famille et de plusieurs inconnus qui n’ont comme intérêt que d’être parisiens n’apporte pas grand chose au récit, sinon fournir un prétexte commode au personnage du Mage pour discourir.

Reste les abeilles. Le maître des abeilles ouvre de belles perspectives pour un jeune esprit curieux du monde qui l’entoure. Et les cours du Mage sur la vie des abeilles sont passionnants. C’est un peu comme si tolérait avec tendresse les radotages d’un vieux grand-père car il instigue du rêve à ses petits-enfants.

Les p’tites têtes, Manuel Gasse

La recrue du mois publie un numéro spécial littérature jeunesse ! A découvrir en cliquant sur ce lien.

Franche rigolade assurée avec ce père qui compile les meilleures répliques de ses quatre enfants : un sans-faute !

Les ptites tetes - Manuel Gasse

Manuel Gasse est ce papa énervant qui est allé au bout de ce que chaque parent se promet de faire : « je vais noter dans un cahier les bons mots de mes enfants ». Bien souvent, malheureusement, le quotidien prend le dessus sur cette bonne résolution. Manuel Gasse a lui été persévérant et en a même fait un livre intitulé Les p’tites têtes.

Dans cet ouvrage sont compilées les remarques souvent très drôles de Philibert, Éli-Yan, Lévi et Marik, ses quatre garçons. Tantôt bien énervés, tantôt boudeurs, ces quatre petits bonhommes sont une source incroyable de bonne humeur pour le lecteur. J’ai en effet bien souri voire carrément ri à la lecture de leurs fulgurances, de leur naïveté et de leur logique implacable. Comme j’ai souvent lu ce livre dans le train, mes rires n’ont pas manqué de surprendre les inconnus qui voyageaient à mes côtés.

J’ai particulièrement apprécié l’exercice réalisé par Manuel Gasse pour sa sincérité. La vie de parent est livrée sans fard avec toutes les difficultés que cela représente pour les parents mais aussi tous les moments touchants procurés par les enfants. Pour autant, ces derniers ne sont pas mis sur un piédestal. Le livre aurait été moins plaisant si ça avait été le cas.

La construction de l’ouvrage est habile avec un regroupement selon des chapitres thématiques tels que « bonheurs simples », « et vlan dans le réel » ou encore « le temps qui file ». Ceci permet d’éviter l’écueil de la litanie de citations. Le thème de chaque chapitre est présenté rapidement, ce qui donne de la respiration à la lecture. Je retiens aussi l’énorme prouesse de l’auteur pour trouver des titres percutants : chaque anecdote fait en effet l’objet d’un jeu de mots qui fait systématiquement mouche (et je suis exigent en matière de jeux de mots).

Enfin, je ne peux pas passer sous silence les belles illustrations de Mathieu Potvin qui font des p’tites têtes un ouvrage agréable à découvrir.

Farö, Marie-Christine Boyer

la Recrue du mois

Marie-Christine Boyer est la recrue du mois avec son premier roman intitulé Farö.

Farö - Marie-Christine Boyer

J’ai beaucoup aimé l’ambiance du roman de Marie-Christine Boyer. Dès le début du récit, nous sommes transportés dans un lieu indéfini. La toponymie et les patronymes évoquent des coins sauvages de Scandinavie. Farö, le personnage principal qui donne son titre au roman, est un homme qui vit seul sur une île. Les habitants de cette île se sont en effet exilés sur le continent après une énième tempête et un naufrage. Sur l’Ile Creuse, Farö parcourt chaque jour les sentiers, il nourrit les cerfs et est obsédé par la construction de murs pour protéger l’île des tempêtes. Farö avait autrefois une compagne nommée Turit qui, après une période de félicité partagée sur l’île, a quitté Farö alors qu’elle était enceinte. Farö reçoit de temps en temps la visite de connaissances de Silofjord, la ville du continent la plus proche, et de son ami Milosh. Or un jour celui-ci lui présente une jeune fille de 10 ans prénommée Sakia.

Farö est un roman de taiseux. Les mots sont souvent de trop dans un monde où la nature dicte sa loi à coups de vagues et de vents violents. Impossible en effet de passer à côté des paysages de pierre, de lande, de mer et de vents salés que Marie-Christine Boyer a peints dans son roman. La communauté des hommes est solidaire face à l’âpreté des éléments. Qu’une personne comme Farö décide de vivre seul sur son île étonne dans ce contexte. Malgré son aspect dépaysant et sa toile de fond aux accents scandinaves, le récit plutôt ramassé (100 pages) prend des tournures universelles. Il est question de la quête d’un bonheur propre à chacun. J’ai vu dans l’isolement de Farö une métaphore possible des maladies mentales avec la possibilité que l’éloignement ne soit pas définitif.

Danseur, Colum McCann

Lorsque j’ai parlé de Let the great world spin de Colum McCann, Laetitia m’a suggéré de lire Danseur, un autre roman de cet auteur que je commence à apprécier. Ne pouvant résister à une recommandation aussi chaleureuse, j’ai donc entrepris la lecture de Danseur sans trop savoir à quoi m’attendre.

Danseur Colum McCann

Danseur est une oeuvre de fiction centrée sur une personne ayant existé. Le sujet principal du roman est en effet Rudolf Noureev, le célèbre danseur étoile. Contrairement à une biographie où le récit s’appuie sur des témoignages et des faits avérés, le roman de Colum McCann s’inspire certes des épisodes marquants de la vie de Rudolf Noureev mais les relate sans contrainte de véracité. Le parti pris du récit de Colum McCann est d’éluder les grands moments de la vie du danseur russe pour se concentrer sur les petits instants de sa vie. Ou plutôt de ses vies tant Noureev semble avoir vécu des existences différentes. Cette biographie romancée traverse les époques : de la vie en URSS sous Staline avec une vie quotidienne faite de privations, d’oppression et de délation jusqu’au New-York gay des années 80 riche en drogue et sexe alors que l’épidémie de SIDA fait son apparition. Au rythme des relations familiales et amicales de Rudolf Noureev, Colum McCann écrit un destin qui va vite. Il traduit l’envie de vivre d’un Noureev qui ne tient pas en place.

Danseur m’a permis de découvrir un personnage hors du commun. La variété des points de vue choisis par l’auteur (amis, professeurs, famille, gouvernante…) montre une personne talentueuse qui travaille sans relâche. Outre son génie, Noureev est à la fois un être égoïste, généreux, fou, solitaire qui aime être le centre de l’attention tout en étant profondément sexuel. Il vit en déséquilibre permanent. Finalement peu importe si tout est exact ou pas d’un point de vue biographique, j’ai été porté par l’énergie du récit de Colum McCann.