Après Zulu que j’ai lu il y a quelques temps, Caryl Férey propose un roman très court intitulé Les nuits de San Francisco. Il fait partie de la collections Les nuits des éditions Arthaud.

Les Nuits De San Francisco - Caryl Ferey

Sam est un Indien du Dakota, descendant de ceux qui se sont fait massacrer à Wounded Knee par l’armée américaine. Lors de ses errances de sans-abri à San Francisco, il rencontre Jane, une jeune femme amputée d’une jambe qui a elle aussi un passé douloureux. Ils se racontent un peu leurs vies et partagent quelques heures nocturnes dans les rues de San Francisco.

Les nuits de San Francisco est le portrait de deux abîmés de la vie. Le roman se dévore en peu de temps, non seulement parce qu’il est court mais surtout parce qu’on a envie de savoir ce qui a conduit Sam et Jane là où ils sont aujourd’hui. En filigrane, c’est aussi l’histoire d’une Amérique entremêlée aux parcours individuels des personnages qui est délivrée de manière efficace par Caryl Férey.

 

 


Je reviens avec une nouvelle lecture de l’auteur américain Don DeLillo, cette fois-ci avec un roman publié en 1985 qui s’intitule Bruit de fond.

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Jack Gladney est professeur dans une petite université américaine. Son domaine de spécialité est la vie d’Hitler. Il mène une vie relativement calme avec sa quatrième femme et ses quatre enfants. Un accident fait apparaître un nuage toxique dans la petite ville.  S’en suit un mouvement de panique et une évacuation rapide de la population. Jack fuit avec sa famille mais il a été en contact avec le nuage et se voit déjà mort.

Bruit de fond est un roman en 3 parties. La première expose simplement les différents protagonistes.La deuxième partie est centrée autour de l’épisode du nuage toxique, entre la fuite, l’intervention d’hommes en combinaisons et la préparation de la population à un éventuel nouvel épisode de nuage toxique. La troisième partie intitulée Dylarama voit Jack apprendre que sa femme Babette expérimente en secret un traitement médical qui supprime la peur de la mort, le Dylar. Ce médicament lui est fourni par un certain Willie Mink avec qui Babette a couché.

Malgré ses 30 ans, Bruit de fond est finalement un roman très actuel qui, plaqué sur notre quotidien de 2015, résume bien nos angoisses modernes. La technologie est à la fois destructrice et porteuse de nombreux espoirs. La religion n’est pas d’un grand secours car même les bonnes sœurs en charge de soigner deux des personnages admettent qu’elles ne croient pas en Dieu ni à une vie après la mort. L’ambiance du roman est angoissante et dérangeante mais contraste avec un quotidien qu’on pourrait qualifier de normal. On découvre en effet une famille recomposée avec des enfants très murs. Heinrich est un adolescent très au courant de l’actualité et féru de science (à noter que ce personnage a donné son nom à la chanson The Heinrich Maneuver du groupe américain Interpol). Denise est une jeune fille clairvoyante sur ce qui ne va pas chez sa mère, elle détecte qu’elle cache quelque chose. Steffie est elle plus neutre. Wilder, le petit dernier, vit un épisode mystérieux sur l’autoroute qu’il traverse en tricyle.

Avec Bruit de fond, Don DeLillo est fidèle à son angle de témoin de notre société moderne. Comme avec ses autres romans, le rythme est lent et son style est subtil. Il n’est pas d’un abord facile mais on se rend compte que rien n’est laissé au hasard dans ses textes.


Sur ce coup-là, j’avoue avoir été attiré par le résumé au dos de l’ouvrage. Celui-ci parlait du Pouvoir du chien comme d’un roman américain oublié après sa parution en 1967. Je ne connaissais pas Thomas Savage, cela m’a donc interpellé. Le fait que le livre soit postfacé par Annie Proulx fut aussi un argument de poids.

Le pouvoir du chien Thomas Savage

L’action se passe en 1925 dans l’Ouest des Etats-Unis, aux confins du Montana. Phil et George Burbank sont deux frères qui dirigent un ranch depuis 25 ans. Les deux frères sont responsables de l’exploitation familiale après que leurs parents ont pris leur retraite à Salt Lake City. Tous deux célibataires endurcis, leurs habitudes sont bouleversées quand George s’éprend de Rose, la veuve du médecin alcoolique du village voisin. Celle-ci a un fils nommé Peter qui est plutôt efféminé et solitaire. Sa venue dans le ranch des Burbank pendant les vacances scolaires suscite l’énervement de Phil.

Les caractères des deux frères sont opposés. Phil est très intelligent, adroit de ses mains et à l’aise avec les hommes du ranch. C’est le cow-boy viril par excellence. George est lui bien moins charismatique, un peu lourdaud et peu bavard. Malgré ces différences ou grâce à ces complémentarités, le ranch fonctionne bien et est un des plus importants de la région.

Le pouvoir du chien est un huis clos avec une forte intensité psychologique. Phil est dur vis-à-vis de tout le monde et ne tolère aucune faiblesse chez les autres, qu’il s’agisse du premier mari de Rose et de son alcoolisme, de son frère qu’il juge mou et influençable, de ses employés qu’il garde à l’œil ou simplement d’Indiens de passage sur leurs anciennes terres. La seule personne à trouver grâce à ses yeux est un cow-boy qu’il a connu au temps de sa jeunesse auquel il fait tout le temps référence quand il évoque le bon vieux temps. Rose est malmenée psychologiquement par Phil et sombre dans l’alcool. George ne dit rien, on le suppose aveugle sur cette situation intenable entre son frère et sa femme. Peter, lui, subit aussi les conséquences du caractère de Phil mais il se rêve plus puissant. Cette situation où tous sont sous pression verra un dénouement inattendu. Le pouvoir du chien est un roman qui décrit très bien le rapport de force que Phil exerce sur tous. Il est odieux, ce qui est étonnant avec sa très grande intelligence. Il m’a donné l’impression d’un surdoué incapable d’émotions qui ne juge les autres que sur leurs capacités intellectuelles. La postface d’Annie Proulx (qui a écrit la nouvelle adaptée au cinéma avec Brokeback Mountain) m’a surpris car je n’avais pas détecté le fait que Phil pouvait être un homosexuel refoulé. Je le considérais comme un misanthrope particulièrement misogyne. Cela est très subtilement suggéré par Thomas Savage et ma foi, cela pourrait bien être l’explication de son comportement envers les gens qui l’entourent et le fait qu’il se prenne finalement d’affection pour Peter.

Outre cette ambiance lourde très bien décrite, une autre raison pour lire Le pouvoir du chien est la description de la vie dans l’Ouest des Etats-Unis au début du vingtième siècle. Par exemple les gens sont peu bavards et même lors de grands repas, n’abordent que des sujets de convenance comme la météo. Autre sujet intéressant : le traitement réservé aux Indiens qui, chassés de leurs terres, sont forcés de vivre dans des réserves et ne peuvent circuler comme ils le veulent.


Chuck Palahniuk est surtout connu pour être l’auteur de Fight Club, qui a été adapté au cinéma avec l’excellent film de David Fincher. Ça fait un moment que je veux me frotter à cet auteur américain dont on dit que le style est particulier. La bibliothèque proposait son dernier roman intitulé Journal intime.

Journal Intime Chuck Palahniuk

Le personnage principal de Journal intime s’appelle Misty Marie Wilmot. Son époux Peter a fait une tentative de suicide et il est maintenant dans un coma profond. Misty apprend que Peter a laissé de mystérieux messages écrits sur les murs des clients chez qui il intervient pour des travaux. Il a même condamné plusieurs pièces dans les maisons où il travaille. Misty va mener l’enquête et découvrir que la vérité est bien plus complexe qu’elle ne l’imaginait au départ et qu’elle-même doit jouer un rôle qui la dépasse.

Journal intime est écrit comme un journal intime (surprise !), chaque chapitre décrivant ce qui se passe au cours d’une journée. Ce journal suit les réflexions de Misty et s’adresse souvent à Peter, accusé d’avoir abandonné sa femme et sa fille en essayant de se tuer. On apprend via ce journal que Peter et Misty vivent aux Etat-Unis sur une île mystérieuse. Cette île est très touristique avec une population qui se met au service des touristes. Peter fait des travaux et Misty est serveuse dans un hôtel. Misty a abandonné ses études d’art après sa rencontre avec Peter et la naissance de leur fille Tabitha. Sa belle-mère, Grace, est très présente.

Journal intime est un roman assez complexe. Il m’a fallu un peu de temps pour me plonger dans le récit et m’habituer au style de Chuck Palahniuk. Il faut accepter de se faire balader un peu comme lecteur pour apprécier le voyage. Journal intime fait la part belle à la violence psychologique. Misty est en effet blessée volontairement et retenue contre sa volonté afin qu’elle accomplisse un destin auquel il lui est impossible d’échapper. Pour les habitants de l’île, elle est l’élue et son existence s’inscrit dans un cycle que les habitants de l’île ont déterminé depuis plus d’un siècle. Malgré ce que je peux laisser entendre sur ce roman, Journal intime n’est pas vraiment un livre fantastique. Il s’agit plutôt d’un récit psychologique auquel il est difficile de rester indifférent. A noter également, une réflexion intéressante sur l’art. Le roman propose des pistes sur ce qui provoque l’art : un artiste met toujours une part de lui-même dans une œuvre mais la souffrance est-elle indispensable pour créer ?


Premier contact avec l’auteur français Joël Egloff et un court roman (137 pages) intitulé L’étourdissement.

Etourdissement Egloff

L’étourdissement peut se résumer très simplement : le narrateur raconte son quotidien d’employé d’abattoir dans une ville sombre et sale. Pas très vendeur vous me direz mais l’intérêt de L’étourdissement est qu’il s’agit d’un roman d’ambiance.

Le narrateur vit avec sa grand-mère qui ne quitte plus la maison. De temps en temps, il pique des tripes qu’il cache dans ses sous-vêtements pour améliorer l’ordinaire à table. Son travail à l’abattoir est abrutissant avec un petit chef toujours sur son dos. L’abattoir est situé au bout des pistes de l’aéroport et les pauses se font sous les bruits des avions qui décollent. Et quand il rentre du travail, il faut qu’il se méfie des meutes de chiens affamés qui errent sur les routes. Quant aux vacances, elles ont lieu à la décharge, lieu magique pour les enfants en quête d’aventure.

L’étourdissement est un roman avec une toile de fond sinistre entre pauvreté, pollution et une cruelle absence d’horizons au sens propre (le brouillard est comme un couvercle permanent sur la ville) comme au sens figuré (il n’y a aucun échappatoire). Mais malgré le choix d’une ambiance sombre, Joël Egloff signe un beau texte qui entretient un mince espoir et qui comporte beaucoup d’humour. Il s’agit d’humour noir, étant donné les circonstances. J’ai particulièrement aimé le passage où le narrateur est accompagné de son collègue pour annoncer le décès accidentel d’un autre collègue à sa veuve. Rien d’amusant de prime abord mais cette scène est tellement bien écrite que c’est irrésistible. Il faut s’attendre à tout dans ce roman !


la Recrue du mois

L’auteure québécoise Alice Michaud-Lapointe est la recrue du mois avec la publication d’un premier recueil de nouvelles intitulé Titre de transport.

Titre de transport - Alice Michaud-Lapointe

Vous l’aurez peut-être deviné avec le titre : le thème commun aux différentes nouvelles est le réseau du métro de Montréal. En effet, chaque nouvelle porte le nom d’une station de métro. Titre de transport est découpé en quatre partie, chacune portant la couleur d’une des quatre lignes de métro montréalaises. Fait amusant, comme la ligne jaune est la plus courte du réseau de métro, le chapitre Jaune du livre ne compte qu’une seule nouvelle. Les nouvelles se passent le plus souvent dans le métro mais parfois la station de métro n’est qu’un prétexte à raconter une belle histoire.

La nouvelle qui m’a le plus marqué est Place d’armes où le narrateur rend un hommage à la ville de Montréal et à sa diversité. Même s’il ne connaît pas la toponymie officielle de la ville, le narrateur parle de nombreux lieux peu connus qui font la richesse de la ville et qui sont à découvrir. Et c’est précisément ce à quoi s’attache Alice Michaud-Lapointe avec Titre de transport : célébrer la beauté de Montréal et partager sa diversité. Ainsi dans Villa Maria il est question de jeunes filles de diverses origines qui se disputent l’attention des garçons à la fin des cours. A Plamondon, c’est un chauffeur de taxi natif du Rwanda qui arrive à provoquer une mince ouverture sur le monde extérieur chez une jeune fille très centrée sur elle-même. Dans Square Victoria OACI, le voyage en métro et le vol à l’arraché dont il est la victime est chez un jeune homme la cause d’interrogations sur son parcours personnel. Du côté de Préfontaine dans l’Est de Montréal, Gloria a toujours connu une vie difficile, entre sa pauvreté chronique et son obésité. Le ton du texte est empreint de nostalgie pour un Montréal d’une autre époque.

A noter qu’Alice Michaud-Lapointe fait preuve d’inventivité dans la forme dans plusieurs nouvelles. Mention particulière à Lionel Groulx qui est rédigé sous la formes de petites annonces de personnes qui se sont croisées anonymement dans le métro. Cela donne à la fois un ton dynamique et doux amer au récit. Dans Côte-des-neiges, la nouvelle est rédigée sous la forme d’une seule phrase, une logorrhée d’un esprit dérangé en mode écriture automatique. Ce n’est pas le texte le plus facile à lire mais il rend bien compte de l’effervescence de cette station. Un peu plus classique mais percutant aussi, le texte intitulé Beaudry raconte la rupture d’un couple sous la forme d’un dialogue très animé sur les quais du métro, la rupture étant due à une infidélité.

Titre de transport propose aussi des sujets profonds avec des moments touchants comme dans Charlevoix où un homme entreprend le journal de ses journée comme thérapie suite à une déception amoureuse. Il observe les passants du métro en ruminant contre son ex-conjoint qui lui a caché sa séropositivité. Dans Assomption, on suit une jeune fille qui accompagne ses parents à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont pour rendre visite à un être cher hospitalisé.

Je pourrais lister ainsi la majorité des nouvelles car il y en a d’autres qui méritent quelques mots. Pour faire court, l’exercice mené par Alice Michaud-Lapointe avec Titre de transport est pour moi une réussite tant sur l’intérêt des récits riches et variés que sur la forme. Et surtout, c’est un art délicat dans l’écriture de nouvelles, l’auteure parvient avec succès à unifier des textes très différents autour d’une thématique commune.


Retour à Little Wing est le premier roman de l’auteur américain Nickolas Butler. Il s’agit d’une belle découverte faite à la bibliothèque. Nickolas Butler Retour à Little Wing

Ils sont cinq amis à avoir grandi dans la petite ville de Little Wing dans l’Etat du Wisconsin, quelque part entre Eau Claire (un vestige de l’Amérique française) et Minneapolis dans l’Etat voisin du Minnesota. Hank et Beth sont mariés ensemble et ont deux filles. Contrairement à Hank qui est resté à Little Wing pour s’occuper de sa ferme, les trois autres ont à un moment donné pris leurs distances avec leur ville natale. Lee est devenu un chanteur folk à succès qui enchaîne les tournées internationales. Ronny s’est lui lancé dans les compétitions de rodéo dans tout l’Ouest des Etats-Unis jusqu’à ce que l’alcoolisme et un accident ne le fassent revenir à Little Wing. Le dernier de la bande, Kip, s’est exilé plusieurs années à Chicago pour devenir courtier en bourse. Il revient à Little Wing après avoir racheté la fabrique, un bâtiment emblématique de la ville.

Retour à Little Wing est un roman choral où chaque chapitre est présenté du point de vue d’un narrateur différent. Chacun possède sa propre voix et j’ai été particulièrement sensible à celle de Lee, le musicien, qui est doté d’une belle sensibilité artistique et qui « voit » les couleurs de la musique. Un bel exemple de synesthésie. Il est question d’amitié, d’amour et d’attachement à une petite ville et à son mode de vie rural. Nickolas Butler n’évite maleureusement pas l’écueil d’une opposition un peu trop manichéenne entre une vie urbaine superficielle et la vie dans la campagne, là où sont les vraies valeurs. Et il nous la joue à la Hollywood avec un happy ending tout américain. Toutefois, Retour à Little Wing comporte des passages émouvants sur le temps qui passe, les occasions manquées et le questionnement sur l’âge adulte. En effet, ce n’est pas parce qu’on est dans la trentaine qu’on n’est pas en train de se chercher. Et c’est là que réside le talent d’auteur de Nickolas Butler : créer des personnages attachants qui vivent des relations complexes les uns avec les autres. Un auteur à suivre.




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