William Burroughs et Jack Kerouac sont deux figures majeures de la littérature américaines, tous deux représentatifs de la Beat Generation. Ils ont écrit ce livre au titre improbable à quatre mains en 1945 mais en raison des événements qui y sont décrits, il n’a été publié pour la première fois qu’en 2008. C’est donc un roman « oublié » qui a resurgi des décennies plus tard.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

 

1944. New-York. Will Dennison est barman et employé dans une agence de détectives privés. Mike Ryko est dans la marine marchande. Phillip Tourian, un de leurs amis, veut prendre la mer avec Mike pour se rendre en France, à la fois pour l’aventure que cela représente et pour échapper à la cour assidue que lui fait Al Ramsay.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines est le récit d’un groupe d’amis à New-York pendant les années 40. Des amis sans le sou qui vivent de petits boulots et qui passent leurs soirées à boire. Mike et Philip ne cessent de repousser leur embarquement. C’est une génération en rupture avec ceux qui les ont précédés, qui font fi des convenances et qui vivent au jour le jour. On est loin du rêve américain et des idéaux de l’Amérique : bas fonds d’un New-York crasseux, magouilles syndicales, incendies, bagarres, virées nocturnes dans les bars… C’est le témoignage d’une époque.

William Burroughs est Will Dennison et Jack Kerouac est Mike Ryko. Ce roman est directement inspiré de leur vie à l’époque, avec leurs petites amies et leur bande de copains fêtards. L’un d’eux commet un meurtre. Par égard pour cette personne, Kerouac et Burroughs font un pacte : pas question de publier ce roman avant la mort de cette personne. Mort qui interviendra en 2005. Et les hippopotames… sera donc publié en 2008 seulement.

Que dire de la qualité littéraire de ce roman ? Sa valeur réside selon moi dans la description d’une époque et surtout  dans le fait qu’il s’agit d’une des premières œuvres de Kerouac et Burroughs. A noter que la post-face de James Grauerholz, ami de Burroughs, est très éclairante sur le contexte de la publication du livre.


Après Tangente vers l’Est, je lis un deuxième roman de Maylis de Kerangal qui s’intitule Naissance d’un pont. Ce roman a obtenu le prix Médicis en 2010.

Naissance d'un pont, Maylis de Kerangal

Le titre est bien fidèle au récit puisque Naissance d’un pont raconte la construction d’un pont dans la ville fictive de Coca. Ce pont doit servir à enjamber une rivière qui jusque là ne pouvait être traversée que par un petit pont et des bacs. Le maire de la ville, mégalomane inspiré par les constructions sorties du désert dans la péninsule arabique, rêve d’un pont majestueux qui placera sa ville sur la carte du monde. Ce projet nécessite les compétences de nombreuses personnes.

Avec Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal rend compte avec talent de toutes les parties prenantes à la construction d’un tel ouvrage d’art. Le récit compte de nombreux personnages comme le directeur de chantier, un grutier, la responsable du béton, les ouvriers mais aussi tout ceux qui sont opposés à la construction du pont comme les Indiens qui vivent dans la forêt sur l’autre rive du fleuve et qui voient leur mode de vie menacé, mais aussi les propriétaires des bacs pour qui le pont signifie la fin de leurs juteuses affaires. Le récit alterne entre l’élan collectif qui rend possible la construction du pont mais aussi les trajectoires individuelles et les aspirations de chacun alors qu’ils participent à la construction de l’ouvrage. Maylis de Kerangal sait raconter une histoire car chaque parcours individuel est passionnant à suivre. Toutes ces histoires forment une mosaïque qui racontent la construction du pont.

De l’idée du pont à son inauguration, toutes les étapes de cette construction sont narrées par Maylis de Kerangal : le fleuve dragué, les tours auxquelles le pont sera suspendu, la pose des tablier et des câbles. Le sujet est moderne et m’évoque ce que faisait Zola lorsqu’il décrivait les forces économiques à l’oeuvre pendant le Second Empire (Au bonheur des dames, Germinal, la curée…). Il est notamment question des motivations opposées entre l’entreprise chargée d’assurer la construction du pont dans les délais avec les meilleurs coûts possibles et les ouvriers qui cherchent à obtenir une meilleure rémunération en faisant grève. Maylis de Kerangal propose en ce sens un roman néo-réaliste très intéressant à lire.


Après Zulu que j’ai lu il y a quelques temps, Caryl Férey propose un roman très court intitulé Les nuits de San Francisco. Il fait partie de la collections Les nuits des éditions Arthaud.

Les Nuits De San Francisco - Caryl Ferey

Sam est un Indien du Dakota, descendant de ceux qui se sont fait massacrer à Wounded Knee par l’armée américaine. Lors de ses errances de sans-abri à San Francisco, il rencontre Jane, une jeune femme amputée d’une jambe qui a elle aussi un passé douloureux. Ils se racontent un peu leurs vies et partagent quelques heures nocturnes dans les rues de San Francisco.

Les nuits de San Francisco est le portrait de deux abîmés de la vie. Le roman se dévore en peu de temps, non seulement parce qu’il est court mais surtout parce qu’on a envie de savoir ce qui a conduit Sam et Jane là où ils sont aujourd’hui. En filigrane, c’est aussi l’histoire d’une Amérique entremêlée aux parcours individuels des personnages qui est délivrée de manière efficace par Caryl Férey.

 

 


Je reviens avec une nouvelle lecture de l’auteur américain Don DeLillo, cette fois-ci avec un roman publié en 1985 qui s’intitule Bruit de fond.

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Jack Gladney est professeur dans une petite université américaine. Son domaine de spécialité est la vie d’Hitler. Il mène une vie relativement calme avec sa quatrième femme et ses quatre enfants. Un accident fait apparaître un nuage toxique dans la petite ville.  S’en suit un mouvement de panique et une évacuation rapide de la population. Jack fuit avec sa famille mais il a été en contact avec le nuage et se voit déjà mort.

Bruit de fond est un roman en 3 parties. La première expose simplement les différents protagonistes.La deuxième partie est centrée autour de l’épisode du nuage toxique, entre la fuite, l’intervention d’hommes en combinaisons et la préparation de la population à un éventuel nouvel épisode de nuage toxique. La troisième partie intitulée Dylarama voit Jack apprendre que sa femme Babette expérimente en secret un traitement médical qui supprime la peur de la mort, le Dylar. Ce médicament lui est fourni par un certain Willie Mink avec qui Babette a couché.

Malgré ses 30 ans, Bruit de fond est finalement un roman très actuel qui, plaqué sur notre quotidien de 2015, résume bien nos angoisses modernes. La technologie est à la fois destructrice et porteuse de nombreux espoirs. La religion n’est pas d’un grand secours car même les bonnes sœurs en charge de soigner deux des personnages admettent qu’elles ne croient pas en Dieu ni à une vie après la mort. L’ambiance du roman est angoissante et dérangeante mais contraste avec un quotidien qu’on pourrait qualifier de normal. On découvre en effet une famille recomposée avec des enfants très murs. Heinrich est un adolescent très au courant de l’actualité et féru de science (à noter que ce personnage a donné son nom à la chanson The Heinrich Maneuver du groupe américain Interpol). Denise est une jeune fille clairvoyante sur ce qui ne va pas chez sa mère, elle détecte qu’elle cache quelque chose. Steffie est elle plus neutre. Wilder, le petit dernier, vit un épisode mystérieux sur l’autoroute qu’il traverse en tricyle.

Avec Bruit de fond, Don DeLillo est fidèle à son angle de témoin de notre société moderne. Comme avec ses autres romans, le rythme est lent et son style est subtil. Il n’est pas d’un abord facile mais on se rend compte que rien n’est laissé au hasard dans ses textes.


Sur ce coup-là, j’avoue avoir été attiré par le résumé au dos de l’ouvrage. Celui-ci parlait du Pouvoir du chien comme d’un roman américain oublié après sa parution en 1967. Je ne connaissais pas Thomas Savage, cela m’a donc interpellé. Le fait que le livre soit postfacé par Annie Proulx fut aussi un argument de poids.

Le pouvoir du chien Thomas Savage

L’action se passe en 1925 dans l’Ouest des Etats-Unis, aux confins du Montana. Phil et George Burbank sont deux frères qui dirigent un ranch depuis 25 ans. Les deux frères sont responsables de l’exploitation familiale après que leurs parents ont pris leur retraite à Salt Lake City. Tous deux célibataires endurcis, leurs habitudes sont bouleversées quand George s’éprend de Rose, la veuve du médecin alcoolique du village voisin. Celle-ci a un fils nommé Peter qui est plutôt efféminé et solitaire. Sa venue dans le ranch des Burbank pendant les vacances scolaires suscite l’énervement de Phil.

Les caractères des deux frères sont opposés. Phil est très intelligent, adroit de ses mains et à l’aise avec les hommes du ranch. C’est le cow-boy viril par excellence. George est lui bien moins charismatique, un peu lourdaud et peu bavard. Malgré ces différences ou grâce à ces complémentarités, le ranch fonctionne bien et est un des plus importants de la région.

Le pouvoir du chien est un huis clos avec une forte intensité psychologique. Phil est dur vis-à-vis de tout le monde et ne tolère aucune faiblesse chez les autres, qu’il s’agisse du premier mari de Rose et de son alcoolisme, de son frère qu’il juge mou et influençable, de ses employés qu’il garde à l’œil ou simplement d’Indiens de passage sur leurs anciennes terres. La seule personne à trouver grâce à ses yeux est un cow-boy qu’il a connu au temps de sa jeunesse auquel il fait tout le temps référence quand il évoque le bon vieux temps. Rose est malmenée psychologiquement par Phil et sombre dans l’alcool. George ne dit rien, on le suppose aveugle sur cette situation intenable entre son frère et sa femme. Peter, lui, subit aussi les conséquences du caractère de Phil mais il se rêve plus puissant. Cette situation où tous sont sous pression verra un dénouement inattendu. Le pouvoir du chien est un roman qui décrit très bien le rapport de force que Phil exerce sur tous. Il est odieux, ce qui est étonnant avec sa très grande intelligence. Il m’a donné l’impression d’un surdoué incapable d’émotions qui ne juge les autres que sur leurs capacités intellectuelles. La postface d’Annie Proulx (qui a écrit la nouvelle adaptée au cinéma avec Brokeback Mountain) m’a surpris car je n’avais pas détecté le fait que Phil pouvait être un homosexuel refoulé. Je le considérais comme un misanthrope particulièrement misogyne. Cela est très subtilement suggéré par Thomas Savage et ma foi, cela pourrait bien être l’explication de son comportement envers les gens qui l’entourent et le fait qu’il se prenne finalement d’affection pour Peter.

Outre cette ambiance lourde très bien décrite, une autre raison pour lire Le pouvoir du chien est la description de la vie dans l’Ouest des Etats-Unis au début du vingtième siècle. Par exemple les gens sont peu bavards et même lors de grands repas, n’abordent que des sujets de convenance comme la météo. Autre sujet intéressant : le traitement réservé aux Indiens qui, chassés de leurs terres, sont forcés de vivre dans des réserves et ne peuvent circuler comme ils le veulent.


Chuck Palahniuk est surtout connu pour être l’auteur de Fight Club, qui a été adapté au cinéma avec l’excellent film de David Fincher. Ça fait un moment que je veux me frotter à cet auteur américain dont on dit que le style est particulier. La bibliothèque proposait son dernier roman intitulé Journal intime.

Journal Intime Chuck Palahniuk

Le personnage principal de Journal intime s’appelle Misty Marie Wilmot. Son époux Peter a fait une tentative de suicide et il est maintenant dans un coma profond. Misty apprend que Peter a laissé de mystérieux messages écrits sur les murs des clients chez qui il intervient pour des travaux. Il a même condamné plusieurs pièces dans les maisons où il travaille. Misty va mener l’enquête et découvrir que la vérité est bien plus complexe qu’elle ne l’imaginait au départ et qu’elle-même doit jouer un rôle qui la dépasse.

Journal intime est écrit comme un journal intime (surprise !), chaque chapitre décrivant ce qui se passe au cours d’une journée. Ce journal suit les réflexions de Misty et s’adresse souvent à Peter, accusé d’avoir abandonné sa femme et sa fille en essayant de se tuer. On apprend via ce journal que Peter et Misty vivent aux Etat-Unis sur une île mystérieuse. Cette île est très touristique avec une population qui se met au service des touristes. Peter fait des travaux et Misty est serveuse dans un hôtel. Misty a abandonné ses études d’art après sa rencontre avec Peter et la naissance de leur fille Tabitha. Sa belle-mère, Grace, est très présente.

Journal intime est un roman assez complexe. Il m’a fallu un peu de temps pour me plonger dans le récit et m’habituer au style de Chuck Palahniuk. Il faut accepter de se faire balader un peu comme lecteur pour apprécier le voyage. Journal intime fait la part belle à la violence psychologique. Misty est en effet blessée volontairement et retenue contre sa volonté afin qu’elle accomplisse un destin auquel il lui est impossible d’échapper. Pour les habitants de l’île, elle est l’élue et son existence s’inscrit dans un cycle que les habitants de l’île ont déterminé depuis plus d’un siècle. Malgré ce que je peux laisser entendre sur ce roman, Journal intime n’est pas vraiment un livre fantastique. Il s’agit plutôt d’un récit psychologique auquel il est difficile de rester indifférent. A noter également, une réflexion intéressante sur l’art. Le roman propose des pistes sur ce qui provoque l’art : un artiste met toujours une part de lui-même dans une œuvre mais la souffrance est-elle indispensable pour créer ?


Premier contact avec l’auteur français Joël Egloff et un court roman (137 pages) intitulé L’étourdissement.

Etourdissement Egloff

L’étourdissement peut se résumer très simplement : le narrateur raconte son quotidien d’employé d’abattoir dans une ville sombre et sale. Pas très vendeur vous me direz mais l’intérêt de L’étourdissement est qu’il s’agit d’un roman d’ambiance.

Le narrateur vit avec sa grand-mère qui ne quitte plus la maison. De temps en temps, il pique des tripes qu’il cache dans ses sous-vêtements pour améliorer l’ordinaire à table. Son travail à l’abattoir est abrutissant avec un petit chef toujours sur son dos. L’abattoir est situé au bout des pistes de l’aéroport et les pauses se font sous les bruits des avions qui décollent. Et quand il rentre du travail, il faut qu’il se méfie des meutes de chiens affamés qui errent sur les routes. Quant aux vacances, elles ont lieu à la décharge, lieu magique pour les enfants en quête d’aventure.

L’étourdissement est un roman avec une toile de fond sinistre entre pauvreté, pollution et une cruelle absence d’horizons au sens propre (le brouillard est comme un couvercle permanent sur la ville) comme au sens figuré (il n’y a aucun échappatoire). Mais malgré le choix d’une ambiance sombre, Joël Egloff signe un beau texte qui entretient un mince espoir et qui comporte beaucoup d’humour. Il s’agit d’humour noir, étant donné les circonstances. J’ai particulièrement aimé le passage où le narrateur est accompagné de son collègue pour annoncer le décès accidentel d’un autre collègue à sa veuve. Rien d’amusant de prime abord mais cette scène est tellement bien écrite que c’est irrésistible. Il faut s’attendre à tout dans ce roman !




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