Les anges n’ont rien dans les poches, Dan Fante

Ces dernières années, j’ai découvert et apprécié les romans de John Fante pour la qualité de son écriture : Mon chien Stupide, Bandini, Rêves de Bunker Hill, Demande à la poussière). Son fils Dan Fante est également romancier. Il est décédé il y a quelques mois. Dan Fante est-il le digne rejeton de son père ? J’ai lu son roman Les anges n’ont rien dans les poches publié en 1994.

Les anges n'ont rien dans les poches - Dan Fante

Bruno Dante est alcoolique. Il sort de cure après un nouvel internement. Il s’est en effet infligé des blessures alors qu’il était dans un « trou noir » dû à l’alcool. Sa femme Agnès vient le chercher à sa sortie de l’hôpital pour rendre visite en Californie à Jonathan Dante, son père mourant. Il retrouve sur place son frère Fabrizio. Bruno essaie de se maintenir à flot malgré les circonstances et son furieux besoin d’alcool.

Vous aurez compris que Les anges n’ont rien dans les poches est un récit autofictionnel jusqu’à l’alcoolisme du narrateur. On reconnaît évidemment John Fante à peine déguisé sous le nom de John Dante, ce père écrivain et scénariste à Hollywood. Le récit consiste pour le narrateur à tuer le père. Il parvient à le faire alors qu’il ne l’avait pas fait de son vivant. Il finira en paix avec sa forte personnalité.

Alors oui, Dan Fante est le digne rejeton de son père. Il possède un talent indéniable pour raconter une histoire. Son récit est bien plus trash (époque oblige ?) que ceux de son père mais quelle efficacité ! Son texte est vrai. Or la vérité n’est pas toujours belle et romancée. Le narrateur est à de nombreux égard détestable, il est dépendant à l’alcool, il n’est pas fiable mais il est dans la vérité. Le terme peut paraître galvaudé mais il est authentique. C’est un de nombreux points communs entre le père et le fils mais Dan Fante possède sa propre identité que je vais continuer à découvrir. Les anges n’ont rien dans les poches est le premier roman d’une tétralogie, à suivre…

Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Ça fait un moment que j’ai ce titre dans ma pile de livres à lire. J’avais beaucoup aimé Fahrenheit 451, c’est pourquoi j’ai voulu découvrir un nouveau récit de Ray Bradbury. Chroniques martiennes a été publié en 1950 et est considéré comme un ouvrage majeur de la science fiction.

Chroniques martiennes - Ray Bradbury

Chroniques martiennes raconte l’histoire de la conquête de la planète Mars entre les années 2030 et 2057. Le récit commence du point de vue des Martiens et se poursuit ensuite à travers les yeux des équipes successives qui atterrissent (amarsissent serait plus juste) sur la planète à découvrir. Les différents textes qui composent ces chroniques sont pour ainsi dire des nouvelles, le tout faisant un tout cohérent pour décrire l’exploration de Mars.

Première surprise : le récit porte peu sur les interactions entre les deux peuples (à part au début du livre) ou sur la technologie mais est surtout centré sur l’état d’esprit des Terriens. Autre point d’étonnement pour moi : Chroniques martiennes contient relativement peu d’éléments fantastiques ou surnaturels. Quand il est question de lire dans les pensées ou d’hallucinations, c’est surtout au service d’une remise en cause de nos perceptions humaines. J’ai pour ma part beaucoup aimé un des chapitres qui met en vedette un certain Benjamin Driscoll qui se donne comme mission de planter des arbres sur Mars pour rendre l’atmosphère plus respirable. Sa détermination et ses convictions sont exemplaires et nous invite à persévérer.

Le livre est presque un ouvrage philosophique car des désaccords se font jour entre les Terriens pour savoir quoi faire de cette planète. Les territoires inexplorés représentent une nouvelle frontière à conquérir avec d’abord des pionniers puis plusieurs vagues de colons qui viennent s’installer. Le parallèle est clair avec l’histoire américaine et la conquête de l’Ouest. Avec les colons arrivent des prêtres, ce qui vient à poser la question de la vie spirituelle sur Mars car plusieurs approches s’opposent quand les prêtres sont confrontés à plusieurs phénomènes qui leur font remettre en cause les fondements de leurs croyances chrétiennes.

En fait Chroniques martiennes en dit plus sur l’époque de sa rédaction que sur une hypothétique conquête de la planète Mars. Au moment de rédiger ses récits, Ray Bradbury vit au début de l’ère nucléaire avec toutes les craintes de destruction que cette nouvelle technologie apporte si elle est mal utilisée. Cette nouvelle époque voit aussi la remise en cause du rôle de la religion (dogme ou philosophie ?) et pose la question de la place des Noirs (qui, non contents de leur sort sur Terre, émigrent massivement vers Mars) dans la société. C’est aussi une époque où l’on peut craindre l’émergence d’une police de la pensée (au même moment, George Orwell publie 1984). Ce sujet est traité par Ray Bradbury dans le chapitre consacré à la maison Usher où il craint que les livres et les divertissements ne soient interdits par le pouvoir politique. Face à ces menaces d’apocalypse, Ray Bradbury se fait l’écho à travers plusieurs récits de Chroniques martiennes d’une certaine nostalgie. Plusieurs personnages ont en effet tendance à vouloir revenir en arrière, à des temps plus doux, époque révolue de l’insouciance. A l’inverse, la technologie, si elle permet d’ouvrir de nouveaux horizons, peut conduire à la destruction et à la solitude.

Voici un résumé de la pensée de Ray Bradbury avec cette citation extraite de Chroniques martiennes :

La vie sur Terre n’a jamais pris le temps de donner quoi que ce soit de bon. La science est allée trop loin et trop vite pour nous, et les gens se sont retrouvés perdus dans une jungle mécanique, comme les enfants qui font tout un plat des jolis choses, gadgets, hélicoptères, fusées ; ils ont mis l’accent sur les fausses valeurs, sur les machines plutôt que sur la façon de les utiliser. Les guerres sont devenues de plus en plus dévastatrices et ont fini par tuer la Terre. C’est ce que signifie le silence de la radio. C’est ce que nous avons fui.

Voilà qui invite à la réflexion, non ? D’autant que ces quelques lignes n’ont pas vraiment pris une ride 66 ans plus tard.

Les enfants indociles, Marie Charrel

Après l’enfant tombée des rêves, Marie Charrel revient avec un nouveau roman intitulé les enfants indociles qui est paru il y a un mois tout juste. Elle a eu la gentillesse de m’en faire parvenir un exemplaire.

Les enfants indociles Marie Charrel

Claire Jarnon est une jeune journaliste qui se morfond entre la rédaction d’horoscopes et une coloc envahissante. Sa bulle d’air est de rendre visite régulièrement à sa grand-mère Magda dans sa maison de retraite. Magda est une célèbre écrivaine à qui de nombreux lecteurs vouent un culte. Or un beau jour, Magda disparaît de sa maison de retraite et envoie un défi à sa petite-fille. Claire entreprend alors de résoudre l’énigme de la disparition de sa grand-mère, quitte à raviver une blessure de son enfance.

Le récit est très bien mené entre humour et suspense. J’ai aimé le jeu de piste de la grand-mère, c’est ce qui donne son rythme au roman. C’est d’ailleurs un point commun avec L’enfant tombée des rêves : le personnage de la grand-mère à la fois confidente et guide qui permet au personnage de s’épanouir. Autre point commun avec le précédent roman de Marie Charrel : le fait qu’un enfant subisse les conséquences de secrets de famille. Mais fini le jeu des comparaisons ! Le personnage de Claire est attachant avec ses interrogations et sa plume alerte au moment d’écrire ses horoscopes. C’est agréable de la voir se révéler au fur et à mesure du récit. Et pourtant les thèmes abordés sont plutôt durs avec une famille dysfonctionnelle et des environnements professionnel et personnel hostiles pour Claire. Mais le tout est traité de manière légère sans tomber ni dans le pathos ni dans la chick lit.

Les enfants indociles s’adresse aux jeunes adultes en nous qui débutent dans la vie avec de nombreux questionnements : qu’attend-on de moi ? qu’est-ce que je veux faire réellement de ma vie ? que deviennent mes rêves d’enfant ? Et c’est justement cette part de rêve qu’il faut garder, ne pas y renoncer sous prétexte qu’on entre dans l’âge adulte où il faut être raisonnable et responsable. Le message délivré par Marie Charrel est positif : il ne faut surtout pas subir sa vie et au contraire oser ! Une lecture rafraîchissante.

Les murailles, Erika Soucy

la Recrue du mois

Erika Soucy est la recrue du mois avec son premier roman intitulé Les murailles.

Les murailles Erika Soucy

Quelles sont ces murailles dont il est question dans le titre ? Il s’agit des murs successifs qu’il faut franchir pour accéder au chantier où travaille le père de la narratrice dans le Nord du Québec. Mais ce sont aussi les murs qui se dressent entre les individus : entre la narratrice et ce père qui n’a jamais été là pour elle, entre les blancs et les autochtones, entre les travailleurs des chantiers du nord et le reste de la population, y compris leurs familles. Aussi solides que leurs homologues physiques, ces murs isolent les uns et les autres.

Erika Soucy propose une plongée dans le quotidien de travailleurs sur le chantier de La Romaine, un projet d’Hydro Québec situé sur la Côte Nord du Québec. Les contracteurs sont détachés sur le site pour plusieurs semaines d’affilée, loin de leurs familles. Il s’agit d’un véritable mode de vie avec ses habitudes et ses codes particuliers. Pour les hommes qui vivent loin de leurs familles, la distance représente parfois un refuge. Il y a aussi un certain atavisme familial dans le fait de travailler dans le Nord. C’est un univers très masculin où la moindre présence féminine est remarquée. Par ailleurs, la Côte Nord est un territoire où vivent les Innus (anciennement appelés les Montagnais) et les relations entre travailleurs blancs et travailleurs innus sont parfois sources de conflits en raison de la méfiance qui existe entre les deux communautés. La visite de la narratrice est l’occasion de mettre en lumière un peu à la manière d’un documentaire un monde méconnu du grand public. Et surtout d’humaniser ce qui est loin et ceux qui ne sont pas là.

Mention spéciale pour la langue utilisée par Erika Soucy dans Les murailles. J’ai presque eu envie de le lire tout haut pour faire résonner les riches sonorités de la langue québécoise.

Histoire de tracer un pont au dessus de l’Atlantique, je vois une certaine parenté entre Les murailles et deux autres romans (également écrits par des femmes d’ailleurs) qui traitent d’univers professionnels assez particuliers. Il s’agit de La centrale d’Elisabeth Filhol à propos de l’industrie nucléaire française et de la précarité de certains de ses employés et de Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal qui raconte l’histoire de la construction d’un pont au dessus d’un fleuve et des équipes qui travaillent pour faire naître l’ouvrage d’art.

Mistouk, Gérard Bouchard

Ce roman de Gérard Bouchard m’a été offert à l’occasion de mes 31 ans. Cela fait donc plusieurs années que je l’ai en ma possession. Il a même fait le trajet du Québec jusqu’en France avec moi. Mistouk a été publié en 2002. Il est pour moi à classer à côté de classiques de la littérature québécoise que j’ai déjà lus tels que Kamouraska, Agaguk, le matou ou encore Volkswagen Blues. Outre son travail d’auteur, Gérard Bouchard est connu pour avoir co-présidé la fameuse Commission Bouchard-Taylor. Il est également le frère de Lucien Bouchard qui a été Premier Ministre du Québec.

Mistouk Gérard Bouchard

Mistouk est une fresque qui raconte la vie des colons québécois au début du XXe siècle dans la région du Saguenay-lac-Saint-Jean. Le lecteur découvre l’histoire de la famille Tremblay (patronyme emblématique de cette région) qui prend possession d’un lot de terre dans un rang et qui commence à le défricher pour en faire une terre propre à l’agriculture. La famille Tremblay compte de nombreux enfants, dont Roméo, dit Méo, l’aîné de la famille qui s’avère vite grand et fort pour son âge. C’est le personnage principal du récit et c’est à travers ses aventures au fil des années qu’on découvre la vie des habitants de l’époque. Méo a la particularité de ne pas tenir en place. Alors que ses parents Joseph et Marie aimeraient qu’il s’intéresse aux choses de la terre, lui ne rêve que de voyages et de défis nouveaux.

Les 400 pages (en mode compact) de ce roman sont l’occasion de traiter de nombreux sujets. La vie d’un village à l’époque est décrite à coup d’anecdotes pour montrer l’emprise de la religion catholique sur les individus (et sur la toponymie), le rôle des compagnies forestières ou encore la vie politique animée où les gros bras font régner la loi. Le roman compte de nombreux personnages hauts en couleur qui donnent de la matière au récit. Ce début de XXe siècle voit bon nombre de Canadiens Français (qu’on n’appelait pas encore Québécois à ce moment-là) aller s’installer aux Etats-Unis. Poussés par la misère, les francophones vont aux Etats pour travailler dans les usines. Cette émigration est tantôt temporaire, tantôt définitive à une époque où les frontières sont beaucoup plus poreuses que de nos jours. C’est l’opposition d’une industrie américaine en plein essor et de la vie de misère sur une terre à défricher. Autre sujet traité par Gérard Bouchard, les relations avec les autochtones sont décrites comme pacifiques même si leur mode de vie apparaît comme de plus en plus menacé.

J’ai vibré à la lecture de Mistouk et de l’épopée de Méo et j’ai pris un réel plaisir à découvrir cette vision de l’histoire du Québec. Ajoutons pour compléter le tout que le roman est écrit dans la belle langue du Québec avec de fortes intonations de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. N’ayez crainte, un glossaire avec des explications sur les particularismes de la langue régionale est présent en fin d’ouvrage.

La solitude du vainqueur, Paolo Coelho

Ce livre est parvenu entre mes mains grâce à la SNCF. En effet, je passe tous les jours ou presque dans une gare pour me rendre au travail. Or dans cette gare, sans doute comme dans beaucoup d’autres, la SNCF a mis en place des étagères où les voyageurs peuvent prendre et laisser des livres librement. Cette initiative s’appelle le livre voyageur. Je trouve que c’est une excellente idée pour faire vivre les livres plutôt que de les laisser prendre la poussière dans des bibliothèques. Au mois de novembre dernier, j’en avais déposé 2 que j’avais déjà lus. Je passais régulièrement devant le petit présentoir sans toutefois rien trouver qui m’attire. Fin décembre, je fais mon petit tour habituel et je me laisse tenter par ce roman de Paolo Coehlo. Il y a quelques années, j’ai lu et aimé L’alchimiste. C’est pourquoi j’ai eu envie de lire un autre roman de cet auteur. La solitude du vainqueur est paru en 2009.

La solitude du vainqueur - Paolo Coelho
La solitude du vainqueur est un roman qui se déroule à Cannes lors du fameux festival du cinéma. Il s’agit d’un roman choral, il comporte plusieurs narrateurs qui se croisent :

  • Igor, ancien soldat russe qui a fait fortune dans les télécommunications et qui veut reconquérir son ex-femme
  • Son ex-femme Katia qui l’a quitté, le laissant dévasté. Elle accompagne son nouveau mari à Cannes
  • Hamid, styliste originaire du Moyen-Orient. C’est le nouveau mari de Katia. Il est présent à Cannes pour diversifier ses activités dans le cinéma
  • Gabriella est une jeune américaine qui rêve de devenir actrice. Elle court les soirées et les castings à Cannes dans l’espoir d’être enfin remarquée
  • Jasmine, une jeune belge devenue mannequin depuis peu. Elle participe au défilé d’une styliste belge
  • Javits, un producteur américain

La solitude du vainqueur présente la particularité de se dérouler sur une seule journée. Chaque chapitre correspond à un moment de la journée pour un des personnages. Entre célébrités et glamour, c’est une véritable chasse à l’homme qui se déroule. En effet, un des personnages est un tueur en série. Si cette trame vous évoque le scénario de la cité de la peur, vous êtes dans le vrai. A ceci près qu’il ne s’agit pas d’un récit parodique mais d’une enquête qui se double d’une critique sociale. Paolo Coelho passe en effet au crible star système du cinéma et de la mode. Certes l’auteur tombe parfois dans la facilité avec la notion de Superclasse répétée ad nauseam et quelques clichés sur les célébrités. Il y a un peu de roman de gare dans la solitude du vainqueur, et pas juste parce que je me le suis procuré dans une gare.

Lune sanglante, James Ellroy

Ce livre m’a été offert par un collègue via un échange de cadeaux de Noël au bureau. Qu’il en soit remercié ! D’abord parce que j’avais James Ellroy sur ma liste des auteurs à découvrir et en plus parce que Lune sanglante est un très bon roman.

Lune sanglante James Ellroy

Lloyd Hopkins est un sergent au sein du LAPD, la police de Los Angeles. Il enquête sur le meurtre particulièrement violent d’une jeune femme. Suivant son intuition, Hopkins pense avoir découvert un tueur en série en activité depuis au moins 15 ans. Il se met sur sa piste contre l’avis de son supérieur hiérarchique.

Lune sanglante est un roman noir. Ce polar est déroulé de manière particulière. En effet la partie enquête à proprement parler du roman arrive tardivement dans le récit. Au départ, Lune sanglante prend des allures de chroniques du Los Angeles du début des années 80. On suit des personnages sans vraiment savoir au départ qui ils sont. Et contrairement à ce qu’on peut lire dans un polar de facture classique, le gentil policier qui enquête n’est pas tout blanc. En effet, il connaît son lot de troubles et il a une part d’ombre importante. Il a de nombreuses aventures extra-conjugales et il possède un sens de la justice particulier.

La lecture de Lune sanglante est haletante, je suis resté accroché sérieusement lors de ma lecture. Il faut avoir le cœur bien accroché dès le début tant le roman est violent et riches en tensions. Le récit alterne régulièrement le point de vue de l’enquêteur et celui du tueur, donnant ainsi l’envie de poursuivre la lecture. J’ai toutefois trouvé le final un peu décevant avec une confrontation un peu trop rapide entre le tueur et le policier. Qui plus est, la situation finale n’est pas véritablement claire. Le roman reste très bon et il me tarde de lire d’autres romans de James Ellroy, d’autant que Lloyd Hopkins est le héros de deux autres romans de cet auteur américain.

Marie-Louise court dans la neige, Mario Cholette

la Recrue du mois

Marie-Louise court dans la neige est le premier roman de l’auteur québécois Mario Cholette, ce qui lui vaut une place de choix dans la Recrue du mois, la vitrine des premières œuvres du Québec.

Marie-Louise court dans la neige - Mario Cholette

L’histoire de Marie-Louise est racontée par sa fille Roseline. Née au début du XXe siècle à Québec, Marie-Louise a eu une vie bien remplie. A une époque où la femme est entièrement dévouée à son mari et à ses enfants et dans une société où la bienséance imposée par l’Eglise catholique est bien ancrée, le comportement de Marie-Louise détonne. En effet, elle a beaucoup d’enfants, presque un par an, comme c’est le cas à cette époque. Mais elle veut vivre de légèreté, de passions, de jolies robes et de sorties. Or ses enfants la freinent dans ses envies, son mari alcoolique la bat et passe plus de temps à la taverne avec ses amis ivrognes qu’à s’occuper de sa famille. Alors Marie-Louise cherche à quitter son mari et abandonne ses enfants, au grand dam de la société québécoise conservatrice des années 30.

Tenez-vous le pour dit, ni le titre banal du roman ni la description de l’éditeur au dos du livre ne rendent justice à cette formidable fresque québécoise ! Davantage que le parcours individuel d’une femme au comportement condamnable d’après les règles en vigueur à l’époque, c’est la genèse de la libération de la femme québécoise qui nous est contée avec brio par Mario Cholette. Le roman possède une portée plus large que ce que laisse entendre sa description. Si ses filles ont pu ne pas se marier ou n’avoir qu’un seul enfant, si un de ses fils a pu vivre avec un homme, c’est parce que Marie-Louise a commencé par fissurer le carcan d’une Eglise catholique toute puissante. Je craignais de lire un morceau d’histoire un peu pesant mais je n’ai pas pu lâcher Marie-Louise court dans la neige. La narration est bien rythmée et au-delà du symbole que représente Marie-Louise, j’ai été enthousiasmé par la complexité des relations entre cette mère et ses enfants. A la lecture de ce récit, bien malin qui pourra poser un jugement sur Marie-Louise mais chacun ressortira éclairé de cette lecture.

The year of magical thinking, Joan Didion

Joan Didion est une journaliste américaine renommée. Elle a publié plusieurs ouvrages. Voici l’un d’entre eux sur un sujet particulièrement sensible, The year of magical thinking.

The year of magical thinking - Joan Didion

Ce que je pensais être au départ un roman est en fait un ouvrage qu’on peut apparenter à des mémoires. Joan Didion partage ici une tranche de vie particulière. Elle raconte les mois qui ont suivi le décès soudain de son mari John peu de temps après Noël. Ce drame intervient alors que sa fille Quintana est hospitalisée pour une maladie très sérieuse, quelques mois à peine après son mariage. The year of magical thinking (L’année de la pensée magique dans sa version française) est le récit de cette année difficile qui a suivi le décès de son mari. Le titre fait référence en anglais au fait de prendre ses désirs pour des réalités, à défaut d’une meilleure traduction. Concernant un décès, on veut croire que ce n’est pas vrai.

Joan Didion propose avec ce livre une réflexion sur le deuil. Le livre n’est pas réellement structuré, il suit les pensées évidemment décousues de Joan Didion alors qu’elle se débat avec le deuil et les problèmes de santé de sa fille. Elle témoigne du fait que le deuil n’est pas un processus linéaire. C’est un parcours sinueux, révélé par une narration non chronologique, et qu’il n’y a pas de guérison. Le récit honnête de la journaliste américaine est poignant. Elle revit les moments difficiles, analyse a posteriori ces moments et les différentes étapes de leur vie avec son mari et sa fille. Au fur et à mesure du temps qui passe, elle redonne sens à des conversations et des moments passés ensemble. Joan Didion se livre totalement. La transparence va jusque dans les moments où son esprit s’égare et refuse la mort de John.

Appréhender cette réalité soudaine est au cœur du processus de deuil. Le fait d’avoir lu ce livre en anglais m’a fait prendre conscience d’une nuance qui existe dans la langue anglaise et à ma connaissance pas en français. L’anglais fait en effet la différence entre grief, qu’on peut résumer comme étant la réaction émotionnelle suite au décès d’un proche, et mourning, un processus du deuil plus long qui consiste à s’adapter au changement induit par le décès.

Swamplandia!, Karen Russell

Après Donna Tartt, Rachel Kushner et Chimamanda Ngozi Adichie, je poursuis la découverte d’auteures américaines contemporaines. Swamplandia! est un roman écrit par Karen Russell en 2011. Je l’ai lu en version originale.

Swamplandia - Karen Russell

Swamplandia! est un parc d’attraction d’un genre un peu particulier tenu par la famille Bigtree. Situé sur une île du golfe du Mexique à quelques encablures de la côte de Floride, ce parc a pour thème les alligators, nombreux dans les marécages de la région des dix mille îles. Les Bigtree sont des lutteurs réputés qui combattent les crocodiles à mains nues, offrant aux visiteurs du parc des spectacles riches en émotions. Le roman commence alors que la mère, Hilola Bigtree, décède d’un cancer et que le grand-père, Sawtooth Bigtree, atteint de sénilité, quitte l’île pour vivre dans une maison de repos sur le continent. Le père et les trois adolescents restent sur l’île mais peinent à maintenir à flot le parc Swamplandia! alors qu’un nouveau parc d’attraction, the World of Darkness, vient d’ouvrir sur la terre ferme.

Les enfants apprennent à se débrouillent seuls car le père, surnommé The Chief, fait d’abord tourner le parc seul avant de partir sur le continent. Il est suivi peu de temps après par Kiwi, le fils aîné, qui veut trouver le moyen de sauver le parc familial en allant espionner le parc concurrent. Les deux filles, Ava et Ossie, restent sur l’île, livrées à elles-mêmes.

Ava est la narratrice d’un chapitre sur deux. Une bonne partie du roman est vu à travers ses yeux. Son jeune regard à la fois naïf – car elle est jeune – et triste – car elle a perdu sa mère – donne le ton du roman. Elle voit sa sœur s’intéresser au spiritisme et quitter son lit le soir pour retrouver des esprits dans les marécages. Les autres chapitres sont des récits à la troisième personne pour suivre Kiwi sur le continent. Ce jeune homme qui était très à l’aise sur l’île familiale et très entouré par les siens s’avère socialement inadapté sur le continent. Il découvre de plein fouet les cruelles interactions avec les jeunes de son âge.

Swamplandia! est un conte pour adulte. Il décrit la fin de l’enfance. Alors que la mère protectrice décède, c’est la cellule familiale qui éclate. Chacun des membres de la famille est violemment confronté à la réalité. La naïveté mignonne du début du roman laisse place à des moments difficiles pour chacun. Je n’en dis pas plus car le roman comporte un certain suspense.

Karen Russell propose un roman avec un univers riche au milieu de la nature si particulière de la Floride. Les personnages sont hauts en couleurs, tant la famille Bigtree que les personnages secondaires souvent déjantés. Outre cet univers foisonnant, je retiens de Swamplandia! un moment mêlant adroitement l’imaginaire et le réel pour mieux signifier la dureté du monde des adultes.