Quatuor, Anna Enquist

Envie de changement avec un premier roman hollandais. J’ai choisi (un peu par hasard je l’admets) un roman de l’auteure Anna Enquist intitulé Quatuor.

Pourquoi Quatuor ? Tout simplement car les principaux protagonistes du roman font partie d’un ensemble musical : Hugo comme premier violon, Heleen sa cousine comme second violon, Jochem à l’alto et sa femme Caroline au violoncelle. Un autre personnage ne fait pas partie du quatuor de musiciens. Il s’agit de Reinier, un octogénaire ancien musicien de grand talent, qui est le professeur de Caroline.

La musique est un univers qui ne vous intéresse pas ? Ce n’est pas grave car même si la musique classique est présente dans le roman, elle n’en est pas le sujet principal. Il est plutôt question de relations entre les personnes et d’une vision de notre société moderne. Caroline et Jochem ont vécu un drame quelques années auparavant et ont du mal à s’en remettre, Hugo est directeur d’une entreprise culturelle en difficulté et Heleen peine à rester positive dans un quotidien très prenant, sa bulle d’oxygène outre les répétitions du quatuor est sa correspondance avec des prisonniers. De par son grand âge, Reinier a des problèmes à rester autonome dans sa maison et craint de devoir être placé dans une maison de retraite.

Chaque chapitre est décrit du point de vue d’un de ces personnages. On y découvre ses pensées sur ses amis et sur la société. Si le quatuor fonctionne bien musicalement, il y a des tensions entre les musiciens. Et chacun est témoin via son métier d’un certain changement dans la société : des représentants du peuple (conseillère municipale, ministre…) qui communiquent plus qu’ils n’agissent pour le bien commun, un système de santé qui se dégrade avec des sociétés d’assurance qui font la pluie et le beau temps, une place de la culture qui diminue au fil du temps… Bref le ton n’est pas forcément très joyeux dans ce roman. A la fois en raison de l’ambiance tendue entre chacun et en raison d’une toile de fond assez morne. La lumière provient de la musique et Anna Enquist sait faire vibrer la corde musicale, même chez un lecteur comme moi peu cultivé en matière de musique classique.

Et pour la couleur locale hollandaise ? Assez peu présente. Le roman n’est pas une carte postale des Pays-Bas. Le propos est ailleurs. Toutefois, vous y lirez quelques passages sur les canaux et sur la circulation à vélo au quotidien.

Mémoires d’un perfectionniste, Jonny Wilkinson

Sauf erreur, je n’ai jamais évoqué ici ma passion pour le rugby. J’ai pratiqué ce sport pendant 15 ans et je garde un œil attentif sur le Top 14 et l’actualité du XV de France. Dans l’univers du rugby, il est un fait que peu contesteront : les Français n’aiment pas les joueurs anglais. La rivalité entre les deux Nations est longue et savamment entretenue par la presse des deux pays. Personne ne manquerait le « crunch », l’affrontement entre la France et l’Angleterre lors du tournoi des 6 Nations. C’est le match à ne pas perdre pour les deux équipes. Pourtant, dans ce contexte, il y a un joueur anglais que le public français aime sincèrement, c’est Jonny Wilkinson (sans h à Jonny). Plusieurs raisons à ça. La première est qu’il est un joueur de grande qualité, un des meilleurs demis d’ouverture de l’histoire du rugby. La deuxième est que Jonny Wilkinson est venu jouer en France, au RC Toulon pour être plus précis, et qu’il a terminé sa belle carrière dans le championnat français. J’ai souhaité lire son autobiographie car c’est un joueur qui m’a longtemps fasciné pour sa régularité face aux poteaux. C’est un des premiers buteurs de l’ère professionnelle à avoir été d’une régularité exemplaire.

Mémoires d'un perfectionniste, Jonny Wilkinson

Ces mémoires d’un perfectionniste portent très bien leur nom. Je savais Jonny Wilkinson particulièrement attaché à la performance mais je ne pensais pas que cela allait jusqu’à le rendre malade les veilles de match. Au point de rêver d’un bond en avant de quelques heures pour ne pas avoir à vivre le match. J’ai découvert une personne véritablement angoissée, ce que je ne soupçonnais pas en le voyant jouer tant le calme était sa marque de fabrique. A la lecture de son autobiographie, j’ai aussi appris son attachement très fort à son club de Newcastle puis à Toulon. Ce côté humain et chaleureux m’a agréablement surpris chez une personne à l’apparence médiatique froide. Comme quoi la personne et l’image qu’en donnent les médias n’est pas la même. Et d’ailleurs Jonny Wilkinson s’épanche à plusieurs reprises sur ses relations difficiles avec les médias. Porté aux nues comme le sauveur d’un pays après sa prestation géniale lors de la Coupe du Monde 2003 (ce drop à la dernière minute de la prolongation de la finale contre l’Australie, qui plus est sur son « mauvais » pied !), il a été par la suite vouées aux gémonies quand ses prestations ne suffisaient pas toujours faire gagner l’Angleterre. Ses blessures à répétitions ont aussi ralenti son activité et miné son moral de gagnant. En ce sens, le récit des hauts et des bas qu’il connaît est passionnant à suivre car présenté du point de vue d’un joueur d’exception.

En revanche, et ce n’est pas une surprise, cette autobiographie n’apportera pas grand chose à celui ou celle qui ne s’intéresse pas au rugby. Le travail éditorial a pour moi été bâclé. Après tout, le livre allait se vendre quelle que soit sa qualité. Pas de surprise avec une construction classiquement chronologique. Les anecdotes s’enchaînent parfois sans lien entre elles. Elles ont du ravir les journalistes au moment de la sortie du livre car faciles à sortir du contexte. Mais dans le récit, elles n’apportent pas beaucoup de matière. Une fois qu’on a compris le caractère obsessionnel de Jonny Wilkinson, il n’y a pas de surprise. J’ai eu un peu d’espoir à un moment donné quand il évoque le travail sur sa spiritualité mais ça retombe rapidement. Dans cette autobiographie, tout le monde est formidable avec Jonny Wilkinson : son préparateur physique, son coach pour buter, ses coéquipiers de Newcastle, de l’équipe d’Angleterre, de Toulon… Il est de bon ton de rendre des hommages dans une autobiographie mais là, c’est un peu trop pour moi. En tout cas pas contrebalancé avec des engueulades avec d’autres personnes. Certains désaccords sont évoqués mais de manière très subtile. C’est sans doute la classe anglaise et le côté gentleman de Jonny Wilkison mais ça donne un ton un peu trop « tout le monde est beau, tout le monde est gentil » au texte. Reste le récit d’un homme réellement attachant, monument du rugby moderne qui a participé à 3 Coupes du monde et qui a fait partie de la seule équipe de l’hémisphère nord à avoir remporté le trophée William Webb Ellis.

Nos âmes la nuit, Kent Haruf

J’ai vu le nom de Kent Haruf passer sur plusieurs blogs dernièrement. Avec de bons commentaires. De quoi me donner envie de découvrir cet auteur américain que je ne connaissais pas. Mon choix s’est porté sur un de ses romans publié en français il y a quelques mois : Nos âmes la nuit.

Nos âmes la nuit, un livre de Kent Haruf

Addie, veuve de 70 ans, frappe à la porte de son voisin Louis, veuf lui aussi, pour lui proposer de temps en temps de passer une nuit avec elle. Cette proposition n’a rien de sexuel : certes partager un lit mais aussi et surtout bavarder et tromper la solitude qui les touche tous les deux. Voilà donc ces deux septuagénaires se fréquentant et se confiant, tout en bravant le « qu’en dira-t-on » dans la petite ville de Holt, Colorado.

Ce court roman (131 pages) riche en dialogues met le doigt sur le besoin de chaleur humaine et rappelle au lecteur que l’amour n’a pas d’âge. Addie et Louis échangent de nombreuses confidences sur l’oreiller et, alors qu’ils se racontent leurs vies respectives, les petits bonheurs comme les grands malheurs, une certaine tendresse se fait jour entre eux deux. J’ai trouvé le récit de Kent Haruf très émouvant, tout en sensibilité. Avec une telle entrée en matière, je ne l’ai pas lâché ce livre avant de savoir ce qu’il advenait des deux personnages.

Nos âmes la nuit touche de nombreux thèmes. Il y est question de liberté : deux personnes, mêmes si elles sont âgées et seules, peuvent-elles se fréquenter sans que leurs propres enfants ou de simples voisins n’y trouvent quelque chose à redire ? L’amour, évidemment, est central dans ce roman mais Kent Haruf s’intéresse aussi à la notion de couple en opposant la relation entre Addie et Louis à celle plus chaotique de Gene, le fils d’Addie, et de sa conjointe avec entre les deux un jeune enfant de 6 ans qui perd ses repères familiaux.

Le propos de Kent Haruf est très moderne. L’amour retrouvé d’un Roméo et d’une Juliette tout deux septuagénaires est représentatif de ce qui attend les sociétés occidentales où la population est vieillissante et non résignée à finir sa vie dans la solitude amoureuse.

Mr North, Thornton Wilder

Comme elles l’avaient fait avec Le pouvoir du chien de Thomas Savage, les éditions Belfond ont réédité dans leur collection [vintage] un roman paru il y a quelques années. Récipiendaire de trois prix Pulitzer et d’un National Book Award, Thornton Wilder publie en 1973 Mr North, un titre qui reprend le nom du narrateur du roman.

Mr North, Thornton Wilder

L’action se passe en 1926. Theophilus North est un jeune homme qui démissionne de son poste de professeur après 5 années de bons et loyaux services. Il décide de revenir dans la ville où il était en garnison pendant la Première Guerre Mondiale : Newport, une ville balnéaire de l’Etat du Rhode Island fréquentée l’été par la bourgeoisie new-yorkaise. Il fait paraître une annonce où il propose ses services comme lecteur auprès de personnes âgées ou de jeunes gens de bonne famille. Theophilus devient un témoin privilégié de la vie sociale de Newport. Il se lie d’amitié avec Henry Simmons et Mrs. Cranston, deux fins connaisseurs de la bonne société de Newport qui vont le guider dans le nouvel univers qui est le sien le temps d’un été.

Décrivant la vie de Mr North en 1926, le récit se veut écrit 50 ans plus tard sur la base des notes du journal intime de l’époque du narrateur. Et quel personnage que ce Mr North ! Observateur attentif et malin, il sait s’appuyer sur ses talents de comédien et sur sa culture classique pour aider ses semblables à résoudre leurs problèmes. C’est un original qui ne se déplace qu’à bicyclette et refuse les invitations à dîner ou à déjeuner. Il tient à rester indépendant des différents cercles sociaux de Newport. Et c’est là tout le talent de Thornton Wilder avec Mr North : chroniquer une époque, celle des années 20. Il fait ainsi dire à un de ses personnages :

Détrompez-vous, nous ne sommes pas en Amérique. Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l’était Versailles.

Chaque chapitre entraîne le lecteur dans une aventure à part entière – chaque chapitre peut quasiment être lu comme une nouvelle – où Mr North fait la preuve de son ingéniosité et où le romancier dresse le portrait de personnages prééminents de la bonne société. Ses talents sont tels que les personnes qu’il aide finissent par lui attribuer des pouvoirs magiques. Mr North est aussi un jeune homme fougueux comme en témoignent son aventure avec une journaliste plus âgée que lui, le fait qu’il tombe sous le charme d’une adolescente et son « coup d’un soir » avec une femme dont le mari ne peut lui donner d’enfants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman plein d’humour. Deux petits bémols. Les nombreux personnages entraperçus font que j’ai parfois perdu un peu le fil de qui était qui. D’autre part, le narrateur revient sans cesse sur sa vision de Newport, divisée selon lui en 9 cités, un parallèle qu’il fait avec la cité antique de Troie. Mais le fait qu’il ne mentionne ces cités que par le numéro qu’il leur a attribué m’a obligé à revenir sans cesse en début d’ouvrage pour me rappeler de laquelle il était question. Mr North a été adapté au cinéma en 1988 avec dans le rôle principal Anthony Edwards (le docteur Green de la série Urgences).

Dans l’île, Thomas Rydahl

Un roman danois qui se passe dans les îles Canaries, ça mérite qu’on s’y arrête, non ?

Dans l'île Thomas RydahlErhard Jorgenson est un chauffeur de taxi septuagénaire. Il abandonné sa femme et ses enfants au Danemark près de 20 ans auparavant. Il est surnommé l’Ermite car il vit dans une petite maison au milieu de la campagne. Outre ses courses en taxi, il s’intéresse peu à ses contemporains. Il fréquente juste son ami Raul, un jeune homme qui dirige la compagnie de taxi concurrente de la sienne et sa superbe compagne Beatriz. Un soir où tous les trois sont de sortie, une voiture abandonnée est découverte sur une plage. A son bord, un carton qui contient le corps d’un bébé mort de faim. Choqué par cet événement, Erhard décide d’enquêter à la place d’une police qui a d’autres chats à fouetter. Il se met à la recherche de la mère de cet enfant.

Dans l’île est un roman policier avec beaucoup de suspense. L’ambiance est rapidement étouffante au fur et à mesure où les pièces du puzzle se mettent en place. Dans ce roman émerge la figure du personnage principal. Erhard est en effet un personnage entêté. Mais contrairement à la majorité des gens qui l’entourent, il est plein de doutes. Associé à sa bonté d’âme, ce trait de caractère en fait une personne attachante. Mais attention, il n’en est pas moins un peu barré. En témoigne ce passage du roman où il récupère le doigt sectionné d’un accident de la route pour remplacer un des siens qui a été sectionné.

Je suis véritablement resté scotché au récit de Thomas Rydahl. Un vrai coup de force pour son premier roman ! Tout n’est pas parfait évidemment comme par exemple les personnages secondaires qui ne sont pas longtemps décrits et simplement rappelés par leurs prénoms. Un peu déstabilisant quand on est plongé dans le récit. Je retiens aussi de cette lecture la découverte des îles Canaries, un endroit que je ne connaissais pas. Étonnant pour un roman écrit par un Danois !

Ginette Kolinka – Une famille française dans l’Histoire, Philippe Dana

Ginette Kolinka est une femme de 90 ans. A l’âge de 19 ans, elle a été déportée dans le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Ginette Kolinka - Philippe Dana

Philippe Dana était resté pour moi le présentateur de « ça cartoon », l’émission de dessins animés de Canal+ que certains d’entre vous ont peut-être connue comme moi pendant leur enfance. Quelle surprise de le retrouver auteur ! Avec ce livre Philippe Dana dresse le portrait d’une époque. Tout d’abord l’enfance de la jeune Ginette Cherkasky dans le Paris de l’entre deux-guerre. Entre le progrès social du Front Populaire et la montée de l’extrême-droite, c’est bientôt la Seconde Guerre Mondiale. Avec la défaite rapide de la France et la mise en place du gouvernement de Vichy arrivent des interdictions successives pour les Juifs, puis le port obligatoire de l’étoile jaune. La famille de Ginette parvient à fuir Paris et à atteindre la zone libre, non occupée par les Allemands. Jusqu’à la dénonciation qui conduira Ginette, avec plusieurs membres de sa famille à la prison des Baumettes, puis Drancy avant d’être mise dans un convoi ferroviaire à destination d’Auschwitz-Birkenau. Le récit de ces longs mois à côtoyer la mort tout en se retrouvant dépouillée de son humanité est tout simplement poignant et révoltant à lire.

Le récit que Philippe Dana a recueilli auprès de Ginette Kolinka constitue un témoignage essentiel des rares personnes qui ont survécu aux camps et aussi au temps qui passe. C’est une prise de conscience indispensable à l’heure où certains continuent à nier ou à minimiser ce processus de mort industrialisée et à l’heure où les discours d’extrême-droite connaissent un regain en France, dans plusieurs pays européens, aux Etats-Unis et en Russie.

Je reprocherais juste au récit quelques digressions sur la vie du célèbre fils de Ginette Kolinka. En effet elle est la maman de Richard Kolinka, le batteur du groupe Téléphone (aujourd’hui actif sous le nom Les Insus). Cela fait bien évidemment partie de la biographie de Ginette Kolinka mais j’ai senti un décalage avec le reste du roman.

Ginette Kolinka, une famille française dans l’Histoire est un roman que je n’ai pas lâché. J’en recommande la lecture. Merci Ginette Kolinka. Merci Philippe Dana.

L’écrivain public, Michel Duchesne

L’écrivain public est le premier roman de Michel Duchesne. Il a pour thème la question de l’illettrisme chez les adultes à Montréal.

L'écrivain public Michel Duchesne

Mathieu est un jeune homme qui connaît des difficultés financières. Obligé « d’emprunter » de l’argent dans la tirelire de sa fille pour vivre, il se rend sans trop d’espoir à un entretien d’embauche pour devenir écrivain public dans un centre communautaire du Centre-Sud de Montréal. Contre toute attente, il obtient le poste et découvre le monde de la pauvreté, de l’illettrisme et des travailleurs sociaux.

L’écrivain public est un roman qui sensibilise le lecteur à la situation des adultes qui ne savent pas lire et devant qui se présentent des embûches quotidiennes à une époque où il est indispensable de passer par des sites internet avec des formulaires pour faire la moindre démarche (les sites internet ont remplacé les guichets) et où le langage technique est prépondérant pour se faire comprendre (vocabulaires juridique, médical, administratif…). Mathieu est donc amené à la fois à écrire pour les personnes dans le besoin mais aussi à aller plus loin dans la recherche de solutions pour les aider. Ne pas savoir lire est déjà problématique mais cela se double (voire se triple) souvent de difficultés additionnelle quand on est immigrant, âgé, mère célibataire sans ressources ou encore logé dans un taudis.

On sait que l’analphabétisme et l’illettrisme existent mais on n’en parle jamais. Les responsables politiques sont absents, ils passent une tête juste pour les photos quand une action d’éclat a lieu ou qu’un budget vient d’être voté. Avec ce roman, Michel Duchesne met sur le devant de la scène une problématique de société fort peu médiatisée et rarement (jamais ?) débattue publiquement.

D’un point de vue strictement littéraire, je suis partagé. De prime abord, je n’ai pas aimé le narrateur. Il est irresponsable lui-même, ne reconnaît pas ses erreurs et son arrogance (il est très baveux) ne le rend pas sympathique. De même j’ai trouvé que le personnage du boss, M. Hautcoeur, était un peu caricatural. Le roman était au départ un peu confus, j’ai trouvé l’installation des différents personnages un peu laborieuse. Et curieusement au fil du récit, j’ai trouvé Mathieu plus aimable et digne de respect. C’est sans doute le fruit du cheminement voulu par l’auteur, celui d’un narrateur qui se voit profondément transformé par son expérience. Et pour finir, les allusions autour des différents personnages, en particulier Jojo dont la vie est dévoilée petit à petit, se sont révélées pleines de sens et je me suis attaché aux personnalités présentées. C’est pourquoi j’ai quitté l’univers de ce roman avec un peu de regret.

J’ai lu L’écrivain public, écrit par Michel Duchesne, dans le cadre de la Recrue du mois.

Le berceau du chat, Kurt Vonnegut

Vous vous souvenez de Slaughterhouse 5 ? Et bien j’ai décidé de retâter de l’univers de Kurt Vonnegut avec un roman intitulé le berceau du chat. Je n’ai pas été déçu.

le berceau du chat Kurt Vonnegut

Le narrateur du berceau du chat prépare un ouvrage sur la journée du 6 août 1945, jour où les Etats-Unis ont largué la première bombe atomique sur Hiroshima. Pour ce faire, il cherche à savoir comment le Dr Felix Hoenniker, un des scientifiques ayant participé au projet Manhattan, avait vécu cette journée. En interrogeant ses proches, il découvre que cet homme était très spécial et que ses trois enfants sont tout aussi originaux à leur manière.

Ce récit à la première personne m’a séduit dès les premières pages en raison des références à une mystérieuse philosophie morale que j’ai d’abord pensé être orientale mais qui s’est plutôt avérée caribéenne. Le bokonisme est en effet pratiqué en secret dans la fictive île de San Lorenzo où le narrateur suit les traces d’un des enfants Hoenniker. Cette philosophie/religion un peu loufoque sous des airs pourtant tout à fait sérieux contribue au ton décalé du roman. Le texte devient même très barré à un moment donné, un procédé qui souligne le pessimisme de Kurt Vonnegut en ce qui concerne l’être humain. En fait, c’est surtout la science qui inquiète Vonnegut et qui explique son peu de foi en l’humanité. En effet, le Dr Hoenniker, outre sa contribution à l’invention de la bombe atomique, a mis au point la Glace-9, une formule digne d’un ouvrage de science-fiction qui transforme le liquide en solide. Cette crainte d’une mauvaise utilisation de la science n’est pas étonnante dans le contexte de la Guerre Froide dans lequel le roman a été publié (en 1963, soit au lendemain de la crise des missiles à Cuba). Autre thème récurrent lié à l’époque, la notion de contrôle de la population par un gouvernement. En effet l’île de San Lorenzo est une dictature qui perdure grâce à un équilibre artificiel entre la peur instaurée par l’Etat et une religion officiellement interdite mais dans les faits complice du gouvernement. Toute ressemblance avec des personnes ou une situation existantes n’est évidemment que fortuite…

Ne craignez toutefois pas un roman pesant avec des thématiques sombres ! C’est tout le contraire car Kurt Vonnegut excelle dans l’humoir noir et dans l’art de manier l’ironie. Et si vous vous demandez ce qu’est le berceau du chat qui donne son titre au roman, sachez qu’il s’agit d’un jeu qui se joue à la main avec des élastiques ou des ficelles afin de faire des figures. J’y vois l’intention de montrer que l’être humain reste avant tout un enfant qui ne peut se voir confier que des jeux et rien de plus sérieux, sous peine de conséquences très graves.

10 ans de blog littéraire : les livres que vous auriez dû lire !

J’ai été indulgent avec certains billets que vous n’avez pas lus. Par contre, je ne vous comprends pas pour plusieurs autres : vous avez boudé d’excellents livres et je vous en veux ! En voici quelques-uns.

livres pas lus FranceMistouk de Gérard Bouchard : j’ai vibré à la lecture de cette saga familiale dans la région du lac Saint-Jean ! A lire pour ceux qui veulent découvrir la littérature québécoise en plus d’en apprendre sur la vie des Canadiens français.

Les lance-flammes de Rachel Kushner : une super découverte ! j’ai été transporté par une belle narration entre l’extrême gauche italienne des années 70 et le milieu de l’art contemporain new-yorkais. Un roman avec du souffle !

Tobacco Road de Erskine Caldwell : Erskine Caldwell est un des auteurs américains les moins connus mais dès que vous creusez un peu, vous voyez son nom émerger comme influence de nombreux auteurs. Ce roman réaliste de la misère rurale des années 30 est remarquable pour son humour noir et sa galerie de personnages. Je dois vous proposer d’autres romans de cet auteur pour vous convaincre de jeter un œil à son œuvre.

Le pouvoir du chien de Thomas Savage : un vieux roman sorti des tiroirs par les éditions Belfond. Il s’agit d’un huis clos au pays des cow-boys avec deux frères aux caractères diamétralement opposés. Une lecture haletante à haute tension !

The Goldfinch de Donna Tartt : on ne présente plus Donna Tartt. Vous connaissez ce roman sous son titre français, le chardonneret. Impossible de ne pas se laisser happer par le récit haletant de la vie du jeune Théo entre New-York et Las Vegas. Le fait que j’ai présenté ce billet sous son titre en version originale a pu limiter son audience.

La mesure d’un continent de Raymonde Litalien, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois : parmi tous les livres que vous n’avez pas lus, s’il y en a un où je veux bien être indulgent c’est celui-ci. Alors que je mentionne souvent des romans, il s’agit là d’un ouvrage consacré à l’histoire de l’Amérique du Nord au travers de la cartographie. Ouvrage complet et qualitatif proposé par les éditions Septentrion, il saura contenter les lecteurs les plus exigeants.

Hongrie-Hollywood Express d’Eric Plamondon : si vous suivez l’actualité littéraire du Québec, vous savez certainement déjà que les éditions du Quartanier sont parmi les plus novatrices du milieu. J’ai choisi de retenir ce roman, premier volet de la trilogie écrite par Eric Plamondon, à la fois pour sa structure originale mais aussi pour le regard de l’auteur et les liens qu’il fait entre plusieurs événements. Vous n’avez pas vraiment lu ce billet car vous n’aviez pas besoin de moi pour être convaincu de vous y intéresser 🙂

Et vous ? Y a-t-il des livres qui vous ont conquis récemment et à côté desquels je suis passé ?

Le prix de la chose, Joseph Elfassi

Imaginez un monde où les femmes font payer aux hommes les relations sexuelles. Pas juste les prostituées ou les escortes mais toutes les femmes : les copines, les épouses, les maîtresses… C’est ce qui se passe un beau jour au Québec où Louis se voit demander 200 dollars par Myriam pour la relation sexuelle qu’ils viennent d’avoir. Cette nouvelle donne va avoir de sérieuses conséquences sur les relations hommes-femmes et sur le fonctionnement de la société dans son ensemble.

Le prix de la chose - Joseph Elfassi

Avec ce court roman aux airs de novella, Joseph Elfassi invente l’uchronie sexuelle. Dans ce temps qui n’existe pas, la domination masculine sur les femmes (sexuelle, professionnelle…) est contrée par une mesure forte proposée par une mystérieuse entreprise privée nommée F. qui recrute toujours plus de femmes pour faire payer les hommes. La culture du viol est par ailleurs éliminée de manière radicale grâce aux avancées scientifiques menées par des chercheuses.

J’ai apprécié l’idée de départ proposée par l’auteur. Elle témoigne d’une originalité et d’une réflexion sur l’actualité de nos sociétés occidentales (des sujets qui sont vrais autant au Québec qu’en France). Je n’irai pas jusqu’à caractériser Le prix de la chose comme un roman féministe mais je trouve intéressant que le sujet vienne d’un homme. La réflexion proposée par Joseph Elfassi est pertinente et le choix de traiter le sujet par la fiction plutôt que par l’essai est intéressant. En revanche, je regrette une narration qui m’a laissé l’impression d’être traitée à la va-vite et des personnages sans substance. Le travail de l’éditeur aurait pu être bien meilleur sur ces points et aurait permis d’éviter une impression d’inachevé.

J’ai lu ce roman dans le cadre de la Recrue du Mois.