J’ai lu le premier roman de Maxime Collins dans le cadre de la Recrue du Mois. Il publie cette année un deuxième roman intitulé Peut-être jamais.

Peut-etre jamais Maxime Collins

Peut-être jamais est le journal d’un jeune homme sur plusieurs années : le récit commence en 2003 pour s’achever en 2020. Au début du roman, le narrateur est un jeune homme à l’aube de la vingtaine et il s’interroge sur sa sexualité. En effet tout commence avec un ménage à trois car ce jeune homme partage sa vie avec deux amants, une femme et un homme. Le narrateur se construit au fur et à mesure du récit malgré les embûches qui se mettent sur son chemin. Il se met notamment en couple avec un homme qui le domine, auquel le narrateur est complètement soumis, non seulement sexuellement mais il l’humilie, le trompe et l’utilise. Et c’est paradoxal pour le narrateur qui sait que cette relation est toxique mais qui y prend du plaisir (jusqu’à un certain point). Il ne se définit que par rapport à son compagnon qui le traite mal. Il remonte la pente mais c’est pour mieux retomber ensuite dans les bras de cet amant.

Peut-être jamais est à classer dans la catégorie des romans d’apprentissage. Et il s’agit là d’un apprentissage difficile, en raison de cette relation toxique. C’est dur de se définir, de trouver qui on est, ce qu’on veut quand on aborde la vingtaine surtout quand on est un jeune homosexuel à qui la société (à travers la famille principalement dans le cas présent) n’offre pas de perspectives pour développer une estime de soi. Heureusement les amis du personnage principal sont là pour l’épauler et le soutenir dans les moments difficiles. Même si le sujet du roman est éminemment intime, je trouve que Peut-être jamais a une portée plus large que le simple récit d’un parcours individuel. Il contient un message qui parle à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les modèles dominants qui sont véhiculés sur le genre, la vie amoureuse et la sexualité. Je note tout de même que le roman se termine sur un happy end rêvé, signe que l’auteur est un indécrottable optimiste.

Sur la forme, j’ai trouvé que Maxime Collins a très bien construit son roman : chaque chapitre correspond à un nouvel an. C’est une bonne trouvaille qui permet de retrouver le narrateur régulièrement et de constater avec lui ce qui a changé ou n’a pas changé dans sa vie. En particulier à ce moment charnière de l’année où tout le monde prend des bonnes résolutions en mettant le passé derrière soi. Ou tout du moins essaie.

La lecture de Peut-être jamais sera réservée à un public averti que les scènes explicites de sexe ne choquent pas.


L’auteur américain Dennis Lehane a déjà vu plusieurs de ses romans adaptés au cinéma. Il est l’auteur de Shutter Island, Mystic River ou encore Gone, Baby Gone. Dennis Lehane est connu pour être l’auteur emblématique de la ville de Boston, tout comme Paul Auster est associé à New-York, Armistead Maupin à San Francisco ou Harlan Coben avec le New-Jersey. Boston est une ville que j’affectionne particulièrement et où je me suis rendu régulièrement pendant plusieurs années, d’où mon envie de découvrir la ville à travers l’oeuvre de Dennis Lehane. Moonlight Mile est le premier roman que je lis de cet auteur.

Moonlight Mile Dennis Lehane

Dans Moonlight Mile, Dennis Lehane met en scène à nouveau son tandem fétiche de détectives privés : Patrick Kenzie et Angie Gennaro. L’un est d’origine irlandaise et l’autre d’ascendance italienne, réunissant ainsi les deux communautés emblématiques de Boston. Moonlight Mile fait écho à Gone Baby Gone puisque Kenzie est contacté pour retrouver Amanda McGready, une jeune fille de 16 ans qu’il avait déjà retrouvée 12 ans auparavant alors qu’elle avait été enlevée à sa mère.

Moonlight Mile est un polar efficace. Certes pas le meilleur que j’ai lu mais tout fonctionne bien. Je reprocherais un tempo assez lent au début, sans doute le temps que je prenne mes marques avec l’univers de l’auteur et les personnages. Mais le rythme est bien soutenu par la suite avec tout ce qu’il faut de suspense, de manipulations et de rebondissements. Je dois avouer que je suis un peu déçu par le traitement qui est fait de la ville de Boston dans ce roman. Il est vrai que plusieurs quartiers sont mentionnés et que l’intrigue se déplace aussi bien à l’extérieur de la ville. Mais Boston est simplement une toile de fond qui manque un peu de personnalité. L’attachement que Kenzie porte à son quartier et au mode de vie en ville dans le quartier de Dorchester (par opposition à la vie confortable dans la banlieue américaine) est bien décrit mais il manque pour moi un supplément d’âme. Je ne demande pas non plus une carte postale idyllique de la ville mais il me semble que cela aurait pu être plus développé. A confirmer si je lis un autre de ses romans. Le supplément d’âme et la qualité du roman est peut-être à aller chercher du côté des remords du personnage principal qui doute de la décision qu’il avait prise 12 ans plus tôt en remettant alors la petite fille à une mère complètement paumée et dépendante de diverses substances. Cette remise en question ajoutée à des choix personnels difficiles donnent du relief aux deux personnages principaux et les rend plutôt attachants.

Un des aspects que j’ai apprécié dans Moonlight Mile, au-delà du récit en lui même, est que Dennis Lehane traite en filigrane des maux de l’Amérique. Le livre ayant été publié en 2010, il condamne la crise des subprimes et toute la flopée de crédits immobiliers à risque qui ont stoppé net le développement de certains quartiers et qui ont mis sur la paille pas mal de propriétaires. Il parle aussi de la précarité dans le travail puisque Kenzie travaille comme indépendant et n’a pas les moyens de payer une couverture sociale pour sa famille. Sa femme reprend ses études et leur situation financière est délicate.

Voici donc un premier contact intéressant avec Dennis Lehane et son oeuvre. Ce n’est pas la lecture de l’année mais ça me donne envie d’y revenir à l’occasion.


A feast for crows est le tome 4 de la saga A song of ice and fire qui est plus connue des amateurs de séries TV comme Game of Thrones. La traduction littérale du titre donne "Un festin pour les corbeaux".  Et ce titre est parfaitement choisi car des morts il y en aura dans ce tome. C’est une habitude chez George R. R. Martin que de supprimer des personnages (souvenez-vous : Ned Stark ou Rob Stark pour citer les plus emblématiques). Mais quand on lui reproche, il réplique qu’il tue bien moins de personnages que ne peut l’avoir fait Shakespeare dans ses œuvres et que ses récits comptent bien moins de morts que la bible. On notera que le bonhomme ne se compare pas à n’importe qui : le dramaturge le plus connu et l’ouvrage le plus vendu au monde. Disons que ça pose l’auteur et ses ambitions littéraires… Toutefois, l’oeuvre de George R. R. Martin a ceci de commun avec la bible qu’elle compte un nombre incroyable de personnages. A chaque fin de tome, il compile plusieurs pages sur les différentes familles du roman. Un repère parfois bien utile quand resurgit un personnage plus que secondaire. Ayant créé de nombreux personnages, l’auteur a du faire un choix dans ce tome 4 et ne traiter du parcours que d’une partie de ses personnages. Ainsi point de Brandon Stark, de John Snow ou de Daenarys Targaryen dans A feast for crows. L’intrigue est plutôt centrée sur King’s Landing (Port-réal pour les lecteurs en français) et les difficultés rencontrées par le royaume.

A Feast for Crows, Martin

Après le décès de Joffrey, empoisonné lors de son banquet de mariage, c’est son frère Tommen âgé de 8 ans qui prend les rênes du royaume. Du moins officiellement car dans les faits, c’est la redoutable reine Cersei qui gouverne comme régente. Outre Stannis Baratheon qui réclame le trône (et dont on entend peu parler dans ce tome), le royaume a plusieurs problèmes. Tout d’abord il y a une passation de pouvoir en cours dans les Iron Islands après la mort du roi autoproclamé Balon Greyjoy. Le château de Riverrun est toujours tenu par la famille Tully malgré un long siège. A la cour, les Tyrell se font de plus en plus présents alors que les Lannister sont affaiblis par la mort de Tywin Lannister, assassiné par son propre fils Tyrion.  Le nain à l’humour décapant est un autre des grands absents de A feast for crows, ce qui est paradoxal alors que sa tête est mise à prix par sa sœur la reine Cersei. Par ailleurs, la région de Dorne au sud du royaume est la proie de tensions suite à la mort d’Oberyn Martell. Sa mort doit-elle être vengée ?

On continue de suivre Arya Stark qui a pris le bateau pour la ville de Braavos et qui doit apprendre à survivre seule dans un monde nouveau. Sa sœur Sansa est réfugiée sous la protection de Peter Baelish qui  pris le pouvoir dans la région du Vale après avoir fait assassiner sa femme. Brienne de Tarth est toujours à la recherche des sœurs Stark. Elle erre sur les routes du royaume, désireuse de rendre réelles les promesses faites à Catelyn Stark et Jamie Lannister. Ce dernier est toujours à la tête de la garde royale mais il reste troublé par l’amputation de sa main et par le fait que Cersei s’éloigne de lui. Nouveautés dans ce tome, la présence de brigands errants qui sèment la terreur dans les campagne et des bandes de religieux chassés par la guerre et qui cherchent une protection. Samwell Tarly représente la garde de nuit. Il est envoyé par John Snow devenu Lord Commander pour se former comme maître dans la citadelle d’Oldtown.

Si vous ne connaissez pas l’univers de George R. R. Martin, la litanie de noms que je viens d’écrire vous aura au mieux laissé indifférent et au pire complètement réticents à découvrir un univers éminemment complexe. Et pourtant c’est un monde très riche ! Il faut bien sûr commencer par le premier. Les intrigues sont complexes, les personnages nombreux mais le suspense est à couper le souffle. Il n’y a aucune pitié dans le monde de Westeros. Tout est question de survie, que ce soit pour les familles ou les individus. L’honneur est une vertu clé dans ce Moyen-Age réinventé. Certains personnages gagnent en profondeur au fur et à mesure des épreuves et de nouvelles personnes viennent enrichir les récits.

J’ai mis du temps à me plonger dans ce quatrième tome mais je suis ensuite complètement entré dedans. J’ai été perturbé par le choix d’écarter certains personnages et de privilégier certains arcs narratifs. George R. R. Martin (GRRM pour les intimes) sait créer l’attente. Ces romans sont comme une drogue. C’est aussi comme ça qu’on voit que la série a bien été adaptée à l’écran car elle aussi est ultra addictive. Je ne vais donc pas tarder de vous parler du cinquième tome et en attendant si ce n’est déjà fait, je vous invite à entrer dans un univers passionnant, exigeant et sans pitié.

Du même auteur :

 

J’ai écrit plus haut qu’il y avait beaucoup de morts dans A feast for crows. Mais comment meurt-on à Westeros ? Ce tome 4 compte de nombreux pendus. La pendaison est la première cause de mortalité dans ce livre. La faute aux bandits qui parcourent les campagnes et dont les crimes ne restent pas toujours impunis. Le coup d’épée dans le ventre est efficace. Ainsi Brienne tue plusieurs personnages de cette façon. Un de ses compagnons de route se fait lui égorger. Arya elle aussi égorge un déserteur de la garde de nuit. Notons une mort naturelle au milieu de ce bain de sang, celle de maître Aemon qui décède dans son sommeil à l’âge très avancé de 102 ans. Quelques suicides sont mentionnés dans ce livre. Il y a un cas de noyade quand Victorian Greyjoy mène un raid maritime pour s’emparer de plusieurs îles convoitées. Un pauvre bougre est décapité à tort. Sa tête est présentée à Cersei qui pensait qu’il s’agissait de son frère. Fausse joie. Cersei est aussi à l’origine de la mort d’un chevalier mort en combat singulier. Elle lui avait demandé de se débarrasser de Bronn, l’ancien mercenaire employé par son frère. Mais Bronn est resté un combattant hors pair. Si on sort des morts à proprement parler, il faut noter que la torture est couramment employée pour faire avouer un supposé criminel. Ainsi Cersei y a recours alors qu’elle complote contre Margaery Tyrell. A feast for crows n’est pas le plus meurtrier des opus de la série. Pas de grandes batailles comme dans A clash of Kings mais plutôt des manipulations politiques pour conquérir ou garder le pouvoir et le trône de fer.


Geneviève Pettersen est la Recrue du mois avec un premier roman intitulé La déesse des mouches à feu.

la Recrue du mois

Avec la déesse des mouches à feu, Geneviève Pettersen réalise une synthèse de deux tendances de la littérature québécoise moderne. La première d’entre elles est le retour sur l’enfance. Dans le cadre de la Recrue du Mois, j’ai lu plusieurs premiers romans qui traitaient de l’enfance dont dernièrement Sous le radar, Les fausses couches ou encore Chez la reine. La seconde tendance est le roman sur les régions. Là aussi quelques ouvrages viennent en tête comme Le pont de l’île, Sur la 132, Nos échoueries… Geneviève Pettersen choisit elle d’emmener le lecteur à Chicoutimi dans un récit mené par Catherine, 14 ans, qui partage son quotidien d’adolescente des années 90. Sa famille vole en éclats, elle parle peu de sa vie scolaire et s’épanche plus volontiers sur les sorties au centre d’achat local où elle essaie de s’intégrer dans les groupes les plus cools. Catherine met de l’intensité dans tous les aspects de sa vie. Les relations avec ses parents sont très tendues, elle se démène pour monter dans la hiérarchie adolescente de Chicoutimi et elle tente de nouvelles expériences (consommation de drogue, sexe…).

La déesse des mouches à feu, Pettersen

Est-ce que le roman de Geneviève Pettersen a fonctionné pour moi ? La réponse est oui. Tout d’abord sur le fait de se mettre dans la peau d’une adolescente de 14 ans, je trouve que l’auteure réussit l’exercice haut la main. Je suis toujours très critique des romans où un auteur adulte se met dans la peau d’un narrateur enfant ou adolescent car souvent l’effet est raté. Dans le cas présent, j’y ai facilement cru, c’est crédible au point que je me suis laissé embarqué dans la déesse des mouches à feu très rapidement. Je me suis aussi vu revivre certains moments de mon adolescence (qui bien que contemporaine de celle de la narratrice s’est pourtant déroulée à des milliers de kilomètres de là). Bon point donc pour l’immersion dans une adolescence cruelle où tout est codifié dans le groupe et où on hésite encore entre l’enfance et l’âge adulte. Sur l’aspect région du roman, Geneviève Pettersen ne la joue pas carte postale au lecteur. La région n’est pas un endroit rêvé : pas question de retour à la terre pour fuir une vie urbaine trop stressante. Chicoutimi est simplement le théâtre de ce que vit la narratrice, elle ne l’a pas choisi. L’aspect le plus intéressant dans le fait que le roman se déroule en région est que Geneviève Pettersen propose un récit dans un joual local, très oral et très rythmé. C’est une facette du québécois qui m’est inconnue, je l’admets. Que la langue française est riche ! Nombre sont les mots que je ne connaissais pas dans le roman mais le contexte permet d’en saisir le sens. Et le sens n’est pas le plus important. Ce qui compte c’est la musicalité des mots qui donne du relief au récit et lui donne un rythme qui claque, au diapason de la vie intense que mène la jeune narratrice.

C’est pour ces raisons que j’ai aimé la lecture de la déesse des mouches à feu. Même si les thèmes abordés sont du déjà vu dans la littérature québécoise, la voix de Geneviève Pettersen se démarque.


Après Mon chien Stupide, Bandini et Rêves de Bunker Hill, je poursuis l’exploration de l’œuvre romanesque de John Fante avec Demande à la poussière, un autre roman à saveur autofictionnelle.

Demande à la poussière John Fante

 

Dans Demande à la poussière, nous retrouvons Arturo Bandini, l’alter ego de John Fante, alors qu’il vient d’arriver à Los Angeles. Il loge dans un petit hôtel et peine à joindre les deux bouts. La publication d’une première nouvelle lui a permis de gagner un peu d’argent. Son obsession de devenir un écrivain reconnu. Alors il cherche à vivre des expériences qu’il pourra traduire dans ses écrits. En parallèle de ses débuts difficiles d’écrivain, Bandini raconte sa vie amoureuse tout aussi compliquée. Son expatriation en Californie est aussi l’occasion de traiter de l’éloignement avec sa famille restée dans le Colorado. Et il se pose toujours la question de faire ce qui est juste, on sent dans ces  passages le poids de son éducation catholique et des origines italiennes de sa famille.

La préface de Demande à la poussière est signée de Charles Bukowski. Alors que lui-même galérait avec l’écriture, l’alcool et ses aventures avec des femmes, il a découvert John Fante avec Demande à la poussière. Dans une préface dithyrambique, il écrit entre autre : "Je dois beaucoup à John Fante", signe que John Fante a constitué pour lui une grande inspiration.

Mis à part, les passages consacrés à Camilla Lopez, la femme qu’il aime (une relation amour/haine serait plus juste en fait), que j’ai trouvé un peu longs en raison des tergiversations de chacun, j’ai beaucoup aimé Demande à la poussière. J’ai retrouvé la plume alerte de John Fante qui alterne entre mélancolie et humour au fur et à mesure de ce que vit Bandini. En filigrane de ce roman, le coût de la vie dans l’Amérique de l’époque, une belle galerie de paumés qui vivotent dans Los Angeles, le risque de tremblements de terre déjà présent et la curieuse hiérarchie entre américains, italiens et mexicains.

J’ai un seul regret à la lecture de Demande à la poussière, comme souvent avec les romans de cette époque, c’est leur traduction dans un français argotique qui a mal vieilli. Par exemple, qui utilise aujourd’hui le mot pouloper ?


Elsa Pépin signe un premier recueil de nouvelles intitulé Quand j’étais l’Amérique.

Quand j'étais l'Amérique Elsa Pépin

La nouvelle qui donne son titre au livre est pour moi centrale. Dans ce texte, une petite fille qui vit au Québec représente malgré elle le Canada lors de vacances estivales dans sa famille française. Elle se fait notamment reprocher sa façon de parler, ses expressions et son accent par sa famille française. Ce qui est naturel d’un côté de l’Atlantique est considéré comme amusant et incorrect dans une culture française très normative, surtout en ce qui concerne la langue. On sent quelque chose de très personnel chez l’auteure qui a cette double culture québécoise et française. Il n’est pas facile d’être propulsé ambassadeur d’un pays et de fait confronté à la caricature qu’ont les gens de vos origines. Mais c’est également compliqué de lutter contre les clichés et de traduire la richesse et les nuances d’un pays. Ce sont des interrogations qui me parlent du fait de mon immigration au Québec et de mon retour en France. J’imagine que c’est encore plus complexe pour une enfant qui n’est pas préparé à ça.

Quand j’étais l’Amérique est un recueil de nouvelles où ressort un thème quasi transversal : la connaissance de soi. Ainsi dans Nécrogénéalogie, une jeune femme déconnectée de sa famille se découvre des traits communs avec sa grand-mère décédée. Elle ne l’a pas revue depuis son enfance et découvre qui elle était grâce aux témoignages des personnes qui l’ont connue pendant sa jeunesse. Une autre nouvelle aborde la relation entre une petite-fille et sa grand-mère. Il s’agit de la cage : la grand-mère de Romy fait une tentative de suicide. Romy se propose alors d’aller vivre avec elle pour l’aider et peut-être redonner un sens à son existence. Dans
loin de la république des fantômes, il est question des relations entre un père et son fils. Le jeune homme ne trouve pas sa place dans l’action comme le souhaiterait son père. Il devient employé dans une maison d’édition, mais déçu par un éditeur recherche avant tout les succès commerciaux, il confronte son idéalisme à la réalité.

Par ailleurs, les textes d’Elsa Pépin sont traversés par une énergie folle, presque mal contenue, à la manière de la jeune fille fonceuse de la sans peur, dont le petit ami plus conservateur et plus timide face à la vie dresse le portrait. Et ce sont souvent les personnages féminins qui sont moteurs dans les textes. Cet élan féminin est présent également dans la nouvelle Millésime 1973 où un jeune couple s’installe dans un petit village québécois pour y faire pousser des vignes et faire du vin. La femme est française (la question de l’identité encore) et envoûte certains habitants du village. Dans deux nouvelles, la mère de l’empereur et le trompe l’œil d’Eugénie, deux hommes subissent le caractère bien trempé de leur compagne, femmes indépendantes d’esprit. Mais cette énergie suscite bien des questions : dans l’enfant au bois mort, une femme retrouve une amie d’enfance qui a bien changé. Elle est devenue terne alors qu’elle était une enfant dynamique. Et dans l’enfant de la guerre, Laurence est une femme exigeante, pour qui les autres ne sont bien souvent pas à la hauteur de ses attentes. Mais sa trajectoire personnelle la conduit vers la solitude.

Bien que certaines nouvelles possèdent des thématiques parfois trop proches, j’ai aimé la lecture de Quand j’étais l’Amérique, à la fois pour ses portraits de personnages originaux et pour les nombreux questionnements qui traversent les textes. Il y a une maturité qui se dégage de ces nouvelles, à mi-chemin entre l’enfance et la vie adulte, pour décrire l’importance des racines dans l’identité et les promesses offertes par l’avenir.

J’ai lu Quand j’étais l’Amérique dans le cadre de la Recrue du mois.


la Recrue du mois

Maude Poissant est la recrue du mois avec la publication d’un recueil de nouvelles intitulé Saccades.

Saccades Maude Poissant
Avec 84 pages, ce recueil de 11 nouvelles est très court. Mais comme souvent, la qualité a peu à voir avec la quantité. Et ça commence fort dès la première nouvelle intitulée le sacrifice, où le lecteur partage les doutes d’un chef en plein processus créatif. Il est à la recherche du plat qui va impressionner ses convives et pour cela, il puise dans ses souvenirs d’enfance pour un résultat final mémorable. Deux autres nouvelles proposent des récits avec une chute qui surprend. Il s’agit de la martingale qui narre le parcours d’Anette, une jeune femme, jusqu’au jour de son mariage. La révélation finale étonne et donne envie de relire la nouvelle à nouveau et plus attentivement. Et il y a sweet innocent thing, une nouvelle qui fait écho à la première car elle se passe aussi dans le monde de la restauration. Pas de haute cuisine cette fois-ci mais une action qui se situe dans un restaurant plus commun. Un des cuisiniers explique la hiérarchie entre cuisiniers et serveuses et les manipulations des premiers pour mettre les secondes dans leur lit.

Les autres nouvelles du recueil vont plus loin dans l’écriture que la structure habituelle des nouvelles qui comporte une chute surprenante à la fin. Maude Poissant met le doigt sur des malaises profonds vécus par certains personnages. La deuxième nouvelle de Saccades donne le ton. Dans le cinquième commandement est abordé le sujet sensible de la pédophilie du point de vue d’une jeune fille abusée par son père. Elle cherche secours dans la prière avec toute la naïveté propre à son âge. D’autres nouvelles traitent de malaises de l’enfance telle Chez les loups. Dans ce récit situé dans le Québec des régions, quelques dizaines d’années en arrière, deux enfants sont maltraités par leur père avec le silence complice de leur une mère. Ils cherchent à s’échapper en plein hiver. Dans la nouvelle intitulée Salut La Saline, un père raconte l’histoire de ses ancêtres à ses deux petites filles. Le récit est présenté du point de vue de l’une d’elle et à travers ses yeux, on voit la relation entre ses parents qui se dégrade et l’image du père qui en souffre mais avec toujours cet espoir propre aux enfants que les choses peuvent revenir comme avant.

Un texte a le plus retenu mon attention dans ce recueil. C’est celui qui m’a le plus dérangé. Luc-sur-Mer est une nouvelle à deux voix où une femme raconte ses baignades dans la mer, ce qui effraie son jeune fils. La deuxième voix est celle de la conjointe de ce fils devenu adulte qui raconte son premier séjour dans le village d’enfance de son chum. Le sujet de la nouvelle est une peur d’enfance inexplicable (et qui restera inexpliquée) et les conséquences qui perdurent bien des années après dans la vie d’adulte.

Tout ne tourne pas autour de l’enfance. Les adultes aussi ont leur lot de moments de flottement et d’amour déçues. Dans Ménage à trois nous est décrit le dilemme d’une femme mariée et fidèle qui désire son beau-frère. C’est une réflexion sur la routine dans le couple, les obligations de parents et l’envie malgré cela de vivre un amour passionné. Dans Fragments de désirs amoureux, Maude Poissant dresse le portrait d’un homosexuel qui entretient systématiquement des relations de gigolo avec des hommes plus âgés. Mais ces relations le laissent toujours insatisfait, c’est pourquoi il se lasse et change régulièrement de partenaire.

Avec Saccades, Maude Poissant signe donc des textes riches en émotions. Elle sait susciter rapidement l’intérêt du lecteur. J’ai fait de ce recueil de nouvelles une lecture très intense car l’auteure met le doigt très précisément sur des sensations et des émotions bien tangibles, ce qui m’a fait forte impression. Il est impossible de rester indifférent à chacune de ces courtes histoires.




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