la Recrue du mois

François Racine est la Recrue du Mois avec un premier roman intitulé Truculence.

Truculence - François Racine

Trois amis professeurs de français au cégep à Montréal entreprennent un voyage en Gaspésie pour retrouver la trace de leur ami Djibi qui a quitté la ville sans donner de nouvelles. Elpé, le narrateur, est accompagné de Lidz et God, auxquels vient s’adjoindre une présence féminine en la personne de Lau.

Les principaux points forts de Truculence sont la langue et les dialogues. Le texte de François Racine est une écrit dans une langue riche pleine de jeux de mots. Cette langue est avant tout orale : les dialogues sont nombreux et en tant que lecteur, on est dedans, avec les personnages. Cette langue créative donne sa saveur au texte et tout leur relief aux personnages du roman. La voix de l’auteur est distinctive et très plaisante à lire.

Le road trip décrit par François Racine est tout sauf anecdotique. Il est inscrit dans son époque sur fond de printemps érable (un terme que l’auteur n’aime pas pour décrire la grève étudiante de 2012 au Québec) et de malaise d’une génération de trentenaires qui se cherchent. On retrouve bien sûr les éléments de tout bon road trip avec les disputes et rivalités entre les personnages qui sont révélées au fur et à mesure de la route, l’amitié qui prédomine et des joutes verbales savoureuses.


Comme pour la lecture précédente, L’autoroute de Luc Lang, j’ai choisi Chevrotine d’Eric Fottorino à la bibliothèque parce qu’il était mis en avant sur un présentoir. Rencontre fortuite avec un auteur que je ne connaissais pas (même si son nom ne m’était pas inconnu).

Chevrotine Eric Fottorino

Alcide Chapireau est un ancien marin devenu conchyculteur et ostréiculteur. A la retraite et très malade, il décide d’écrire à sa fille Automne pour lui avouer que sa mère, dont elle n’a aucun souvenir, n’a pas disparu mais que lui, Alcide, l’a assassinée. Il revient donc sur sa relation avec Laura qui fut sa seconde épouse. En effet, la première femme d’Alcide, qui se prénommait Nélie, est décédée jeune d’une maladie foudroyante, le laissant veuf avec deux garçons à élever. Alors qu’il ne croyait pas pouvoir refaire sa vie, il rencontre Laura avec qui l’entente est tout de suite très bonne. Elle emménage rapidement chez lui et tombe enceinte. Mais dès lors va se révéler une Laura à la personnalité plus sombre. Tout empirera jusqu’au point où Alcide tuera son épouse d’un coup de fusil (chargé de la chevrotine qui donne son titre au roman).

Chevrotine est un roman très réussi. Eric Fottorino décrit très bien cette relation de couple qui se dégrade inexorablement et qui détruit toute une famille. L’engrenage toxique sans issue se met en place petit à petit dans le récit, c’est habilement construit. Evidemment on se pose la question des raisons du dénouement tragique. La réponse donnée par Eric Fottorino est toute en nuance car chacun des protagonistes possède sa part de responsabilité. Laura a une personnalité qui ne lui permet pas de vivre dans le bonheur, c’est pourquoi elle s’évertue à tout dénigrer chez son conjoint, y compris sa précédente épouse et ses deux garçons. Sa haine se distille d’abord petit à petit pour enfler et prendre une ampleur démesurée. La faute est agelement celle d’Alcide, homme taciturne mal équipé pour répondre aux attaques de Laura. Il est trop faible pour s’opposer à elle et tirer un trait sur une relation qu’il a longtemps idéalisé. Le prix à payer est pourtant énorme car il renonce à ses deux fils aînés. Le parallèle est cruel entre le glissement qui s’opère dans la relation et la maison familiale dont les fondations finissent détruites par un glissement de terrain.

Je ne pratiquais pas Eric Fottorino comme auteur mais je vais m’intéresser à son oeuvre à l’avenir. J’ai particulièrement aimé ce roman car même si le sujet est difficile, il est construit de telle manière qu’il est impossible de rester indifférent au récit. Chevrotine est très proche d’une tragédie grecque : on sait ce qui va se passer, l’intérêt n’est pas dans le suspense mais bien dans la manière dont on y arrive inéluctablement.


Prendre un livre à la bibliothèque simplement parce qu’il est écrit dessus « Rentrée littéraire 2014″ et parce que je me sens un peu déconnecté de l’actualité du livre ces derniers temps. Tomber sur L’autoroute de Luc Lang, un auteur que je ne connaissais pas jusqu’alors.

L'autoroute - Luc Lang

Frédéric est un ouvrier agricole saisonnier, saxophoniste à ses heures, qui attend une correspondance en passant le temps à la brasserie de la gare. Il est abordé par un couple, Thérèse et Lucien. Elle est très volubile quand lui est taciturne. Elle invite Frédéric dans le manoir qu’ils habitent, fruit d’un héritage familial, en bordure d’autoroute. Frédéric les suit, changeant ainsi sa destination, et commence alors une cohabitation avec ce couple improbable. Frédéric fait alors plus ample connaissance avec Thérèse, une femme haute en couleurs.

L’autoroute est un court texte que je qualifierais de diesel : il commence doucement et trouve son rythme petit à petit pour finir carrément en apothéose. L’autoroute est un modèle de novella, ce terme qui désigne une longue nouvelle. Le texte est particulièrement bien travaillé. Le style est plutôt littéraire et donne un côté intemporel au récit. Thérèse est le personnage principal de ce roman. Le narrateur, Frédéric, n’est que le prétexte à décrire la personnalité flamboyante de Thérèse. Les contours de Thérèse sont mal dégrossis au début, pour aller ensuite jusqu’au cœur de ce qui fait la riche personnalité de cette femme. Le récit est touchant et malgré des personnages peu bavards, il se révèle être tout en sensibilité.

Pour finir, surprise à la lecture car le récit se passe dans le Nord de la France mais pas ce Nord souvent caricatural. C’est une toile de fond discrète faite d’arrachage de betteraves et de flux de camions qui défilent sur l’autoroute.

Je retiens donc de cette lecture le nom de Luc Lang, à creuser !


Si vous suivez un tant soit peu l’actualité du livre en France, ce titre à rallonge et cette couverture jaune pétant ne vous auront pas échappé. Vous n’êtes pas le ou la seul(e) car L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea et son auteur Roman Puértolas ont été un des phénomènes de librairie de l’année 2013. Ce n’est que récemment que je l’ai lu.

L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea - Roman Puértolas

 

Comme le dit le titre, il s’agit bien de l’histoire d’un fakir qui est resté coincé dans une armoire Ikea et qui vit tout un périple à travers l’Europe.

L’histoire du fakir est invraisemblable, pleine de clichés et un brin cucul, mais ça marche. La principale qualité est que l’auteur ne se prend pas au sérieux. Aussi futile que soit la raison de la présence de ce Fakir en France, l’histoire est jolie et amusante. Elle comporte une bonne partie de loufoque assumé. Les côtés lourdingues agacent un peu comme tous les jeux de mots pourris sur le nom du personnage principal. L’exactitude n’est pas le souci principal de Romain Puértolas. Ainsi nous avons un fakir qui en appelle à Bouddha et qui vraisemblablement se laisse pousser les cheveux sous son turban comme le font les Sikhs, alors qu’un fakir est issu d’une branche de l’islam. Notons aussi les clichés sur les Gitans qui ne feront pas grand chose pour la réconciliation entre les peuples. C’est d’autant plus étonnant que Romain Puértolas souhaite en filigrane sensibiliser le lecteur à la question des migrants illégaux qui traversent l’Europe pour échapper à la misère dans leur pays et qui se heurtent à des fonctionnaires de police qui n’ont comme unique objectif que de passer la patate chaude à leur voisin.

Bref cette histoire est facile à lire et divertissante (un remède contre la morosité ambiante ?). On consomme et on passe très vite à autre chose sans se poser trop de questions.


Contes violents est un recueil de nouvelles publié par l’auteur québécois Olivier Demers. Il avait déjà publié L’hostilité des chiens en 2012, roman que j’avais lu dans le cadre de la Recrue du Mois.

Contes violents Olivier Demers

Comme l’annonce le titre, les 12 nouvelles qui composent Contes violents ont comme thème commun la violence. Il s’agit principalement de violences politiques. Certaines sont vécues du point de vue des victimes comme c’est le cas pour Orfeo en Chile où Fernando s’engage politiquement à gauche pour les beaux yeux d’une jeune femme. Il soutient Allende mais lors du putsch militaire qui le renverse puis de la répression qui suit, il échappe à ceux qui veulent démanteler les réseaux politiques d’opposition. Ce n’est pas le cas de sa bien-aimée, Lupe Sanchez, qui est torturée dans les geôles de l’armée. La violence est aussi décrite du point de vue de ceux qui en sont les auteurs. Ainsi dans La jeune fille et la main, un tueur qui a torturé de nombreux « rouges » en Argentine s’adresse à une femme dont il a torturé les parents. Même des années après, alors qu’il s’est expatrié à Montréal, il continue de croiser certains des fantômes de son passé de tortionnaire.

Plusieurs nouvelles ont également comme thème une violence fratricide comme L’homme au fond du trou qui se passe en Erythrée où plusieurs jeunes hommes combattent dans une tranchée face aux soldats éthiopiens ou encore dans Quand on laisse un fou raconter une bonne histoire où un itinérant haïtien décrit comment il a été laissé pour mort par les tontons macoutes puis sauvé et soigné par une femme.

J’ai senti dans plusieurs des nouvelles le fort intérêt qu’Olivier Demers porte à l’Histoire militaire et politique. Dans Lignée, il invente l’histoire des hommes de la famille Vérisseau, révolutionnaires de père en fils quelle que soit l’époque. On les découvre impliqués dans la révolution française, celle de 1830, la Commune, la révolution russe et pour finir la révolution avortée de mai 68. Une lignée qui finit par s’éteindre au Québec, faute de causes. Un écho cruel et silencieux à une Révolution Tranquille qui n’est pas citée et n’obtient pas de fait le statut de « vraie » révolution. Dans L’adversaire, Olivier Demers propose une relecture de l’histoire de l’Europe et de l’Amérique du Nord où le narrateur voit la main du diable et nombre d’occasions manquées. Il est question d’Hannibal, de Spartacus, des batailles d’Hastings et d’Azincourt mais aussi des tristes destins de Montcalm qui avait pourtant eu la chance d’écraser les Anglais et de Louis Riel qui a mené la révolte des Métis au Manitoba.

Deux thèmes sont présents en filigrane dans Contes violents. Le premier est la mention du Canada (et bien souvent de Montréal) comme terre de refuge à la fois pour les victimes et les bourreaux. Une sorte de no man’s land politique où l’on peut fuir pour construire une nouvelle vie. Le second thème est le fait que l’engagement politique tient à peu de choses. Plusieurs fois la raison en est simplement la fascination pour une femme jolie et/ou éloquente.

Pour finir, mention spéciale pour une des nouvelles qui est totalement surréaliste. Elle s’intitule La grande évasion. Deux compagnons de cellule y échangent sur les tensions au sein d’une société dont on ne sait pas grand-chose. Si ce n’est que les Woups, une ethnie dominante, a l’emprise sur les Crouqs qui sont décrits comme pauvres, sauvages et sales, une sorte de sous-hommes en somme. Il est notamment question d’un Crouq autrefois martyrisé qui devient un exécutant des basse œuvres des Woups. Cette nouvelle écrite dans une langue très créative possède une portée universelle. On peut en effet remplacer les termes Woups et Crouqs par des nationalités ou des ethnies existantes pour obtenir une description qui correspond à de nombreux cas qui font l’actualité. Les mêmes causes produisent les mêmes effets et il est désespérant de se dire que l’humanité ne progresse pas très vite.


J’ai lu le premier roman de Maxime Collins dans le cadre de la Recrue du Mois. Il publie cette année un deuxième roman intitulé Peut-être jamais.

Peut-etre jamais Maxime Collins

Peut-être jamais est le journal d’un jeune homme sur plusieurs années : le récit commence en 2003 pour s’achever en 2020. Au début du roman, le narrateur est un jeune homme à l’aube de la vingtaine et il s’interroge sur sa sexualité. En effet tout commence avec un ménage à trois car ce jeune homme partage sa vie avec deux amants, une femme et un homme. Le narrateur se construit au fur et à mesure du récit malgré les embûches qui se mettent sur son chemin. Il se met notamment en couple avec un homme qui le domine, auquel le narrateur est complètement soumis, non seulement sexuellement mais il l’humilie, le trompe et l’utilise. Et c’est paradoxal pour le narrateur qui sait que cette relation est toxique mais qui y prend du plaisir (jusqu’à un certain point). Il ne se définit que par rapport à son compagnon qui le traite mal. Il remonte la pente mais c’est pour mieux retomber ensuite dans les bras de cet amant.

Peut-être jamais est à classer dans la catégorie des romans d’apprentissage. Et il s’agit là d’un apprentissage difficile, en raison de cette relation toxique. C’est dur de se définir, de trouver qui on est, ce qu’on veut quand on aborde la vingtaine surtout quand on est un jeune homosexuel à qui la société (à travers la famille principalement dans le cas présent) n’offre pas de perspectives pour développer une estime de soi. Heureusement les amis du personnage principal sont là pour l’épauler et le soutenir dans les moments difficiles. Même si le sujet du roman est éminemment intime, je trouve que Peut-être jamais a une portée plus large que le simple récit d’un parcours individuel. Il contient un message qui parle à celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les modèles dominants qui sont véhiculés sur le genre, la vie amoureuse et la sexualité. Je note tout de même que le roman se termine sur un happy end rêvé, signe que l’auteur est un indécrottable optimiste.

Sur la forme, j’ai trouvé que Maxime Collins a très bien construit son roman : chaque chapitre correspond à un nouvel an. C’est une bonne trouvaille qui permet de retrouver le narrateur régulièrement et de constater avec lui ce qui a changé ou n’a pas changé dans sa vie. En particulier à ce moment charnière de l’année où tout le monde prend des bonnes résolutions en mettant le passé derrière soi. Ou tout du moins essaie.

La lecture de Peut-être jamais sera réservée à un public averti que les scènes explicites de sexe ne choquent pas.


L’auteur américain Dennis Lehane a déjà vu plusieurs de ses romans adaptés au cinéma. Il est l’auteur de Shutter Island, Mystic River ou encore Gone, Baby Gone. Dennis Lehane est connu pour être l’auteur emblématique de la ville de Boston, tout comme Paul Auster est associé à New-York, Armistead Maupin à San Francisco ou Harlan Coben avec le New-Jersey. Boston est une ville que j’affectionne particulièrement et où je me suis rendu régulièrement pendant plusieurs années, d’où mon envie de découvrir la ville à travers l’oeuvre de Dennis Lehane. Moonlight Mile est le premier roman que je lis de cet auteur.

Moonlight Mile Dennis Lehane

Dans Moonlight Mile, Dennis Lehane met en scène à nouveau son tandem fétiche de détectives privés : Patrick Kenzie et Angie Gennaro. L’un est d’origine irlandaise et l’autre d’ascendance italienne, réunissant ainsi les deux communautés emblématiques de Boston. Moonlight Mile fait écho à Gone Baby Gone puisque Kenzie est contacté pour retrouver Amanda McGready, une jeune fille de 16 ans qu’il avait déjà retrouvée 12 ans auparavant alors qu’elle avait été enlevée à sa mère.

Moonlight Mile est un polar efficace. Certes pas le meilleur que j’ai lu mais tout fonctionne bien. Je reprocherais un tempo assez lent au début, sans doute le temps que je prenne mes marques avec l’univers de l’auteur et les personnages. Mais le rythme est bien soutenu par la suite avec tout ce qu’il faut de suspense, de manipulations et de rebondissements. Je dois avouer que je suis un peu déçu par le traitement qui est fait de la ville de Boston dans ce roman. Il est vrai que plusieurs quartiers sont mentionnés et que l’intrigue se déplace aussi bien à l’extérieur de la ville. Mais Boston est simplement une toile de fond qui manque un peu de personnalité. L’attachement que Kenzie porte à son quartier et au mode de vie en ville dans le quartier de Dorchester (par opposition à la vie confortable dans la banlieue américaine) est bien décrit mais il manque pour moi un supplément d’âme. Je ne demande pas non plus une carte postale idyllique de la ville mais il me semble que cela aurait pu être plus développé. A confirmer si je lis un autre de ses romans. Le supplément d’âme et la qualité du roman est peut-être à aller chercher du côté des remords du personnage principal qui doute de la décision qu’il avait prise 12 ans plus tôt en remettant alors la petite fille à une mère complètement paumée et dépendante de diverses substances. Cette remise en question ajoutée à des choix personnels difficiles donnent du relief aux deux personnages principaux et les rend plutôt attachants.

Un des aspects que j’ai apprécié dans Moonlight Mile, au-delà du récit en lui même, est que Dennis Lehane traite en filigrane des maux de l’Amérique. Le livre ayant été publié en 2010, il condamne la crise des subprimes et toute la flopée de crédits immobiliers à risque qui ont stoppé net le développement de certains quartiers et qui ont mis sur la paille pas mal de propriétaires. Il parle aussi de la précarité dans le travail puisque Kenzie travaille comme indépendant et n’a pas les moyens de payer une couverture sociale pour sa famille. Sa femme reprend ses études et leur situation financière est délicate.

Voici donc un premier contact intéressant avec Dennis Lehane et son oeuvre. Ce n’est pas la lecture de l’année mais ça me donne envie d’y revenir à l’occasion.




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