Ça fait plus de deux ans que j’ai délaissé Don DeLillo. Outremonde et Falling Man m’avaient séduit. Mais j’avais trouvé Americana et Joueurs moins intéressants. Je retente l’expérience avec Les Noms.

Ce roman écrit au début des années 80 est le récit à la première personne d’un Américain expatrié en Grèce. James Axton, puisque c’est son nom, travaille pour une entreprise chargée de collecter des données économiques et politiques dans la région méditerranéenne. Ces informations permettent d’évaluer les risques associés aux activités des entreprises américaines dans la région. Des risques que courent les amis mêmes de James qui sont aussi des expatriés dans un monde qu’ils ne comprennent pas toujours. Séparé de sa femme mais lui rendant visite fréquemment, James est aussi le père d’un jeune garçon passionné d’écriture. Les considérations sur la vie de famille du narrateur et sur la vie d’expatrié en général s’accompagnent d’une enquête sur une secte de meutriers qui choisissent leurs victimes en fonction de leur nom.

Le résumé que je viens d’écrire est bien plus intéressant que le livre lui-même. J’ai vraiment été déçu par ce roman de Don DeLillo. Il y a bien des passages intéressants mais cette fois-ci je n’ai pas su lâcher prise pour savourer la prose de cet auteur américain au style si particulier.

Parmi les points positifs, je retiens l’actualité du roman. Même s’il a été écrit il y a 30 ans, il décrit bien les difficultés des Américains quand ils sont dans une culture qui leur est étrangère. Ainsi les passages décrivant la manière dont les Américains sont perçus au Proche-Orient et dans le Sud de l’Europe auraient pu très bien être écrites aujourd’hui. Comme quoi il y a eu peu de changements de ce point de vue là en trois décennies. Tout l’aspect géopolitique du roman demeure d’actualité. Ainsi sont décrits l’influence économique des Etats-Unis au Proche et Moyen-Orient, le capitalisme américain qui s’exporte, le financement des régimes du Moyen-Orient ou encore les relations entre les entreprises américaines et les services de renseignements. Pour l’anecdote, c’est le premier roman que je lis de Don DeLillo qui ne se passe pas aux Etats-Unis et qui ne comporte aucune scène à New-York.

Plusieurs thèmes m’ont par contre laissé de marbre. J’aurais aimé que la relation entre le narrateur et sa femme soient plus approfondie. Je trouve qu’on reste en surface. Peut-être est-ce pour nous dire que ce n’est pas si intéressant que ça. L’histoire de la secte d’assassins reste un mystère pour moi : quelles sont leurs motivations ? quelle est leur logique ? On ne le sait pas. Même chose avec les passages où l’on s’interroge avec les personnages, en particulier Owen, sur le langage et le sens qu’il porte. Je ne sais pas quoi en conclure.

L’écriture caractéristique de Don DeLillo reste séduisante malgré tout. L’auteur passe du coq à l’âne, il propose des fragments de scènes et est maître dans les dialogues. Ca me laisse à penser que Les Noms est un roman à réserver aux aficionadi de Don DeLillo. Il m’a en tout cas donné l’impression d’être un livre encore plus exigeant que ceux que j’ai déjà pu lire du même auteur.

Pour les curieux, voici quelques liens de lecteurs qui ont commenté les noms et qui l’ont plus apprécié que moi :


Ayant toujours quelques métros de retard (ah ah !), je viens de terminer Métronome, un ouvrage écrit par l’acteur français Lorànt Deutsch qui, découverte pour moi, est un passionné d’Histoire. Ce livre a connu un gros succès il y a 2 ans et a depuis été proposé dans une version illustrée.

En résumé, l’auteur prend le prétexte de s’intéresser aux stations de métro parisiennes pour faire découvrir au lecteur l’Histoire de Paris et plus largement de l’Histoire de France. En effet, les destins de la France et de Paris sont depuis longtemps entremêlés. Tout commence avec les Gaulois qui ont été les premiers à s’établir sur les bords de la Seine. Mais il semblerait qu’ils se soient plutôt installés du côté de l’actuelle Nanterre que dans le centre de Paris. L’île de la Cité a commencé à jouer un rôle central sous l’Empire Romain. Rôle qui s’est poursuivi sous les Mérovingiens et les Carolingiens de manière différentes selon les rois : ainsi Noyon, Laon et Aix-la-Chapelle ont pu être préférées à Paris à certaines époques et au gré des souverains. Paris devient ensuite la véritable capitale du royaume français sous la férule des Capétiens. Ce rôle central se poursuivra sous la Révolution et les différentes Républiques jusqu’à nos jours.

L’Histoire de Paris est également indissociable du l’Histoire du Christianisme. Les cathédrales et églises constituent des témoignages durables de certains épisodes historiques. Mais il faut parfois se muer en enquêteur pour trouver des traces plus discrètes de l’Histoire. Ainsi Lorànt Deutsch convie le lecteur à découvrir les vestiges de l’Histoire parisienne. On le suit par exemple dans les rues de Paris à la recherche des vestiges du rempart construit à l’époque de Philippe-Auguste ou dans la cave d’un restaurant où se situerait le dernier cachot de la Bastille encore en état.

Métronome est aussi un hommage au peuple parisien qui a su à travers les âges survivre aux envahisseurs depuis le temps des invasions vikings et a fait montre d’un caractère bien trempé à travers les siècles. Les épisodes sanglants sont nombreux : guerres de religions, guerres d’influence entre différentes familles, rien n’a été épargné à Paris.
Si le livre est agréable à lire pour quelqu’un qui s’intéresse à l’Histoire, il devrait être encore plus intéressant pour quelqu’un qui connaît très bien Paris et qui situe les différents lieux mentionnés dans Métronome. Ma culture parisienne n’étant pas très approfondie, je me suis trouvé un peu bloqué quand certaines rues ou certains quartiers que je ne connais pas du tout sont cités. Malgré tout, la passion de Lorànt Deutsch est communicative dans ce livre qui se lit très bien.

Concernant la version illustrée que j’ai également eue entre les mains, elle est plus un complément de la version texte qu’un ouvrage indépendant. Je ne la recommande pas sans lecture préalable de la version originale de Métronome.


Pensez-vous que la société québécoise est un havre de calme où les gens vivent en harmonie les uns avec les autres et avec la nature ? Raymond Bock n’est pas de ceux là. Avec Atavismes, son premier recueil de nouvelles, il dresse un portrait au vitriol du Québec.

Atavismes s’ouvre de manière choc sur une nouvelle où la violence se déchaîne sur un homme qui a le tort d’avoir des convictions politiques opposées à celles de ses tortionnaires. Le désaccord sur les vues politiques s’exprime physiquement par la volonté de réduire l’autre, de le nier en tant que personne. Les auteurs de ces actes sont incapables de lutter au niveau des idées. Impuissants à raisonner, ils sont esclaves de leurs émotions.

Le ton est ainsi donné et tout au long de ce grand déballage, le lecteur est assis dans le fauteuil d’un psy qui écouterait un Québec malade de son histoire et de sa place dans le monde. Les atavismes sont profondément ancrés dans l’identité québécoise et ils sont offerts à notre réflexion. Il y est question de l’impossible relation avec le père, de la chute des héros, du découragement du système éducatif. La nature est un des thèmes forts de ce livre. C’est d’ailleurs quand il est question du rapport malsain des personnages à la nature que le glauque et le mal être ressortent le plus. Ainsi ces colons prisonniers de l’hiver qui s’entretuent ou cet homme qui laisse la végétation et la faune envahir sa maison. Pour Raymond Bock, la présence des Québécois sur le sol nord américain est une greffe qui n’a pas pris, ce n’est pas naturel. Les personnages essaient de persister mais échouent à reprendre le contrôle de leur destinée.

Atavismes est un livre où règnent le malaise et le glauque. Raymond Bock dresse un constat très sévère en faisant coller des atavismes sombres à l’identité québécoise. Mais c’est tellement bien amené que chacune des nouvelles se lit avec passion. En plus d’avoir une grande acuité d’observation et de maîtriser son sujet, Raymond Bock possède une plume distincte. Chaque nouvelle a son style propre et l’ensemble de l’ouvrage est varié. Une voix d’écrivain originale à découvrir. Et encore une preuve du succès des éditions du Quartanier à publier les jeunes talents littéraires québécois.


Que peuvent bien avoir en commun une convention de l’industrie pornographique américaine, la sortie d’un livre sur les usages de la langue anglaise, l’autobiographie d’une joueuse de tennis des années 80, un festival de homard dans le Maine, une émission de radio d’opinion conservatrice, les événements du 11 septembre 2001 et la campagne de John McCain lors des primaires républicaines de 2000 ?
Ces sujets sont emblématiques des Etats-Unis au tournant du siècle et ont été couverts par David Foster Wallace. Ces articles ont été publiés dans des magazines tels que Rolling Stone, Premiere, New York Observer, Gourmet, Village Voice ou encore the Atlantic Monthly. Ils sont disponibles dans un recueil d’articles intitulé Consider the lobster qui a été publié en 2007. Un ouvrage pas encore traduit en français pour le moment.

Si je l’ai d’abord connu comme romancier avec Infinite Jest, David Foster Wallace est avant tout un journaliste. Il maîtrise parfaitement le journalisme de magazine à l’américaine où l’article est un récit à la première personne du singulier. On aime ou on n’aime pas ce style mais c’est un genre journalistique qui me plaît beaucoup car il permet d’être plongé aux côtés du journaliste dans son enquête. C’est d’autant plus intéressant que DFW travaille ses sujets à fond et qu’il ne recule pas à partager des éléments techniques. Je le crois capable de monomanies successives en fonction de ses missions. Ainsi il informe le lecteur qu’il a passé les mois qui précèdent son article à relire Dostoievski (mais si souvenez-vous des frères Karamazov et du joueur) et les principaux ouvrages critiques de son œuvre. Il va aussi s’intéresser au fonctionnement des mesures d’audience dans le domaine de la radio et aux fusions entre grands groupes médiatiques. Comptez sur David Foster Wallace pour ne pas rester à la surface des choses. Mais DFW était un journaliste un peu iconoclaste. J’ai retrouvé les mêmes éléments de style qui font d’Infinite Jest un roman si particulier : des digressions, des notes de pied de pages remplissant une demi voire une page entière, des notes dans les notes, des articles longs etc.

Un exemple de digression : la sortie d’un ouvrage de référence sur le bon usage de la langue anglaise est l’occasion de consacrer 60 pages à plusieurs décennies d’affrontement entre deux écoles de pensées : celle qui pense que l’usage doit s’adapter au langage courant et celle qui pense que les règles syntaxiques et grammaticales doivent demeurer identiques quelles que soient les milieux sociaux et les modes des locuteurs. Donc vous pensiez lire un article qui commente la sortie d’un livre mais vous voilà plongé dans des querelles linguistiques très pointues.

Autre exemple: amené à couvrir un festival du homard dans le Maine pour le compte d’un magazine culinaire américain, DFW élargit le débat aux souffrances réelles ou supposées des homards quand on les immerge dans l’eau bouillante. Le sujet de départ était de présenter une manifestation culturelle et gastronomique mais on termine l’article sur un débat scientifique (est-ce que les homards ont un système nerveux qui leur fait ressentir de la douleur au moment où ils sont ébouillantés ?) et éthique (est-il acceptable de consommer des animaux, homards ou autres, s’ils souffrent au moment de leur mise à mort ?).

Cette manie du hors-sujet pourrait décourager certains lecteurs mais il se trouve que je suis quelqu’un qui aime être surpris au cours d’une lecture, surtout si ça me permet d’approfondir un sujet que je ne connais pas. Il faut être curieux de nature pour suivre David Foster Wallace dans ses cheminements. Et mieux vaut aussi avoir l’esprit bien fait pour suivre les raisonnements proposés. Vous l’aurez compris, David Foster Wallace est un fou furieux : un maniaque à la fois du détail et du contexte global d’un article. Il ne faut donc pas s’étonner si Rolling Stone, commanditaire de l’article sur la camapgne de John McCain en 2000, a sérieusement coupé dans le texte original qui est livré dans ce recueil d’articles.

Les différents articles qui composent Consider the lobster sont de qualités variables. Les meilleurs sont ceux où DFW peut s’exprimer sans limite d’espace. Je retiens tout particulièrement Authority and American usage (sur les bons usages de la langue anglaise), Up Simba (sur la route avec l’équipe de campagne de McCain) et Host (dressant le portrait de l’animateur d’une émission de radio d’opinion nocturne). A propos de ce dernier article, je ne résiste pas avec la photo ci-dessous à vous montrez à quel point la mise en page de l’article traduit bien le côté complexe de l’esprit de David Foster Wallace (cliquez pour agrandir).


Voici un premier roman québécois lu dans le cadre de la recrue du mois : un hiver au Ptit Hippolyte par Paul Grégoire.

A travers les yeux de son narrateur démuni, ce roman est une chronique de l’extrême pauvreté au centre-ville de Montréal. Résident dans une petite pension miteuse, le narrateur se voit confisquer tous les mois son chèque de BS par le responsable de la pension. Il vit d’expédients tels que distribuer des circulaires dans les rues interminables ou décharger des caisses de bières dans le sous-sol d’un dépanneur. Des petits boulots au noir très mal payés. N’ayant que rarement recours à la mendicité, le narrateur calcule ses dépenses au plus précis. Son choix se porte régulièrement sur l’alcool, histoire de passer le temps.

La pension est surnommée le P’tit Hippolyte en référence au centre hospitalier de soins psychiatriques Louis-Hippolyte Lafontaine. Tous les pensionnaires du P’tit hippolyte ont en effet un grain plus ou moins sévère : agoraphobie, obsession sexuelle, simplicité d’esprit, agressivité ou paranoïa. Paul Grégoire propose donc au lecteur un aperçu de la misère  sociale et psychologique qui touche une certaine population montréalaise. D’ailleurs, Montréal apparaît dans ce roman comme une ville dure et froide, loin des clichés des cartes postales. L’hiver n’est pas juste une particularité locale qui fait donne des sensations au touriste. Le narrateur sait ce que signifie souffrir du froid quand acheter une simple paire de chaussettes représente un défi d’une journée entière.

Par ailleurs, j’ai eu l’impression d’entendre les personnages parler en joual alors que je lisais le texte. Les dialogues sont justes et rythment l’histoire de ces déglingués de la vie. L’oeil du narrateur sur la société qui l’entoure et dont il ne fait pas vraiment partie sont aussi l’occasion pour Paul Grégoire de proposer une critique sur notre société de consommation. Voilà donc un roman à la fois tendre et sans concession qui possède un côté dépaysant même si l’action se situe  seulement à quelques kilomètres de chez vous.  Riche en humour tout en offrant un portrait lucide, un hiver au P’tit
Hippolyte souligne la beauté de la vie même quand tout va mal.

Lu sur ma liseuse.


Mélissa Grégoire publie son premier roman : L’amour des maîtres. Elle est la recrue du mois de décembre 2011.

Agnès, la narratrice, est une jeune femme naïve. Elle vit à la campagne avec des parents sans ambition qui ne comprennent pas son désir d’aller étudier la littérature à l’université. Ce départ vers la grande ville est un début d’affranchissement vis-à-vis d’une mère contrôlante mais aussi la naissance d’une dépendance envers un professeur de littérature charismatique. Avec l’amour des maîtres, Mélissa Grégoire traite d’un sujet fort intéressant : quand l’admiration pour un professeur peut se transformer en amour. Ne vous méprenez pas, on n’est pas dans la chick lit mais plutôt dans le roman d’apprentissage. Agnès se construit par rapport à des professeurs qui lui font découvrir tout un monde de possibilités quand en face d’elle se dresse le spectre d’une vie d’ouvrière à l’usine. La littérature est dans l’amour des maîtres le moyen d’échapper à l’atavisme familial.

Mélissa Grégoire signe ici un premier roman qui décrit les professeurs comme des êtres ambivalents, tantôt libérateurs, tantôt manipulateurs. Pas évident pour une jeune étudiante de démasquer le vrai du faux dans le comportement de ces enseignants. Il est question de la complexité du désir à travers le personnage d’Agnès. Elle admire ses professeurs, des hommes qui font office de figures paternelles. Elle se freine dans ses pulsions et, quand elle passe à l’acte, c’est pour se soumettre au bon vouloir de son professeur. Alors qu’il serait facile de poser un jugement sur Agnès, son parcours est livré sans ton moralisateur, comme pour souligner l’importance de faire ses propres erreurs afin de mûrir.

Le récit comporte de nombreuses références littéraires. Il est toujours risqué de procéder ainsi et de citer des titres de livres et des noms d’auteurs car cela peut agacer le lecteur, surtout celui qui n’est pas un littéraire dans l’âme. Mais Mélissa Grégoire le fait intelligemment et cela donne envie de découvrir les écrivains et philosophes mentionnés.

J’apprécie la profondeur dans les différents thèmes traités dans ce roman. L’auteure fait passer ses messages avec une histoire qui se lit avec attention. L’amour des maîtres est en ce sens une réussite.


Après Bernard Giraudeau et Cher amour, je m’intéresse aux écrits d’un autre acteur français : Richard Bohringer qui propose avec Traine pas trop sous la pluie un récit autofictionnel.

Hospitalisé, le narrateur vit un délire fiévreux qui l’amène à tenir des propos décousus et à halluciner. Se mêlent à ces hallucinations le personnel soignant, ses visiteurs et un mystérieux personnage nommé Grand Singe. Le narrateur aime cette fièvre qui le fait délirer et le renvoie à plusieurs voyages de son passé en Afrique et en Amérique du Sud. Il se remémore les rencontres faites lors de ces voyages avec des gens attachants mais aussi ses rencontres en France avec quelques grands noms du monde du spectacle : à commencer par Bernard Giraudeau mais aussi Roland Blanche, Mano Solo ou encore Jean Carmet et Jacques Villeret. Son hospitalisation est aussi l’occasion pour le personnage principal de revenir sur certains épisodes de son enfance et sur ses relations avec ses parents.

Porté par un texte riche en sincérité et en humanisme mais aussi marqué par la grande gueule du narrateur, Traîne pas trop sous la pluie correspond à l’image que je le faisais de Richard Bohringer le personnage public. Homme d’excès, abîmé par la vie, il possède une âme juste et un grand cœur. Ce court roman m’a toutefois demande un certain effort : j’ai dû accepter le style décousu de l’auteur pour mieux m’imprégner de la poésie du texte. C’est un renoncement nécessaire pour apprécier cette lecture mais qui pourrait refroidir les adeptes de textes plus linéaires.


J’ai lu que Kurt Vonnegut était un auteur américain incontournable. J’ai donc décider de le lire en anglais en choisissant ce qui est peut-être son ouvrage le plus connu : Abattoir 5 ou dans le texte original Slaughterhouse 5.

Ce roman relativement court est un conte philosophico-fantastique à tiroirs. En effet, l’auteur se cache derrière un narrateur qui met en scène un personnage de roman. Mais c’est bien Kurt Vonnegut lui-même qui est au centre de ce roman. Billy Pilgrim est un prisonnier de guerre américain aux mains des Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale. De retour aux États-Unis, il devient un opticien qui réussit dans les affaires. Ce récit mêle des fragments du passé, les moments présents et des aperçus du futur. Billy Pilgrim possède en effet la faculté de voir le temps comme un tout depuis son enlèvement par des extra terrestres.

Avec Slaughterhouse 5, Kurt Vonnegut dénonce l’absurdité de la guerre, mais aussi l’absurdité de la vie : quoiqu’on fasse, les oiseaux continueront toujours de gazouiller. Ce texte découle directement de l’expérience de Kurt Vonnegut pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a été l’un des rares survivants américains du bombardement de Dresde qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes. Face à une telle puissance destructrice, comment trouver du sens ? C’est futile. L’exemple le plus absurde cité dans le livre est celui de cet homme fusillé pour avoir pris une théière dans les décombres d’une ville détruite.

J’ai été surpris du recours à la science-fiction pour faire passer le message principal. Peut-être qu’un roman purement historique aurait été trop aride ? Peut-être que le voyage dans le temps permet de s’affranchir des contraintes de linéarité pour décrire des moments distants de plusieurs décennies ? Mais cela prend tout son sens et passe plutôt bien. L’enlèvement de Billy Pilgrim par les extraterrestres permet d’introduire la notion du temps comme une dimension comme les autres. Une manière de souligner la vanité de vouloir changer les choses.

Je n’avais pas vraiment d’attentes vis-à-vis de Kurt Vonnegut. Est-ce que Slaughterhouse 5 est un livre culte ? possible. C’est un roman qui m’a plu et qui est plus profond qu’il n’y paraît. Le message à retenir est globalement sombre : il faut se résigner car la vie, ça va ça vient, d’autant que Kurt Vonnegut ne mentionne même pas l’idée de profiter de la vie car les moments de bonheur sont rares et furtifs pour Billy Pilgrim.

Un livre lu sur ma liseuse.


Je me souviens d’une discussion en décembre 2009 avec Catherine et Claudio où tous deux m’avaient présenté Lyonel Trouillot comme étant un de leurs auteurs préférés. Deux passionnés de littérature qui vantent un auteur, ça mérite qu’on s’y intéresse. J’ai finalement choisi de lire l’amour avant que j’oublie, un peu par hasard je l’avoue.

Lors d’une conférence, le narrateur aperçoit une femme qui lui plait beaucoup. Plutôt que de l’aborder directement, ce grand timide décide de lui écrire un livre en quelques heures. Il choisit de lui raconter une partie de son histoire. Ce narrateur, surnommé l’écrivain, parle des trois compagnons avec lesquels il a cohabité au sein d’une petite pension pendant sa jeunesse. Alors jeune professeur engagé dans un syndicat, il fréquente dans cette pension des hommes qui sont pour lui des figures emblématiques. Il y a d’abord l’Etranger, un homme qui fait à ses compères le récit de ses voyages lointains et des nombreuses femmes qu’il a rencontré. Il y a l’Historien, un type un peu bourru qui a quitté sa famille et sa carrière d’universitaire pour s’isoler. Et il y a Raoul, un homme mystérieux grand visiteur de cimetières. Au milieu de ces illustres personnages, le jeune écrivain se construit et se frotte à la vie.

Il est difficile de définir ce texte tant il est riche et protéiforme. Tantôt conte, tantôt récit d’apprentissage, ce roman est à lire avec une bonne dose d’ouverture. Lyonel Trouillot mêle passé et présent, certains dialogues sont insérés dans le texte sans être présentés comme des dialogues. Il faut donc pouvoir accepter de se laisser mener par l’auteur et suivre librement le fil de ses pensées. D’autant que rien n’est tel que les apparences peuvent le laisser supposer au lecteur. Et quelle originalité de la part de l’auteur de nous parler de l’amitié entre ces hommes pour souligner l’importance de l’amour qu’il éprouve pour une femme !

J’ai lu à propos de Lyonel Trouillot que son écriture poétique était caractéristique. Je l’ai constaté moi-même à la lecture de l’amour avant que j’oublie. Lyonel Trouillot possède une grande sensibilité, une remarquable attention aux autres. Je devine que le narrateur qui s’exprime à la première personne possède de fortes similitudes avec l’auteur lui-même. Ce narrateur est extrêmement touchant en raison de ses hésitations, de sa gêne à s’imposer et de son profond respect pour ces hommes qui l’entourent.

Un dernier mot à propos d’Haïti qui constitue la toile de fond de ce roman : j’ai aimé retrouver la richesse de ce pays et de sa population que j’avais entrevu dans les livres de Dany Laferrière.

Je recommande fortement la lecture de ce roman qui se savoure. Et la prochaine fois qu’on me fait une recommandation de lecture passionnée, je n’attendrai pas 2 ans avant de m’y mettre.


L’événement de la rentrée littéraire 2011 est sans conteste la prouesse réalisée par Actes Sud avec la publication d’un roman nord coréen. C’est une première de voir “sortir” en français un roman issu de ce pays réputé hermétique. La Corée du Nord possède donc une littérature et Baek Nam-Ryong en est l’un des auteurs phares.

Chapeau tout d’abord aux traducteurs qui prennent soin d’expliquer dans l’avant-propos le contexte de l’œuvre. Tout au long du roman, ils précisent les intentions de l’auteur quand il utilise des termes bien précis qui sont propres à la culture nord-coréenne. Il n’est déjà pas facile de traduire la réalité d’une langue et d’une culture étrangères mais c’est encore plus ardu de traduire la réalité d’une société et d’un système politique fort différents de ce nous connaissons.

Une femme vient voir un juge pour lui annoncer son intention de divorcer. Son mari est résigné à accepter le départ de son épouse. Elle est chanteuse d’opéra et lui est un ouvrier qui peine à mettre aux point une invention. Plutôt que d’accepter telle quelle cette demande de divorce, le juge enquête sur l’histoire de ce couple, sur sa vie et sur les raisons qui les conduit à vouloir se séparer. L’histoire est présentée à la façon d’une enquête policière. En effet, le juge interroge les deux parties, l’enfant du couple ainsi que les collègues respectifs des époux. Il cherche ce qui pose véritablement problème au sein de ce couple. C’est un juge qui prend à cœur son métier. On est loin d’une bureaucratie communiste froide.

Tout d’abord je ne soupçonnais pas que le divorce était légal en Corée du Nord. Loin d’être tabou ou considéré comme un acte libéral minant les bases de la société, c’est normal même si d’après ce qui est décrit dans Des amis, il peut être mal vu par l’entourage du couple qui se sépare. J’ai aussi fait connaissance avec le quotidien de citoyens nord-coréen. Je suis bien conscient que ce roman est peut être une projection mais il est riche d’enseignements sur les interrelations entres les individus. Le doute est omniprésent chez chacun des personnages. L’auto critique est toutefois un peu trop poussée pour être crédible.

Sur la forme, Des amis est un roman très agréable à lire. Le personnage de ce juge consciencieux et débonnaire est séduisant. L’auteur introduit une bonne dose d’humour, ce qui crée une connivence avec le lecteur. J’ai tout de même trouvé une certaine naïveté dans le ton du roman, un petit côté rose bonbon plein de bons sentiments. Mais il peut s’agir de codes spécifiques à la littérature nord-coréenne auxquels le lecteur occidental cynique n’est pas préparé.

Je me suis posé la question si on pouvait parler de propagande à propos de ce roman. Les valeurs du régime sont en effet soulignées : l’absence de hiérarchie sociale est prônée, le travail de l’ouvrier à l’usine est valorisé, la famille est présentée comme la cellule de base de la société nord-coréenne, le bien de la nation est prioritaire sur les désirs individuels. Ce roman de Baek Nam-Ryong appartient à un contexte politique et social bien précis et est conforme au discours communiste tel qu’on se l’imagine. Vous ne trouverez évidemment pas mention des informations qui filtrent parfois dans l’actualité à propos de la Corée du Nord : ni famine, ni culte des dirigeants, ni fuites vers la Corée du Sud.

Cela dit, l’auteur a eu des ennuis avec la justice nord coréenne car il met en scène dans ce roman un responsable qui détourne les biens de l’usine et donc du gouvernement pour son profit personnel. De telles choses ne devraient pas exister. L’auteur s’en est sorti car ses soutiens ont témoigné de sa volonté de dénoncer ces abus en les posant dans son roman et non de les encourager. La critique est passée pour constructive et a été tolérée.

Je ressors de cette lecture avec l’impression d’avoir eu un aperçu d’un pays peu connu. La littérature a cette capacité à entrouvrir les portes.




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